Vrai Canada : le Québec
Faux Canada : le British North America
Certains reprochent à Stephen Harper d’avoir récemment présenté Samuel de Champlain comme le fondateur du Canada. Ce reproche est-il justifié ? Tout dépend ici du sens qu’on donne au mot Canada. Et tout ce problème sémantique explique sans doute en grande partie pourquoi l’indépendance tarde au point où l’on peut craindre qu’elle n’advienne jamais.
Aux XVII et XVIIIe siècles, avant la Conquête anglaise, le territoire vraiment habité de la Nouvelle-France, en gros la vallée du Saint-Laurent, était communément appelé Canada et ses habitants, en très grande majorité de souche française, s’appelaient volontiers Canadiens.
Par la force du nombre et des armes, les Anglais se sont emparés du pays en 1760. Ont-ils poursuivi l’œuvre de nos ancêtres ? Non. Ils n’ont pas non plus refondé notre pays. Ils en ont fondé un tout nouveau, à leur image, auquel ils ont annexé le nôtre. Le petit peuple, comme on dit, ne s’y est trompé, lui qui a continué pendant des générations à les désigner sous le seul nom d’Anglais, se réservant pour lui-même l’exclusivité du titre de Canadien. C’était d’autant plus normal que jamais les conquérants, sauf exception, n’ont adopté la langue, la culture, les mœurs, les us et coutumes des conquis. Jamais non plus n’en ont-ils partagé le sort et les aspirations nationales, bien au contraire.
Alors, une question se pose, la plus fondamentale de toutes, sans doute. Nous, indépendantistes, avons-nous été bien inspirés lorsque, au cours des années soixante, nous avons commencé à désigner les nôtres sous un nouveau vocable, celui de Québécois ?
Pour ma part, je suis profondément convaincu que non. Surtout, en acceptant d’abandonner aux Anglais le nom de Canadiens, en prenant même l’habitude de les appeler systématiquement Canadiens, nous avons montré qu’entre les deux sens du mot Canadien, ce n’est pas celui retenu par notre petit peuple, nos petites gens, mais bien au contraire l’autre, l’officiel, celui défini par le colonisateur anglais, nous avons montré, dis-je, que c’est ce sens-là que nous considérions comme le plus valable, voire comme le seul acceptable, le seul véritable. Je ne peux m’empêcher de voir là un étrange réflexe de colonisés. Ici, attention, je ne lance la pierre à personne. Je sais, notre situation était et demeure assez particulière. En effet, combien de colonisateurs, de par le monde, ont subtilisé le nom des colonisés au lieu de leur imposer le leur ?
N’empêche. À mon humble avis, mieux aurait valu, pour la suite des choses et le succès de notre lutte de libération nationale, préférer ce qui était alors la signification populaire du mot Canadien, la vraie, à sa signification officielle, la fausse. Au lieu d’opposer le Québec au Canada, opposer plutôt le vrai Canada au faux.
Le vrai Canada, c’est-à-dire ce pays français qui, géographiquement, correspond en gros à l’actuelle province de Québec, puisque c’est là que sont concentrés les vrais Canadiens, héritiers de Champlain, de Talon, d’Iberville, de Lévis, de Papineau, de Mercier, etc.
Le faux Canada, c’est-à-dire ce pays anglais, outre-Outaouais, dont le nom véritable, au fond, est Amérique du Nord britannique (British North America) et dont les habitants sont les British Americans, héritiers de Wolfe, de Colborne, de Durham, de MacDonald, etc.
On m’objectera qu’il était malheureusement déjà trop tard, qu’il n’y avait plus rien à faire, que les Anglos s’étaient approprié le nom de Canadiens et que la communauté internationale leur reconnaissait tacitement le droit de s’en affubler. D’où la nécessité pour nous de nous y faire et de passer à autre chose.
Mais les Anglos se sont aussi approprié notre territoire laurentien, sur lequel leur gouvernement, celui d’Ottawa, exerce toujours sa souveraineté, avec l’assentiment tacite de la même communauté internationale. Est-ce que nous nous y sommes faits et avons passé à autre chose ? Non, car nous sommes des indépendantistes. La meilleure attitude au ras du sol n’aurait-elle pas été aussi la meilleure au niveau des symboles ? Oui !
Pour un peuple conquis et soumis à une domination coloniale, l’indépendance ne peut se faire que dans une logique anticolonialiste. Et dans une telle logique, le discours que nous aurions dû tenir, nous indépendantistes, c’est le suivant : « Écoutez, là, vous autres, les Anglos ! Puisque vous ne vous êtes pas assimilés à nous, puisque vous ne partagez ni notre sort ni nos aspirations, puisque vous êtes demeurés les conquérants et nous les conquis, nous ne vous reconnaissons pas le droit de porter notre nom. Vous n’êtes toujours que des Anglos et nous sommes les vrais Canadiens. Alors, comme le droit de conquête n’a jamais été un véritable droit et comme du reste il n’existe plus, nous allons faire du territoire où nous sommes majoritaires un État indépendant. Ce territoire que nous habitons depuis près de quatre siècles, ce territoire qui correspond à ce que vous appelez la province de Québec, il portera le nom de Canada, comme toujours, et vous, outre-Outaouais, eh bien, vous n’aurez qu’à vous en trouver un autre, à votre image et à votre ressemblance. Adieu ! ».
Hélas ! ce n’est pas ce que nous avons entendu. C’est même presque tout le contraire. Pensons-y. Le gouvernement d’Ottawa, ce gouvernement dont nous rejetons la tutelle, ce gouvernement dont nous voulons nous débarrasser, nous l’appelons le gouvernement du Canada, le gouvernement canadien. Nous voulons, avec raison, le faire apparaître comme un corps étranger à notre nation, ce qu’il est bel et bien, mais, pour ce faire, nous ne trouvons rien de mieux que de lui accoler un nom que dix, onze, douze générations des nôtres ont considéré, au mépris justifié de la paperasse officielle, comme leur, comme nous appartenant en toute exclusivité.
Et après, on s’étonne encore de la confusion ambiante et du succès funeste de la célèbre formule d’Yvon Deschamps machiavéliquement remaniée par Harper !
Non, je regrette. Quand bien même je serais demain le seul à raisonner encore ainsi, tant pis, je ne céderai jamais. Pour moi, le gouvernement d’Ottawa ne sera toujours que le gouvernement de l’Amérique du Nord britannique, le gouvernement british american. Quant à Stephen Harper, ses prédécesseurs et ses successeurs, ce ne seront toujours à mes yeux que des premiers ministres british american, fussent-ils issus de nos rangs tels des collabos au petit pied ! Car il est entendu que le vrai gouvernement du Canada, le vrai gouvernement canadien, le vrai gouvernement du vrai Canada et des vrais Canadiens, même s’il ne s’agit toujours que d’un moignon de gouvernement, c’est à Québec qu’il se trouve.
Ce n’est pas du tout à la mode de raisonner ainsi ? Je m’en sacre ! Au risque de paraître gonflé à l’hélium, quand il s’agit de notre histoire, je ne pense pas à l’échelle des années ni même des décennies, mais bien à l’échelle des siècles. Du moins, je m’y efforce. Et à cette échelle-là, à la hauteur de laquelle correspond une profondeur équivalente, à cette échelle-là, dis-je, j’estime en toute humilité avoir raison.
Aussi, rassurez-vous, je ne me prends pas du tout pour un autre. Si j’ai péché par lyrisme dans le paragraphe précédent, c’est que, je vous le répète, j’ai la conviction profonde que, si l’indépendance n’est pas encore faite, ce n’est certes pas seulement, mais c’est principalement en raison de l’abandon irréfléchi aux Anglos de notre nom ancestral de Canadiens.
Luc Potvin
Verdun
