En remettant à son fils Érick la médaille Beni Merenti de Patria, c’est un grand patriote que la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal a décidé d’honorer ce jeudi 20 septembre 2012.
Malheureusement, Bernard Frappier s’est éteint quelques heures à peine avant que cet hommage lui soit rendu. C’aura été jusque dans la mort qu’il se sera montré d’une grande discrétion, lui qui méritait depuis fort longtemps une telle reconnaissance de la part de la nation québécoise pour l’œuvre gigantesque qu’a été et que reste toujours Vigile.
Pour comprendre l’importance qu’a prise Vigile au fil des ans, il faut se rappeler le climat qui régnait suite au référendum de 1995. Il faut surtout se rappeler comment nos médias avaient été frileux à dénoncer les empiètements du gouvernement fédéral dans le processus référendaire.
Des médias qui n’osent parler des vraies affaires Alors que le journal The Gazette suivait à la trace quelques vérificateurs de bureau de vote qui auraient fait du zèle à éliminer des bulletins avec des NONs dans deux comtés à forte densité anglophone, on peut dire que les autres médias ne s’enfargèrent nullement dans les fleurs du tapis pour dénoncer le mépris de la loi sur les consultations populaire du Québec par un gouvernement fédéral qui avait submergé le Québec de propagande pro-Canada. Et n’ont eu d’yeux que sur « l’argent et les votes ethniques » de Parizeau, mais peu sur la surchauffe de la machine à naturaliser les nouveaux Canadiens.
Après ce 30 octobre, nos médias n’osent donc plus traiter des vraies affaires et cela ne va que s’empirer à mesure que l’establishment canadian décidera de tout mettre en œuvre pour que jamais plus il y ait de référendum sur l’indépendance du Québec. Opération d’abord politique avec l’invitation faite à Stéphane Dion d’entrer au cabinet. Et avec la pression de Paul Desmarais sur Jean Charest pour qu’il devienne chef du PLQ à la place d’un Daniel Johnson jugé incapable de terrasser un Lucien Bouchard devenu l’ennemi numéro un du Canada.
Mais c’est surtout dans le domaine des médias que l’establishment pensait le mieux faire des gains. On fit appel aux grandes entreprises pour que, le plus possible, leurs pubs fassent l’éloge du Canada. Et pression sur les patrons de nos grands médias afin qu’ils restreignent l’engagement de journaliste et animateurs ayant de trop forts penchants « séparatistes ». Summum de cette chasse aux sorcières larvée : l’entente secrète entre Radio-Canada et Gesca.
Un black-out en grande partie réussie
Il est presqu’impossible ici de ne pas parler de ma propre expérience avec les médias. Ainsi que de mon apport à Vigile. En janvier 1996, retraité de Radio-Canada depuis sept ans, je me laissais quelques fois céder à la tentation d’aller marcher en des lieux de tant de souvenirs. Un jour, j’y croisai une ex-collègue qui me demanda comment j’occupais mon temps libre. Je lui annonçai que les éditions VLB m’avaient approché pour qu’on puisse faire un livre avec le contenu de mon mémoire de maîtrise, une étude de la population du West-Island projetant de tenter de rester au Canada si jamais une majorité au Québec optait pour l’indépendance.
Cette recherchiste à une émission d’information très prisée du public m’a répliqué que, pour la direction, « trop parler de ce sujet donnerait du bois pour entretenir le feu de ces néo-séparatistes ». Je ne fus donc pas surpris de ne recevoir que le coup de fil d’un seul journaliste de Radio-Can quand les exemplaires de mon livre atterrirent en librairies. Un seul journaliste s’y est assez intéressé pour me solliciter une entrevue. Réalisateur tout autant qu’animateur de son émission à la seconde chaîne de notre radio publique, il m’interrogea sur le sujet de mon livre concernant l’époque de Lord Durham. Aucunement sur les actuels « partitionnistes » du West-Island.
De 1996 à 1998, il était comme interdit de trop souvent parler de ces choses, alors que The Gazette et la radio anglo-québécoise en faisait ses choux gras et que, l’une après l’autre, toutes les conseils de ville du West-Island se votèrent des partionist resolutions.
En cette période post-référendaire, Il y avait donc un quasi-black-out de nos médias quant aux questions fondamentales de notre avenir collectif. Comment dès lors être surpris que l’appel d’aller manifester contre le Clarity Bill n’aie pas jeté d’immenses foules dans les rues de Montréal ? Mais la situation allait bientôt changé avec l’arrivée de l’ère numérique comme on l’a vu au printemps dernier. Et surtout, avec l’apparition de Vigile sur la toile.
Le départ en douce de Vigile
Au moment de la parution de mon livre, je n’étais pas tellement mordu d’internet. J’étais quand même abonné à Avant-garde Québec (AGQ), un groupe de discutions sur la toile dont la mission était de redonner la parole aux indépendantistes. C’est en devenant membre du conseil d’administration des Intellectuels pour la souveraineté (les IPSO) que, pour la première fois, j’entendis parler de Vigile.
J’ai surtout eu la surprise de voir mon article, Les deux peuples fondateurs, mon Œil !!!, que j’avais envoyé à AGQ se retrouver sur Vigile tout au côté du texte d’André M. Matte dont le mien lui servait de réplique.
En 1998, je venais donc de découvrir en Vigile un extraordinaire lieu de débats. Débats entre fédéralistes et souverainistes. Les éditos des Pratte et Dubuc pouvaient y être lus, les lecteurs ayant également l’occasion de trouver tout au côté les textes de personnalités capables à déconstruire, en gros ou en pièces détachées, les discours de ses scribouilleurs à la solde de Power.
La fragilité de Vigile
Bien vite, certains membres du CA des IPSO eurent vent que Bernard Frappier ne pourrait tenir le coup sans un solide appui financier. Nous étions dans une situation tout-à-fait loufoque du fait même que, tant à Ottawa qu’à Québec, une majorité de députés adhérait à la thèse de l’indépendance du Québec, alors que tous nos médias - sauf Le Devoir, et encore - n’osaient plus trop parler de la question nationale. Vigile se devait donc d’être sauvé et c’est alors qu’un comité informel au sein des IPSO s’est alors formé dans le but de rescaper Vigile. C’est ainsi que nous avons mandaté certains d’entre-nous de prendre contact avec les députés les plus nationalistes, les Bernard Landry et Louise Beaudoin, afin qu’il et elle convainquent leurs collègues d’aider au renflouement de Vigile.
Mais il fallait également tenir compte de l’autonomie du site car, en aucun cas, il fallait que ce site devienne redevable à un parti politique. C’est pourquoi, certains membres des IPSO, tout spécialement Marie-Thérèse Miller et votre serviteur, avons eu l’idée de former avec Bernard un organisme sans but lucratif en vue de ramasser des fonds pour assurer la pérennité de Vigile. C’est à partir de la fondation de cet OSBL que Bernard Frappier a pu solliciter de l’aide financière auprès du lectorat de Vigile.
Il fallait également parler des besoins financiers du site à chaque occasion que nous pouvions le faire. Au Parti québécois, comme au Bloc ou à la Société Saint-Jean-Baptiste, nous le faisions, pas seulement pour mieux aider le brave Bernard à souffler, mais surtout pour faire connaître un site internet qui s’était donné comme mission de faire un travail hautement négligé par nos médias.
L’importance de l’indépendance de Vigile
C’est très tôt que s’est avéré juste notre préoccupation de ne restreindre en rien l’indépendance de Vigile tout en assurant sa pérennité. Il était essentiel que le site reste neutre tout en gardant une certaine capacité de réagir face aux débats qui, fatalement, agrémentent la vie de tout parti politique.
Il arriva que Bernard Frappier s’est vite senti obligé de prendre quelque distance avec un Parti québécois dirigé par Lucien Bouchard, celui-ci semblant donner beaucoup d’importance à l’atteinte du déficit zéro et beaucoup moins à la promotion de la souveraineté. Et, on pouvait s’en douter, au grand plaisir de nos scribouilleurs officiels. Dès lors, il a ouvert l’espace Vigile à tous ceux qui ont été déconcertés du fait qu’on ait placé si vite le couvercle sur la question identitaire. De fait, l’arrivée de Lucien Bouchard coïncide avec la promotion d’un nationalisme qualifié de « civique ».
Nombre d’indépendantistes s’en désolent. Vigile leur sert de tribune pour démontrer qu’à trop tourner le dos aux valeurs profondes qui caractérisent le peuple québécois, c’est s’enfoncer dans les ornières d’un multiculturalisme à la sauce Pierre-Elliott. À qui bon faire l’indépendance pour en arriver là.
D’autres ont surtout fulminé contre le discours de Bouchard au Commodore qui, en bout de ligne, a fait qu’il acceptait toutes les récriminations des élites anglo-québécoises contre les « irritants » de la loi 101. Atmosphère des plus torrides des débats alors enregistrés sur Vigile. La température a monté d’un cran quand Lucien Bouchard a tabletté le rapport Plourde-Legault, les résultats d’une recherche qui avaient été commandée par Jacques Parizeau sur la situation linguistique au Québec. D’un autre cran quand il a orchestré l’outrage de l’Assemblée nationale faite au citoyen Michaud.
Le danger des brassages d’idées
Bien d’autres débats entre indépendantistes sur le comment en arriver à faire la souveraineté se sont déroulés sur Vigile. On pense surtout aux houleux qu’ont été ceux autour du leadership de Pauline Marois suite à la déconfiture du Bloc québécois aux élections fédérales du 2 mai 2011.
Certains, surtout chez les péquistes inconditionnels, ont alors eu tendance à penser que ces débats avaient donné du bois au camp fédéraliste pour alimenter leur feu contre notre option. Mais Vigile ne pouvait aucunement imposer quelque censure que ce soit. Pour Bernard particulièrement, la tâche devint difficile à tenir quand les affrontements idéologiques frôlèrent dangereusement les conflits entre gros égos. Mais notre gardien de phare a sagement su contenir la tempête.
Il reste qu’en ces temps orageux, les Richard Martineau et Éric Duhaime n’ont cesse d’écrire que la question nationale n’Intéressait plus personne. Que le débat se faisait maintenant entre la gauche et la droite. Un discours qui s’est amplifié pendant la dernière campagne électorale. Ce qui n’a pas empêché le PQ de gagner les élections. Depuis cette victoire, The Gazette n’a cessé de crier au racisme et à la xénophobie du fait que Pauline Marois semblait décidée à élargir la loi 101 aux cégeps et à établir une charte de la laïcité. Les choses ont hélas bien changé depuis quelques jours. Ah, les gouvernements minoritaires !
Quant à nos médias « franco-québécois », il y eu d’abord unanimité pour châtier Pauline. Imaginez : elle prend des décisions conformes avec ce qui avait promis dans sa plateforme. Ici encore, hélas, les choses sont en train de tourner au vinaigre.
Le phare Vigile ne doit aucunement s’éteindre
La lutte s’annonce féroce et c’est malheureusement en cette période cruciale de notre histoire que notre grand timonier a lâché la bride Et qu’il est décédé quelques jours plus tard. Compte tenu de l’horaire implacable que Bernard s’imposait comme gardien de phare, on pourrait croire que notre phare Vigile risque maintenant de s’éteindre à tout jamais.
Et que non. « Tant que l’indépendance n’est pas faite, elle reste à faire. » Bernard avait fréquemment placé, tout en haut de page de son édition quotidienne, cette célèbre phrase de Gaston Miron. Comme notre poète nationale, feu notre gardien de phare nous laisse la persévérance comme principal message de son testament.
A bien compris le message des Miron et Frappier, La Société des amis de Vigile qui a été mise en place pour assurer la relève dès qu’on a senti que Bernard ne pouvait plus revenir à la barre. Et, en ce début de novembre, on sent que Vigile semble renaître comme dans les beaux jours où notre grand timonier était en forme. Il ne faut pas baisser les bras.

