Il est des édifices où les retours d’ascenseur se succèdent à un rythme tel qu’il y a de quoi en avoir le mal des transports. Cet édifice, c’est la pyramide Desmarais-Sarkozy-Charest dont les trois pointes semblent indissociables. En fait, ces trois messieurs paraissent à ce point ne former qu’un qu’il serait plus juste de parler de Sainte Trinité.
Tout a commencé le 16 février 2008, lorsque le président Sarkozy organisa une cérémonie aussi sélecte que discrète pour décorer le multimilliardaire Paul Desmarais de l’ordre de la Grand’croix de la Légion d’honneur, la plus haute dignité existante, ne regroupant qu’une soixantaine de personnes. Faisant étalage de sa subtilité habituelle, M. Sarkozy affirmait alors candidement que sans le soutien de son ami Desmarais, il ne serait pas Président de la République. Tant au Québec qu’en France, on n’a alors eu d’autre choix que d’en déduire que cette médaille était décernée pour services rendus à la personne même de Nicolas Sarkozy, et non à la France ou à l’Humanité. Comment dès lors ne pas en conclure que le Président Sarkozy confond allègrement son propre bien avec celui de la planète toute entière ? Bien que l’événement n’ait jamais été inscrit à l’agenda du Premier ministre du Québec, M. Charest et sa femme étaient présents à l’Élysée, tout comme La Presse dont l’édition du samedi suivant avait fait sa une de la gloire du patron. Et dehors les chiens pas de médaille, comme le constata Mario Dumont, alors chef de l’Opposition officielle à Québec et en visite officielle à Paris.
Puis le 2 février 2009, par une providentielle coïncidence, c’est au tour de Jean Charest lui-même de se voir décerner le titre de Commandeur de la Légion d’honneur par son pote Sarko. Le Président en profite pour réduire en miettes 30 ans de « non-ingérence et non-indifférence » de la France à l’égard du Québec, tout en vilipendant ces « sectaires » souverainistes québécois prônant la « détestation ». Comme toujours, Paul Desmarais préfère s’en contorsionner de jouissance loin des caméras.
Le 18 octobre suivant, Nicolas Sarkozy passe en coup de vent au XIIième Sommet de la Francophonie à Québec pour serrer la pince à son ami Charest. Il en profitera pour en rajouter au sujet de ses amis canadiens et ses frères et sœurs québécois. Le 13 mars, Jean Charest nommera Michael Sabia, un proche des Desmarais, à la tête de la Caisse de dépôt et de placement du Québec. M. Sabia succède à Henri-Paul Rousseau, fraîchement embauché par Power Corporation. Le premier contact de M. Sabia avec le gratin du Québec inc. se déroulera quelques jours plus tard au siège social de Power Corporation, en présence de Paul Desmarais lui-même.
Puis, pas plus tard que mercredi dernier et pour enfin compléter le tableau, alors que Mario Lemieux et Gilles Latulippe doivent se contenter d’être reçus Chevaliers, Jean Charest décore les deux fils de Paul Desmarais, André et Paul Junior, du titre d’Officier de l’Ordre national du Québec. Pratiquement aucun journaliste n’aura souligné l’incongruité du dernier épisode d’une telle succession d’échanges de bons procédés. Mais n’allez surtout pas croire qu’il y a trop forte concentration des médias au Québec. Ou que tout s’achète, même les chefs d’État. Ou que tout se négocie, même les honneurs. Médisance que tout cela.
Christian Gagnon Montréal

