Comment avoir le cœur à la fête lorsque c’est de notre résignation dont il est question ? C’est de plus en plus notre survivance que nous soulignons à la St-Jean, de moins en moins le pays que nous voulons fonder. C’est à notre lente disparition que nous assistons, tant nous peinons à nous affirmer comme nation. Il ne faudrait donc pas s’étonner à ce que nous soyons de moins en moins nombreux à célébrer cette fête tant elle est devenue pour plusieurs d’entre nous la commémoration de notre échec à faire l’indépendance.
Nous ne devons toutefois pas interpréter toutes ces absences comme autant de démissions. On ne peut fêter le Québec comme on fête une victoire du Canadien de Montréal ou comme on souligne celles des Italiens au football ou en formule1, en exhibant victorieusement de grandes banderoles ou en agitant machinalement de petits drapeaux. Ce serait trop simple. Qu’on ne se trompe pas, il n’y a pas de victoires à fêter, juste des défaites qu’on ne peut oublier. Il est donc normal que nous soyons plusieurs à porter le deuil en ces moments les plus solennels, nous rappelant que la dernière année fut particulièrement difficile à ce chapitre.
À la suggestion de nos chefs et sous le haut patronage de nos clercs, nous nous sommes encore une fois entredéchirés au sujet de tout ce qui nous divisait. Soyons réalistes, pour qu’il y ait accommodement, il aurait d’abord fallu qu’il y ait dissension. Pourquoi alors tout ce fatras ? Tout cela ne fut pas sans me rappeler nos deux derniers référendums perdus d’où nous sommes collectivement sortis plus meurtris qu’unis. Ils sont nombreux sur la planète Terre à vanter nos qualités de grands démocrates. Ce que d’autres font dans la terreur et le sang, les nôtres le font dans la paix et la tranquillité, de sorte que nous ravalons collectivement nos émotions chaque décennie depuis trente ans. Tout cela ne peut advenir sans graves conséquences pour notre fragile équilibre.
Comment ne pas voir dans cette apparente quiétude un profond malaise ? L’âme de notre peuple ne s’élève plus tant elle est meurtrie, comme un cœur hachuré par de multiples cicatrices. Nous sommes plusieurs à ne plus vouloir fêter notre Fête nationale, tant elles évoquent nos défaites, celles des dernières années comme toutes celles qui les ont précédées, tissant ainsi dans la trame de notre longue histoire commune le gène de l’échec. Ces fêtes n’en sont plus, puisqu’elles nous rappellent cruellement chaque année nos conditions de colonisés et de perpétuels vaincus. Il ne faudrait donc pas s’étonner que nous soyons de plus en plus nombreux à pratiquer l’oubli le jour de la Fête de la St-Jean, comme d’autres sont zen. Cette fête est en quelque sorte devenue le symbole de notre amnésie collective. Avant, nous la fêtions dans l’ivresse de la boisson, aujourd’hui, c’est de plus en plus à la maison, devant la télévision.
Pourtant, même si elle ne s’élève plus, l’âme des Québécois est encore perceptible, surtout dans les revers de l’histoire. C’est là que nous la saisissons le mieux. C’est dans ces moments les plus dramatiques que nous y percevons la profonde mélancolie qui l’habite. Sinon, comment expliquer que cette scène du film Les Plouffe, où Ovide dit qu’il n’« y a pas de place, nulle part, pour les Ovide Plouffe du monde entier », touche tant de Québécois ? Pourquoi cet instant du 20 mai 1980, où René Lévesque nous dit « Si je vous ai bien compris, à la prochaine fois ! », est devenu un si grand classique ? Ces scènes de nos défaites, elles sont nombreuses, nous rappellent implacablement que nous n’avons jamais connu de victoire déterminante depuis la conquête.
C’est peut-être parce qu’il n’a jamais connu la victoire que notre peuple exprime le mieux sa solidarité dans la souffrance et le désenchantement. C’est peut-être parce qu’il ne sait pas comment se comporter dans le triomphe que notre peuple appréhende le jour où il connaîtra enfin l’indépendance, un peu comme dans un premier rendez-vous avec l’être aimé où hâte et crainte rivalisent avant de laisser place à l’extase ou à la déception. Les Québécois n’ont pas encore réussi à apprivoiser l‘indépendance, voilà pourquoi ils tardent tant à se l’approprier. Ils connaissent bien les émotions qui accompagnent la défaite, celles qu’ils ne veulent plus vivre, pas celles qu’apporte la victoire. Ils sont ignorants de ces choses comme nos grands-parents l’étaient des gestes et des mots de l’amour. Ce n’est certainement pas en faisant de l’indépendance un sujet tabou qu’on la fera !
Toutefois, nous savons tous d’expérience que nos craintes ne doivent pas nous éloigner de l’objet de notre désir. Nous ne devons surtout pas nous laisser envahir par la nausée et repousser continuellement l’arrivée du moment tant attendu. Bien au contraire, nous devons tendre à nous en rapprocher davantage comme si nous la connaissions déjà, en nous racontant l’indépendance comme on se raconte l’amour, comme si nous l’avions déjà vécu une première fois, en l’imaginant dans ce qu’elle a de plus beau et de plus grand. Nous avons surtout besoin de rêver avant la bataille, nous fêterons bien après la victoire ! Si nos chefs ne veulent plus nous faire rêver, nous les remplacerons par des poètes. Qui sait, si nous allons à la fête ce soir, peut-être y apercevrons-nous ce poète ? Il s’en trouvera bien un pour nous montrer le chemin, faille-t-il dormir dans notre char !
Louis Lapointe
Brossard
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