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« Les immigrants ne doivent être ni blâmés ni félicités ni récompensés. Lorsque les chefs du pays souffrent de myopie, on ne peut reprocher à ses nouveaux citoyens craintifs de ne pas avoir une vue perçante »1. Cette phrase a été écrite en décembre 1980 par un sociologue d’origine franco-ontarienne, ancien professeur des universités d’Ottawa, de Montréal, Concordia et bien d’autres à travers le Canada, Hubert Guindon. Quelques trente ans plus tard, ce constat a-t-il perdu de son actualité ? Est-ce que la situation qui prévalait à la suite de l’échec référendaire de 1980 offre des parallèles intéressants pour comprendre l’impasse politique dans laquelle les Québécois se trouvent aujourd’hui ? En consultant le texte du sociologue, Le référendum ou les leçons de la défaite, paru d’abord sous le titre Le Référendum : Une autre décennie d’instabilité politique dans l’Action nationale, le lecteur est tenté de répondre par l’affirmative dans un enthousiasme promptement ravalé par l’amertume.
D’abord, tentons de cerner cette impasse que la commission
Bouchard-Taylor, sachons lui reconnaître ce mérite, a démontrée de façon on
ne peut plus explicite. Dans une perspective macrosociologique simple, les
Québécois ne désirent pas se séparer du Canada, mais il rejette ce qui est
au fondement même du Canada réel, le multiculturalisme. C’est une impasse
que le parti libéral du Québec tente de reléguer dans l’oubli à travers une
posture attentiste et sibylline qui se déclame de nos jours par une
métaphore horticole : « le fruit n’est pas mûr ». Guindon était déjà
sceptique devant ce que pouvait être le « fédéralisme renouvelé », on peut
imaginer sa perplexité quand lui ont succédé le « fédéralisme coopératif »
et l’ « union confédérale », et ce qu’il aurait pensé du « fédéralisme
asymétrique », du « fédéralisme d’ouverture », etc. Le cynique crie au
génie devant la ruse qui consiste à se ménager la paix en promettant d’agir
lorsque pousseront les pamplemousses sur les berges de la rivière
Outaouais. D’autres souhaitent que la population prenne acte du fait que le
ROC ne renoncera pas au multiculturalisme et au principe d’égalité des
provinces, qu’elle réalise ainsi qu’il vaudrait mieux ne pas entretenir de
vains espoirs tout en laissant pourrir la situation. Les députés de
l’Assemblée Nationale, en majorité, avant les élections, étaient de cette
seconde catégorie d’individus. Pourtant, rien ne bouge malgré les sondages
qui grimpent et descendent. Indécis les Québécois ?
Pour Hubert Guindon, qui réfléchit sur le contexte politique à l’orée des années 1960, « si les chefs de cette époque avaient choisi comme stratégie politique l’obtention d’une bonne cote dans les sondages, il est évident que leurs mouvements n’auraient jamais vu le jour »2. Or l’analyse « économique » de la politique est omniprésente de nos jours, au sein des partis politiques et parmi les journalistes (il suffît de lire les journaux ou de regarder les émissions spécialisées pour s’en convaincre). Selon le sociologue, c’est la surinstitutionnalisation du « mouvement national » qui est d’abord responsable de l’impasse constitutionnel, et ce, malgré le traitement coupable des médias envers la politique. Il remarque que « depuis la fin des années 50, les sondages et les enquêtes constituent les techniques fondamentales de la mise en marché dans les sociétés de consommation. Au milieu des années 60, ces techniques sont également devenues le principal instrument du marché politique. Ce qu’elles offrent à leurs clients, c’est leur capacité de prédire les préférences des consommateurs. Flatter ces préférences, considérées comme des données définitives, devient l’élément central de toute stratégie »3. À l’inverse de ce procédé, dans le cas de la mobilisation politique, « (…) il va de soi que les préférences des « consommateurs » à un certain moment doivent être modifiées par l’action politique »4. La mobilisation politique a toujours été le propre du mouvement national au Québec, par exemple, lors des rebellions de 1837-38, durant la crise économique des années 30 avec le mouvement coopératif et le Programme de restauration sociale, durant la Révolution tranquille et son « Maître chez nous » et aussi lors des deux tentatives d’indépendance. Entre ces résurgences spectaculaires à la surface, le mouvement national se trouve canalisé au sein de la politique institutionnelle qui l’amène à terme à ruer dans des brancards rendus trop étroits, jusqu’à ce qu’il s’en échappe. Ainsi, dans une situation où le ou les partis légataires du mouvement national assimilent complètement la logique institutionnelle, les Québécois se butent à l’impasse.
Le Parti québécois, à l’époque où Hubert Guindon cogitait sur le cul-de-sac constitutionnel laissé par l’échec référendaire, aurait trahi son impulsion initiale par une stratégie visant à plaire à ses opposants, « le mouvement politique a été supplanté par une organisation politique qui fonctionnait comme le personnel des ventes d’une entreprise commerciale (…) »5. L’organisation aurait ainsi démobilisé ses propres partisans dans une campagne stérile de relation publique, accréditant l’opinion qui lui résistait. Le Parti québécois « (…) aura beau être démocratique, il sera soupçonné d’avoir des tendances fascistes ; il aura beau se prononcer en faveur de la démocratie libérale, notamment de la propriété privée, il sera soupçonné de tendances socialistes par les dirigeants d’entreprises »6. L’opposition a pu s’organiser tranquillement et sans crainte, brouillant les cartes de sa stratégie de mise en marché. Cela ne rappelle-t-il pas la situation au Parti Québécois depuis 1995 ? N’a-t-on pas comparé Lucien Bouchard et Jacques Parizeau à Hitler, et les récents projets de loi sur l’identité et la Constitution, dans les pages éditoriales d’un quotidien respecté, aux lois de Nuremberg ? Aussi, ne réussit-on pas encore à confondre les souverainistes à l’aide d’une déclaration, somme toute véridique, vieille de presque 15 ans. Le soupçon et la critique sont souvent plus corrosifs envers ce parti qui porte, malgré tout, l’espoir national. On l’aime ou on le déteste avec passion, c’est moins évident pour le Parti libéral.
Par ailleurs, le parti du statut quo est beaucoup plus facile à assumer dans le contexte institutionnel, il est à sa mesure. La politique, conçu de manière « économique » et se résumant sur le plan stratégique au marketing politique, est l’option de l’immobilisme. Le futur, en tant que promesse d’un présent durable, remplace les considérations sur l’avenir. Pour Guindon, le « fédéralisme renouvelé » est une incarnation tangible de cet immobilisme : « Cette option, comme tous le savent, était un outil inventé par les maisons de sondage afin de quantifier les sentiments de la population. Son seul défaut, et il est important, est de n’avoir aucun contenu politique »7… le changement s’est tout de même imposé, contre l’inertie et contre le peuple.
Aujourd’hui, où se trouve le mouvement national ? Éparpillé entre différentes factions de la gauche jusqu’à la droite ? Est-il seulement repérable ? Pour Guindon, il doit être pensé comme une force historique. Sa puissance et son unité résident dans cette mémoire qu’a en partage le peuple québécois. De la sorte, la devise québécoise, « Je me souviens », devient étonnamment prophétique : « Elle relie les souvenirs douloureux et les rêves irréalisés du passé aux promesses brisées d’un présent incertain ; elle est aussi un lien secret entre des gens qui seraient autrement des rivaux acharnés ; elle exprime la solidarité silencieuse d’un peuple et transcende les conflits nés des politiques partisanes courantes. Elle proclame la continuité qui relie pour toujours le futur au passé »8. Cette mémoire, donc, ne nous appartient pas en propre, individuellement, mais elle est néanmoins proprement humaine en tant que lien fondant la solidarité. Elle médiatise la politique. Elle relie le temps en ces trois dimensions constitutives : le passé, le présent et le futur. Ainsi, les questions de l’héritage, de la justice et de l’avenir (comme promesse foudroyant les considérations ontologiques et le nihilisme) peuvent acquérir un sens.
De ces « souvenirs douloureux » qui peuplent notre mémoire, on en décompte de nouveaux depuis le temps : le rapatriement de la Constitution de 1982, l’échec de l’Accord du lac Meech, l’échec de l’Accord de Charlottetown, l’échec référendaire, l’entente de Calgary, la loi sur la clarté, les fausses promesses conservatrices de 2006, les quelques 200 amendements touchant la loi 101, etc. Réagir devient difficile tant l’impasse est grande, la fatigue succède aux échecs à un point où nos élites (tel Étienne Parent défendant l’assimilation) se tournent en grand nombre vers le pluralisme et le multiculturalisme. Les directions éditoriales des deux plus importants quotidiens québécois, en termes de lectorat, y sont favorables. Une partie du gratin intellectuel aussi, comme en témoigne certaines réactions suite au dépôt du rapport de la commission Bouchard-Taylor. Pourtant, cette volonté d’adhésion au Canada multiculturel, en tant que consécration du statut quo, est contraire à cette force qui a su, historiquement, déplacé les montagnes malgré l’adversité et malgré les échecs répétés. Il semble ainsi de plus en plus manifeste que le « non » à la souveraineté, contrairement à ce qu’on pouvait encore prétendre en mai 1980, ne puisse pas continuer de se réclamer québécois.
Pour Guindon, ce que propose le rapport Bouchard-Taylor serait sans conteste de devenir « membres de la minorité dans les cadres de la majorité » c’est-à-dire « (…) bien socialisés ou efficacement neutralisés » sous la tutelle intellectuelle de la bonne pensée canadienne, prolongeant ainsi la volonté assimilatrice de la majorité à notre égard : « L’État canadien est né à peine une décennie avant que les pays européens occidentaux n’entreprennent leur ruée impérialiste aux quatre coins du globe. Au Canada, l’impérialisme a pris la forme d’une subordination voulue des Français dans leur propre patrie. En 1980, il y participe toujours et demeure bien déterminé à laisser les choses comme elles sont »9. La dynamique canadienne travaille contre la spécificité nationale du Québec. Toutes ces considérations ne sont pas sans rappeler, par ailleurs, ce que disait Albert Memmi au sujet de la déshumanisation du colonisé : « Ce qu’est véritablement le colonisé importe peu au colonisateur. Loin de vouloir saisir le colonisé dans sa réalité, il est préoccupé de lui faire subir cette indispensable transformation. Et le mécanisme de ce rapetissage du colonisé est lui-même éclairant. Il consiste d’abord en une série de négations. Le colonisé n’est pas cela. Jamais il n’est considéré positivement ; où s’il l’est, la qualité concédée relève d’un manque psychologique ou éthique »10. Ce qui sera déterminant pour l’avenir, dans cette optique, c’est le choix que fera le peuple québécois entre se mobiliser et accomplir sa tâche ou abdiquer sa mémoire. Ce choix, on nous l’a détourné assez longtemps et c’est ce qui poussait Hubert Guindon à déclarer : « (…) je refuse de croire que le castor soit le symbole du Canada ; ce doit être l’autruche plutôt »11.
« En vertu de la maxime : « Mieux vaut être un chien vivant qu’un lion mort », fondement philosophique du réalisme politique, on descend au rang des chiens, qui est précisément le nôtre aujourd’hui ; et l’on se console en songeant que si les chiens portent un collier et reçoivent des coups de pieds dans les côtes, ils sont du moins nourris, et parfois caressés. Mais c’est une duperie, car les lions ne meurent pas tous. » - Jean Dutourd
« Nous reviendrons, nous aurons à dos le passé, et à force d’avoir pris en haine toutes les servitudes, nous serons devenus des bêtes féroces de l’espoir » - Gaston Miron
Citations
1- GUINDON, Hubert, Tradition, modernité et aspirations nationales du Québec, Montréal, Éditions Saint-Martin, 1990, p.168
2- Ibid, p.159
3- Ibid, p.158
4- Ibid
5- Ibid, p.160
6- Ibid, p.159-160
7- Ibid, p.166
8- Ibid, p.214
9- Ibid, p.167
10- MEMMI, Albert, Portrait du colonisé, précédé de : Portrait du colonisateur, Paris, Éditions Gallimard, collection Folio, 2002, p.103
11- Op. cit, p.168
Simon Couillard
— Envoi via le site Vigile.net (http://www.vigile.net/) —

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