Monsieur Philippe Navarro alias Christian Potvin *
(Pas Potvin dit Cadien, quand même ?)
Tout d’abord, malgré de nombreux raccourcis et ces quelques sentences plus émotives que rationnelles que vous reproche avec raison M. Jean Tremblay, disons qu’à défaut de sa justesse (que voulez-vous, nous sommes en désaccord), j’apprécie le niveau intellectuel de votre argumentation.
Vous écrivez :
« Mais avez-vous déjà réfléchi au fait que même si le Québec avait été assimilé linguistiquement au XIXe siècle, il serait encore tout à fait distinct du Canada anglais ? Qu’il chercherait peut-être même à se séparer (on peut penser à Terre-Neuve) ? Tout comme on a pas sorti l’Irlande de l’Irlandais, même en le faisant parler anglais… ».
Certes, il y a des peuples qui ont perdu leur langue tout en gardant une forte conscience de leur nationalité. Encore faut-il pour cela un certain nombre de conditions dont la réunion relève presque du hasard. L’insularité, absolue ou relative, ça ne nuit pas. De même, une religion distincte de celle du conquérant mais avec un clergé plus résistant que collaborationniste, etc. Le peuple irlandais avait ces avantages, pas le nôtre, du moins pas au même degré, loin de là. Notre cas ressemble davantage à celui des Hollandais fondateurs d’une Nouvelle-Amsterdam qui est devenue New York. Ou à celui de nos frères métis de l’ouest. À quelque 70 000 au moment de la Conquête anglaise, nous avons pu in extremis échapper à leur sort. Mais eussions-nous été deux ou trois fois moins nombreux, il en aurait été bien autrement. Alors, dire qu’un Québec anglicisé au XIXe siècle serait encore aujourd’hui tout à fait distinct du Canada anglais, c’est une affirmation assez gratuite, une pure hypothèse qui ne repose sur aucune base scientifique. Y aurait-il donc, au Québec, des effluves telluriques qui conféreraient fatalement une conscience nationale à sa population, peu importent les transformations de toute nature qu’imposent à celle-ci une histoire qu’elle ne contrôle guère, vu son statut politique ? Je ne dis pas que je suis contre toute transformation. Je dis simplement que je m’interroge sur les conditions dans lesquelles la conscience nationale d’un peuple peut demeurer vivante et par conséquent déboucher sur une volonté d’indépendance. Je respecte la religion, mais, en cette matière, je ne crois pas à la Divine Providence ni à l’opération du Saint-Esprit. Et encore moins à celle d’une quelconque Main Invisible.
Les Patriotes du Bas-Canada n’avaient guère besoin de l’argument identitaire, même s’ils en ont usé un peu (et bien davantage leurs successeurs rouges sous l’Union). Le Bas-Canada était alors massivement canadien (lire : français) et son peuple pas encore mis en minorité à l’intérieur d’une structure géo-politique plus étendue. Lutter pour la démocratie (responsabilité ministérielle, droits civiques, pas de taxation sans représentation), c’était du même coup lutter pour l’indépendance nationale, ici aussi bien que dans le Haut-Canada ou aux États-Unis. Plus tard (1848), tous ces droits démocratiques nous furent accordés sans problème. C’est que nous étions devenus minoritaires. Mais qui ça, nous ? Ah ! vous voyez, on peut bien vouloir faire abstraction de toute dimension identitaire, on y revient toujours. Et pourquoi pas ? D’un point de vue strictement libéralo-pragmatique, ce qui importe, ce sont ces droits démocratiques. Nous les avons, en tant qu’individus, en tant que citoyens. Notre défi, le défi des indépendantistes, est de montrer que, contrairement à ce qu’a déjà soutenu un Stéphane Dion (comme auparavant un PET), une nation (et non un simple agrégat d’individus-citoyens) ne saurait s’en contenter si elle entend non seulement survivre mais aussi s’épanouir…
Par ailleurs, je n’ai jamais nié qu’il puisse y avoir d’impérieuses raisons économiques de faire l’indépendance. Surtout quand il s’agit d’échapper à l’exploitation. Mais l’intérêt économique seul, n’importe quelle collectivité peut l’invoquer pour tenter de se séparer de l’État dont elle fait partie (Santa-Cruz, Ulster, Westmount, etc.). C’est cela surtout qui ouvre la porte à des dérives partitionnistes qu’on ne saurait confondre avec de véritables luttes de libération nationale. On est alors pas mal plus près de la réaction que de la révolution.
Portés par un libéralisme aux accents révolutionnaires, les divers mouvements de libération nationale, dans l’Europe du XIXe siècle, ont reposé en bonne partie sur une base linguistique et culturelle (Italie, Hongrie, Grèce, Irlande, Serbie, etc.). Les monarchistes réactionnaires à la Metternich (la droite de l’époque) avaient alors et depuis toujours une conception pas mal plus multiculturelle (avant la lettre) de la nation et de l’État. Les frontières, ils les traçaient n’importe où, au gré de leurs intérêts sonnants et trébuchants, et le peuple, pour eux, c’était tout bonnement la population à l’intérieur desdites frontières, sans égard à la langue, à la culture, à l’histoire. Ce sont d’abord les libéraux révolutionnaires (la gauche de l’époque) qui ont accordé une importance politique à la dimension identitaire d’une collectivité. Puis, une fois les indépendances accomplies, bien sûr, ils ont pour ainsi dire vécu de leur identité au lieu d’en être (presque) toujours obsédés comme le sont fatalement les peuples asservis. C’est alors qu’une nouvelle droite, en général moins monarchiste que l’ancienne, s’est emparé de l’identitaire. Il est dommage qu’à gauche, plusieurs aient tendance à vouloir lui en laisser le monopole. La langue, la culture et l’histoire d’une nation, bref son identité, cela n’a rien d’absolu, et en faire un absolu relève d’un chauvinisme évidemment condamnable (et dont notre peuple infiniment plus porté à l’auto-flagellation qu’à l’autoglorification n’est certes pas coupable). Mais, cela dit, ce sont des réalités qui contribuent à la beauté du monde et, à ce titre, s’il est réactionnaire de vouloir les préserver de la dissolution dans un magma mondialiste et impérialiste, eh bien, alors, ce sont ceux-là même qui croient cela qui s’ingénient à leur insu à donner à la dite réaction un visage plus humaniste, voire plus humain, qu’à la dite révolution.
De la gauche, le libéralisme est depuis longtemps passé en grande partie à droite. Il serait peut-être à peu près temps d’en convenir, à tout le moins de s’en apercevoir. Sous sa forme économique, l’ultra-capitalisme, il est autant synonyme de dépersonnalisation que d’exploitation. Pour ma part, je rêve d’une alliance entre ceux qui en dénoncent le caractère exploiteur (une gauche socialiste non extrême) et le caractère dépersonnalisant (une droite culturelle non extrême). Une gauche socialiste non extrême, c’est-à-dire sans enrégimentement communiste ni dogme matérialiste. Une droite culturelle non extrême, c’est-à-dire sans Index ni recours aux arguments d’autorité). Mais, bon, pour l’instant, je constate surtout, pour la déplorer, l’alliance de ce qu’on pourrait appeler une gauche culturelle férue de table rase ou violemment hostile à toute tradition et d’une droite capitaliste animée d’une morgue, d’un esprit de domination qui ne le cède en rien à celui des élites du passé…
Luc Potvin
PS : Un Québec indépendant ET français, c’est possible et c’est ce que je veux, comme la quasi-totalité des indépendantistes.