« Que les agneaux aient l’horreur des grands oiseaux de proie, voilà qui
n’étonnera personne ; mais ce n’est point une raison d’en vouloir aux
grands oiseaux de proie qui ravissent les petits agneaux »
Nietzsche
***
Si la thèse du repliement identitaire québécois est vraie, alors il est possible de montrer ses effets projetés et ses conséquences sur la population québécoise. Ici, nous jouerons le jeu et nous tenterons comprendre, tel un psychologue du politique, ce que vivaient et vivront les Québécois si, comme nous le soutenons depuis un certain temps déjà, ils continuent de se replier davantage sur eux-mêmes.
Pour y arriver, nous partirons de l’analogie classique en sciences politiques entre l’individu et l’État. Reposant sur les idées de maturité et d’autonomie chères à la modernité, cette analogie suppose que le rapport entre l’individu et la famille est du même type que celui entre une société et un État souverain. Ainsi, un individu mature qui décide de quitter la maison paternelle devient autonome, indépendant et prospère par lui-même, tandis que celui qui y reste toute sa vie, demeure dépendant de ses parents. Il doit toujours demander pour agir. En cette optique claire, prenons un instant pour imaginer l’histoire individuelle de la nation qui a peur. Dans cette histoire où l’individu est une image de la société, la psychologie rejoint le politique.
Les pertes de confiance, de fierté et d’audace
Le premier effet du repliement sur soi est une série de pertes. En effet, les pertes de la confiance et de la fierté se manifestent dans l’individu au moment où ses réalisations sont remises en question. En règle générale, le doute à l’égard de soi-même ou l’incapacité à se réaliser pleinement et à être reconnu par les autres, entraîne un sentiment normal d’infériorité et de repliement. C’est ainsi que la perte de confiance conduit lentement à la capitulation du sentiment de fierté, car la fierté, on le sait, consiste à voir son succès reconnu par les autres. Sans surprise, quand la confiance n’y est plus, que la fierté diminue, se produit ensuite et inévitablement la peur de l’action. Cette peur de l’action correspond à une perte d’audace. L’audace, c’est la capacité d’agir et de prendre des risques. Refuse l’audace celui qui laisse passer les occasions et qui ne veut pas décider par lui-même.
La pensée magique et les secours du destin
C’est ainsi que l’individu, qui s’autolimite dans ses actions, perd confiance en ses capacités. Loin d’agir, de foncer et de s’affirmer, il préfère s’en remettre à la magie, c’est-à-dire à ce qui n’exige plus d’effort mais seulement un acte de foi. En fait, il ne veut plus agir car il a soudainement peur des conséquences fâcheuses de ses actions sur les autres ; il n’interprète en elles que des erreurs. Il pense petit et espère que le grand, le « Tout Autre », viendra le sauver. La tentation de prier un dieu sauveur et rédempteur apparaît toujours ici, à ce premier vertige, quand nous sommes obligés, en tant qu’individus, de nous assumer. Ceux qui ne veulent pas vivre demandent à n’être rien et ne veulent pas déranger, c’est-à-dire qu’ils entrent en religion, vivent d’espérance et attendent la réalisation de la « bonne nouvelle ».
Or l’histoire politique nous apprend que si on refuse d’agir, l’on perd alors des opportunités qui peuvent ne jamais revenir. Certes, l’individu épris de vertige a peur de son ombre et tombe souvent dans les pièges de la pensée magique. Celle-ci lui enseigne que le destin peut, si on y croit assez fort, venir en aide aux désespérés. À ce moment critique, l’individu malade, qui confond de plus en plus l’idéal et la réalité, chute dans la dépression. Perdu, il refuse de voir la réalité en face et refuse de se choisir lui-même. Il connaît alors le remords et la culpabilité d’être ce qu’il est. Que fait-il alors ? Réponse : il peut demander de l’aide, l’aide des autres…
L’imitation, le rire et la permission d’exister
Certains répliqueront que savoir demander de l’aide est un signe de maturité et de santé. Nous acceptons ce point de vue et nous soulignons les mots « par soi-même ». Or quand on est en mode repliement, l’on ne demande pas de l’aide, on supplie de l’aide car l’on ne voit pas du reste comment l’on pourrait s’en sortir par soi-même. Là se trouve toute la nuance. Ici, l’individu replié commence à retourner son arme contre lui-même et, sans s’en rendre compte, il commence à se détruire ; de peur de déranger, il limite la communication avec l’extérieur et il éprouve de la gêne et de la honte. À ce moment ultime du vertige, il devient un peu paranoïaque puisqu’il est persuadé que les autres rient de lui. Pour contrer le renversement du ressentiment à l’égard de l’autre, il commence à rire. Plus il rit de lui-même, moins il ne se considère en mesure de changer sérieusement les choses.
Quand il rit à la régulière, il s’assure de franchir l’étape suivante, à savoir celle qui consiste à demander la permission aux autres pour agir. Autrement dit, il cherche l’approbation du grand. Or, parce qu’il est réduit au rôle de petit et qu’il a cru le discours du plus grand à son égard, il se réconforte et se dit que c’est mieux ainsi. Pourquoi ? Parce que s’il n’agit plus, il ne fera plus d’erreurs et que le grand, contre toute attente, sera content de lui. Ravalé au rang d’élève, il souhaite recevoir les félicitations de l’autre. Pour être reconnu, son vocabulaire change et il adopte la terminologie du gagnant. Assez souvent, l’individu replié, victime « innocente » du ressentiment, commence à vouloir être l’autre, ensuite à en vouloir à l’autre, lequel ne l’écoute pas, tant et si bien qu’il finit par s’en vouloir à lui-même ! Dès lors, il entend résolument emprunter tout le discours du puissant et l’imiter jusqu’au bout, comme un singe. Plutôt que de mesurer le cycle de la hauteur, il intériorise dans son vocabulaire ses propres faiblesses, les faiblesses qui sont relayées sans cesse par la rhétorique économique du puissant. Imiter servilement donc, c’est être à la merci de l’autre, aliéné par son discours, et le suivre jusqu’à la mort.
La division des siens et l’ajournement de soi-même
Mais avant la mort, il convient de la préparer. Voilà pourquoi le petit, rassuré dans son complexe d’infériorité, s’attaque à ses semblables. Comment ? Il pratique la division de son groupe par la haine de la réussite. Autrement dit, l’individu replié veut imiter le plus grand au point de nier le succès de ceux qui, croit-il, se trouvent dans la même position que lui. Il divise les siens avec les propositions des autres. Éternel optimiste il se dit que, si elle mange plus, la grenouille deviendra aussi grosse que le bœuf. Alors que fait-il ? Pour devenir enfin bœuf, il rapporte les propos du grand, de celui qui souhaite sa division et sa disparition, et il le fait si bien qu’il en vient à croire la « vérité » de ce qu’il rapporte. Une fois qu’il imite bien l’autre, qu’il fait sienne sa haine et qu’il l’impose à ses semblables, il est devenu celui que l’on dit. Inoffensif et doux comme un agneau, il est « ravi » d’être ce que l’on dit de lui. En termes politiques, c’est le début de l’assimilation.
Sur l’agneau et l’oiseau de proie
Or certains chercheront des faits isolés qui contredisent notre analyse. Ils évoqueront une figure par-ci et une réussite par-là, une statistique par-ci et une remontée par-là. Ils diront certes que nos avertissements, bien que réalistes, sont intempestifs, inappropriés et qu’inversement tout va bien. Ils répliqueront illico que tout n’a jamais été aussi bien et qu’il ne faut pas jouer le jeu de l’autre en se « croyant » replié. Pourquoi présenter une telle critique de notre comportement historique ? Pourquoi analyser froidement la réalité ? Nous sommes ouverts, rêveurs, libres et amis de toutes les cultures du monde ; et nous discutons sans fin de nous-mêmes publiquement, sans complexe. N’est-ce pas merveilleux ? Pourquoi nous empêcher de tourner en rond sur la terre ?
Pour notre part, nous ferons preuve de retenu et nous terminerons ce texte déjà trop long en ajoutant seulement qu’un individu, comme un peuple, a le droit de s’ajourner lui-même. L’ajournement de soi, à l’époque pluraliste du triomphe de la mondialisation des identités, est une thèse défendable. Elle est peut-être vraie. C’est peut-être celle qui caractérise le plus l’avant-gardisme du peuple québécois, car elle dit ce que l’on veut, semble-t-il, au plus profond de nous-mêmes : ne pas avoir à choisir qui nous sommes, ne pas blesser les autres, tout en nous mettant au diapason de toutes les « autres » cultures du monde. Le seul hic de cette position, une position d’ouverture religieuse, ce n’est pas la constitution de ce « nous », mais plutôt le fait que nous sommes toujours en compétition avec les autres cultures du monde, qu’on le désire ou non. Et comme nous le montre la marée à tous les jours (et elle n’est pas méchante), le repliement est une question de cycle qu’il faut savoir utiliser à son avantage. Et que veulent donc ces autres cultures, elles aussi soumises aux forces de la marée ? Se replier sur elles-mêmes ? Pas sûr. Ici, une image naturelle vaut mille mots.
Quand l’agneau regarde dans le ciel pour contempler la nature ou pour réfléchir à son statut, pour reprendre librement les mots de Nietzsche, cela ne pose pas de problème... pour son prédateur ! Si notre individu (ou notre peuple, ou notre société, ou notre province, ou notre nation, ou ce que les autres voudront nous bien dire sur nous-mêmes) ne choisit pas la voie de la maturité et de la force, les autres, moins intéressés que lui par les débats sans fin sur les identités multiples et la volonté d’ajournement de soi, feront tout ce qui est en leur pouvoir pour choisir à notre place… Les autres, d’un naturel affirmatif, sont fiers de porter le nom d’ « oiseaux de proie » !
Dominic DESROCHES
Département de philosophie /
Collège Ahuntsic
— Envoi via le site Vigile.net (http://www.vigile.net/) —


