J’étais officier dans l’armée canadienne pendant la crise d’octobre 70, cantonné à la base militaire de Saint Jean sur Richelieu. Officier du Royal 22e Régiment mais n’étant pas en service avec un des trois bataillons d’infanterie régulière, je n’ai pas été appelé à servir à Montréal et appuyer les corps de police dans leurs recherches des supposés dangereux terroristes du Front de Libération du Québec. Les collègues qui y sont allés m’ont tenu au courant de ce qui s’est passé.
Première source d’embêtement : une proportion élevée de soldats, sous-officiers et officiers subalternes du Régiment étaient souverainistes depuis plusieurs années, ce qui ne nuisait nullement à leur service. En effet, les Québécois, qu’ils soient souverainistes ou non, paient leurs contributions au gouvernement unitaire d’Ottawa et en conséquence, ont le droit et même le devoir de se prévaloir des biens et services offerts par le système fédéral canadien. Pendant longtemps, au cours de mes 28 années de service, nous étions informés que Québécois et Canadiens français contribuaient à raison de 34% du budget de la défense du Canada mais que notre représentation ne s’élevait qu’à 8% des effectifs, militaires et civils. De plus, nous savions que les gros contrats octroyés par le Ministère de la Défense Nationale à Ottawa échouaient rarement aux entreprises québécoises.
Donc, il aurait été juste et équitable que Québécois et Canadiens français soient quatre fois plus nombreux dans les Forces Armées Canadiennes, sans compter les contrats. Souvent, les militaires Québécois ont tenté de faire comprendre aux Québécois que, compte tenu de leur participation financière aux services de la défense canadienne, ils ne devraient pas hésiter à servir plus nombreux dans l’armée, l’aviation, la marine et les services de recherches en matière de défense. Que les Québécois soient massivement contre l’armée, traumatisés comme ils l’ont été par l’armée britannique qui a envahi le territoire du Québec et l’a régulièrement investi par la force, suivie de la Canadian Army qui en fait autant, cela est compréhensible. Ce qui l’est moins, c’est l’incapacité québécoise de sortir de ses traumatismes et d’envisager la situation actuelle avec une certaine objectivité. Un peuple colonisé ne peut se libérer sans avoir appris à se défendre au point de dissuader la puissance occupante de le retenir par la force. Il n’y a nulle honte à s’instruire chez la puissance dominante, quitte ensuite à se retourner contre elle. C’est une loi de la nature. Ce n’est pas de la morale à l’eau de rose.
S’ils avaient été quatre fois plus nombreux dans les Forces Armées Canadiennes comme il se doit, personne n’aurait osé proclamer la Loi des mesures de guerre contre le Québec et contre le Québec exclusivement en octobre 1970, et personne n’aurait osé faire appel à des unités de langue anglaise pour venir aider la police qui n’avait nul besoin d’aide.
Le Front de Libération du Québec ne se composait que d’une trentaine de jeunes gens sans défense, sans moyens et qui manquaient de toutes les connaissances nécessaires pour organiser une insurrection, une rébellion majeure ou un coup d’État. Le FLQ ne soutient aucune comparaison avec les Hell’s Angels, autrement plus nombreux, mieux organisés et disposant de vastes moyens pour intervenir par la force et se défendre en cas de besoin. Pourtant, jamais le gouvernement d’Ottawa n’est intervenu pour proclamer la Loi des mesures de guerre contre les Hell’s Angels. Une escouade de police a suffi pour faire le travail.
Alors pourquoi la Loi des mesures de guerre ?
Dans l’armée, les listes qui nous arrivaient concernant les personnes à trouver et arrêter nous laissaient perplexes. Des syndicalistes, des membres du Parti Québécois, nouvellement organisé, des militants inoffensifs, des intellectuels supposément de gauche. Aucune concentration de l’effort sur les membres du FLQ proprement dit. C’était ridicule. Beaucoup de soldats du Royal 22e Régiment ont réagi à leur manière contre ce qui leur apparaissait comme une criante injustice. Ils ont passé tout droit devant les maisons, ou sont allés avertir les personnes désignées qu’ils avaient eu l’ordre de les arrêter mais ne le feraient pas. Dans plusieurs cas, dont celui de Pierre Bourgault, les soldats ont offert de le conduire vers un lieu sûr.
Aucun soldat ne peut agir contre sa conscience au nom du serment porté à la Reine. Les procès de Nüremberg sont les précédents des temps actuels dans la détermination de la conduite des militaires armés et en uniforme. Aux procès qui ont suivi la seconde Guerre mondiale en Allemagne, officiers et soldats allemands ont tenté de justifier leurs crimes de guerre au nom de l’obéissance aux ordres. Ils ont été condamnés au nom de la conscience morale qui doit les guider en toutes circonstances, comprenant le refus d’obéir à des ordres immoraux ou criminels, même au risque d’y perdre leur vie.
Une insurrection est un soulèvement, armé ou non, contre l’autorité en place, qui implique plus de la moitié d’une population donnée. Tel était loin d’être le cas au Québec en octobre 70. Le FLQ était seul et même s’il s’était attiré la sympathie d’une partie de la population, cette sympathie ne s’était pas traduite en acte. Comment les dirigeants de l’époque pouvaient-ils être ignorants au point de ne pas discerner entre sympathie et participation active ? Un peuple inféodé et habitué à la soumission servile comme les Québécois s’agite mais n’agit pas. Un peuple souverain et exaspéré agit, descend dans la rue et se débarrasse des autorités en place jugées inaptes ou trop malhonnêtes pour gouverner. Ce n’est pas le cas du peuple québécois qui ne sait pas ce que veut dire se gouverner lui-même et en conséquence n’en connaît pas les principes.
Les Québécois ont toujours été gouvernés par les autres. Comme les Norvégiens, les Suédois et les Finlandais avant leur indépendance. Appliqué au Québec et au Canada, l’expression insurrection appréhendée est foncièrement vicieuse et ne peut émaner que d’autorités coloniales ou post-coloniales déterminées à protéger l’oligarchie en place, quelle que soit l’injustice qui s’abattra sur la tête d’un peuple dépourvu et sans défense. Ce comportement procède d’une indescriptible mesquinerie, de la lâcheté et d’une ignorance crasse des principes qui gouvernent toute stratégie d’État. C’est de la bassesse, de la petitesse, de la méchanceté, de la malice, de l’outrecuidance et de l’esprit chagrin. Quelle honte que d’être gouvernés par des gens de cette sorte !
Il n’y avait aucun danger de coup d’État non plus contre les gouvernements en place de l’époque. Un coup d’État est simple et consiste à saisir les communications de l’État dominant pour leur substituer un autre message. C’est ce qu’a compris Léon Trotsky dans la Russie de 1917, alors qu’il a fait précéder son coup d’État par une insurrection générale qui vit le peuple entier descendre dans la rue contre le régime tsariste, inefficace et corrompu jusqu’à la moëlle. Un renversement d’une telle ampleur n’était possible que dans la géographie et l’histoire russe. Il n’aurait probablement pas été possible ailleurs, sauf en France, en Allemagne et aux États Unis. Mais nous avons affaire à des peuples qui se gouvernent eux-mêmes depuis des siècles, non des peuples inféodés et habitués à la soumission servile comme dans des colonies. Compte tenu des communications telles qu’elles étaient en 1917, il était possible de les saisir. Rien de semblable ne pouvait se produire, ni au Québec ni au Canada, en 1970.
Le peuple québécois n’a pas encore franchi la dernière étape de son histoire : celle de l’État. Il n’a pas encore décidé de se gouverner lui-même et de se défaire d’Ottawa, dont il n’a nul besoin pour être bien gouverné. Une question d’État d’une telle envergure n’a rien à avoir avec une insurrection, une rébellion, un coup d’État, du séparatisme ou autre chose du genre. C’est une question de maturité et de volonté collective. Qu’arrivera-t-il lorsque cette Volonté québécoise de se prendre en charge se traduira en acte, et qui a le courage et la lucidité d’oser répondre à cette question qui ne s’adresse qu’à un peuple adulte ?
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René Marcel Sauvé, Capitaine d’infanterie (retraité), géographe et auteur de Géopolitique et avenir du Québec.



