Il faut se féliciter d’avoir encore en cette province des historiens tels qu’Éric Bédard. Il est un des rares à connaître, à reconnaître surtout, la valeur de cette « longue histoire de résistance et de combats » que fut celle des Canadiens-Français. Malheureusement, comme chaque fois qu’il tente de juger les temps présents à l’aune de cette histoire, qu’il espère nous en faire tirer leçon, son discours tombe à plat : Éric Bédard, le spécialiste du conservatisme canadien-français, n’arrive pas à assumer les conséquences du changement identitaire survenu depuis la Révolution tranquille.
Car, « les Canadiens français devenus Québécois » n’ont pas changé que leur nom, ils ont troqué leur identité. D’une nation ethnique, définie par le sol, l’histoire et la culture, ils sont passés à une nation civique dont l’appartenance est déterminée administrativement par l’État. D’une nation se considérant titulaire d’une patrie (le Québec) et co-fondatrice d’un pays (le Canada), on a fait une nation dont la souveraineté et la légitimité reposent sur celles d’un simple État provincial. Le déficit identitaire est tel, que la filiation entre Québécois et Canadiens-Français s’en est trouvée réduite quasi à néant. Et le peu qui reste réfère à un passé devenant de plus en plus étranger, souvent même considéré comme honteux. On peut bien le déplorer, ne pas être d’accord, ça ne change rien à la réalité.
Dans ce contexte, l’historien a beau, pour mieux questionner l’actuelle gouvernance de la Caisse, rappeler à grands traits la libération économique des Canadiens-Français et ses principaux héros, le souvenir de cette lutte et de ces gens ne faisant plus écho à notre réalité nationale, ce ne sont là que vaines paroles. Un constat certes troublant, car pour qui a l’honnêteté de se souvenir, la Révolution tranquille ne devait pas préluder à la naissance d’une nouvelle nation, mais bien plutôt concourir au plein accomplissement des Canadiens-Français. C’est pourquoi la Caisse fut fondée, c’est pourquoi elle devait favoriser le développement du Québec et c’est pourquoi la Caisse se devait d’être dirigée par un Canadien-Français...
Ce n’est évidemment plus le cas aujourd’hui, mais après quarante ans de nationalisme québécois, qui donc oserait s’en étonner ? Michael Sabia est peut-être « étranger aux intérêts du Québec inc. », il est Québécois et le Gouvernement du Québec lui fait confiance. Que peut-on bien vouloir de plus ?
Que nos nationalistes, historiens ou pas, cessent de jouer au plus fin. Le devenir Québécois de Lévesque s’avère à l’usage une « dénationalisation », une rupture tout aussi définitive que le devenir Canadian de Trudeau. Il nous pousse allègrement vers les bayous. Monsieur Bédard, c’est bien plus de l’avènement du Québécois dont on pourrait parier « que le cartel financier d’autrefois serait bien fier », car c’est lui et lui seul qui a permis la nomination de Michael Sabia...
Si on n’a pas le courage de dénoncer l’imposture, l’« oeuvre de sape » que représente le nationalisme québécois, si on n’a pas la force d’admettre qu’il a tué en nous toute résilience, qu’on cesse donc de se plaindre.
Car comme on fait son lit, on se couche.

