La plupart des politiciens en Occident doivent mener leurs combats avec l’appui de deux électeurs sur cinq. Certains régimes comme celui de la France prévoient plusieurs tours de scrutin pour en venir à la majorité. Le régime britannique élude la difficulté en donnant à la majorité des députés le pouvoir de voter au nom de la majorité de la population.
Que les régimes politiques se soient ainsi adaptés montre à quel point la majorité absolue est un fait rarissime en une société dite libre. Comme le relata Claude Charron, lors de la réunion de leur premier conseil des ministres, René Lévesque avait dit à sa nouvelle équipe : « Quand vous verrez une file de cinq personnes attendant l’autobus, souvenez-vous que trois d’entre elles n’ont pas voté pour vous. »
Un politicien n’a pas le choix. Partout en Occident, à part quelques exceptions, le politicien ne profite que du taux d’appuis de niveau moyen. Il a bien le droit d’avoir son programme mais le principe de la continuité s’appliquera à l’ensemble de ses propositions. Dans un tel contexte, le lot d’un politicien indépendantiste québécois est cruel. Il se fait constamment blâmer par beaucoup de ses propres partisans d’être soumis cette condition commune.
Autant les formules Parizeau-Laplante que celle de monsieur Louis Bernard présentent des problèmes insolubles dans un contexte d’appuis de deux électeurs sur cinq. Dans le cas de la formule Parizeau-Laplante, même si elle part du principe de la légitimité intrinsèque de l’Assemblée nationale pour représenter la nation québécoise, le Fédéral ira vérifier par des sondages l’adhésion du peuple québécois à l’objectif du gouvernement du Québec.
Pour ce qui est du plan Bernard, il prévoit d’aller chercher une légitimation après une élection référendaire avec un référendum rapide portant sur la souveraineté du Québec. Si le gouvernement souverainiste est élu avec une moyenne de deux électeurs sur cinq, que faire de cet engagement du plan Bernard à tenir un référendum à brève échéance ? Respecter un tel ordre du jour quand deux électeurs sur cinq seulement viennent de se confirmer comme indépendantistes lors d’une élection référendaire paraîtra pour le moins risqué.
Serions-nous, avec l’un ou l’autre de ces plans, en passe de connaître une version renouvelée de la bonne vieille histoire du mouvement indépendantiste québécois ? Les indépendantistes parlant des moyens d’augmenter la vitesse qui mènera à l’indépendance aboutissent toujours à des directives, des ordres du jour contraignants. Le chef du parti, voulant se montrer à l’écoute, est pris à témoigner de sa fidélité envers une stratégie impossible. C’est qu’on le menace de fonder un trentième parti vraiment indépendantiste où on respectera enfin un ordre du jour vraiment contraignant.
À force de se rallier autour de ce leitmotiv selon lequel il ne fallait pas gouverner provincialement, on en est venu à suggérer que les indépendantistes ne devraient être au pouvoir que dans la mesure où ils pourraient ne s’occuper que d’indépendance. À force de dénoncer la petite gestion, on en est venus à rêver d’un indépendantisme abstrait dont les principes même interdiraient de se restreindre à un sujet d’ordre provincial.
Théorisant sur l’indépendantisme émancipé de la structure sociale canadienne, on ne le voit plus qu’exerçant ses talents dans une condition future, encore à naître. Surtout, il doit présenter l’indépendance comme élément unique de son programme. Et, ce qu’il faut, ce serait que le militant rappelle de temps en temps aux dirigeants du parti qu’ils doivent se trouver dans une société future et ne pas en déroger en attendant le grand jour.
Au cours des dernières élections, bien des points de vue issus de cette tendance s’étalaient sur Vigile. Les uns, autour du Rassemblement pour l’Indépendance du Québec, voulaient une manœuvre d’éclat sans référendum. Les autres souhaitaient l’élection de Mario Dumont puisque seul un parti fédéraliste devrait s’occuper de gestion provinciale. Et d’autres encore rêvaient d’inculquer par le truchement d’une académie la science indépendantiste de la société indépendantiste québécoise.
L’approche de Louis Bernard venue après se distingue certes du lot, l’homme étant d’un très grand calibre. Louis Bernard ne prête pas au mouvement indépendantiste un pouvoir artificiel. Il l’admet tributaire d’un appui démocratique ferme et son plan s’élabora en conséquence. Toutefois, comme la formule Parizeau-Laplante, le plan Bernard semble réfractaire au double jeu qu’implique l’idée d’indépendantistes gouvernant un simple palier gouvernemental fédéré au Canada.
Il s’ensuit que, comme la formule Parizeau-Laplante, ce plan ne se prête pas au pouvoir qu’autorisent deux électeurs sur cinq. Les difficultés stratégiques sont évidentes également au plan de la communication.
Nous dirions aux électeurs : « Nous ne sommes pas de ceux qui font leur beurre dans les affaires canadiennes ». Que répondraient nos adversaires ? Facile de le prévoir.
Mario Dumont et Jean Charest diront : « Les indépendantistes, après avoir occupé le pouvoir pendant des décennies, nous annoncent que pour eux la gestion de sujets provinciaux est une occupation inutile. C’est trop terre à terre pour eux. Ils ne veulent vivre que dans le haut vol. Mais nous, fédéralistes, savons comme vous que s’habiller et manger a son utilité et que pour cela il faut gérer. Alors, laissons les indépendantistes jouer les as du ciel. Nous, faites-nous confiance, les pieds sur terre, dans le bon milieu social canadien, nous poserons les gestes d’autonomie que les indépendantistes ne veulent pas poser ».
Ce sera leur tirade et elle aura de l’effet. Comme indépendantistes, nous aurons l’air de dédaigner deux électeurs sur cinq. Jean Charest et Mario Dumont diront encore : « Ils vous demandent de voter pour eux mais entendez-les. Ils préviennent qu’ils ne gouverneront plus jamais en-dessous de leur condition. Être au gouvernement est une tâche concrète pourtant. Si cela déplaît aux as du ciel que sont les indépendantistes, élisez des as au sol ! » Les électeurs le feront probablement car on ne vote pas pour des gens qui ont l’air de s’évader par les toits dans des plans aussi abstraits que contraignants.
Croyez-le ou non, bien des indépendantistes seraient loin d’avoir un cafard monstre advenant des défaites supplémentaires. Ils seront tout contents d’avoir des provincialistes à la tête du gouvernement provincial. Les as du ciel parmi eux pourront penser à une gouvernance qui, d’entrée de jeu, ne sera pas intra-fédérale. Ce faisant, ils ne sortiront plus de leur vrille. Ils vont délibérer sur la façon d’être plus pressés.
On essaiera bien de leur faire comprendre qu’avec tout ça l’indépendance ne se fait pas. Ils répondront, radieux : « Enfin, les troupes indépendantistes ont coupé les gaz à la gouvernance provinciale ! Nous avons été les premiers à comprendre qu’il faut couper les gaz à la structure canadienne et voyez-nous maintenant ! Nous fonçons vers la pureté indépendantiste ! »
André Savard

