Nous sommes dépossédés par l’Anglais et coupables de l’être
“Le Canadien français et son double” (chapitre 6, première partie) de Jean Bouthillette
Extraits choisis par Robert Barberis-Gervais
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“Culpabilité
Répudié notre passé, le présent n’en acquérait pas plus de sens. (...)
Nous sommes le lieu d’un drame total, qui nous mure dans l’incohérence et nous coupe de la parole libératrice. (...)
Nos idéologies traditionnelles (nationalisme traditionnel et pancanadianisme dépersonnalisé) au niveau de l’inconscient collectif, incarnent notre drame de peuple déchiré et divisé contre lui-même ; elles sont les deux voix de notre essentielle incohérence. (...)
Quel est en nous ce mal inavouable comme une faute et dont s’alimente notre inconscient refus de nous-mêmes ?
Puisque nous vivons dans la durée psychologique de la Conquête, c’est au pays de l’enfance oubliée qu’il nous faut encore revenir. Avec la Conquête, il y a en nous une image que nous ne cessons de refouler : celle de l’Anglais conquérant ; une image de Wolfe qui nous a saisis dans notre enfance et qui reste, à notre insu, comme l’image-témoin de notre défaite et de notre humiliation. Cet Anglais vainqueur, nous l’avons haï. (...) La bataille des plaines d’Abraham, c’est infiniment plus qu’un simple récit dans un manuel d’histoire : chaque Canadien français l’a recomposée à la mesure de son chagrin, de sa honte et de sa haine.
Notre inconscient refus de l’Anglais s’abreuve donc de cette haine issue de la Conquête. (...) Mais l’Anglais contemporain est un compatriote, un Canadien comme nous. Comment haïr cet Anglais qui n’a plus rien d’un soldat de Wolfe ?
Nous ne le haïssons pas, justement ! A l’âge de Raison pancanadienne, nous persuadant, forts de la logique du système, que nous étions les seuls responsables de notre échec historique, ne l’avons-nous pas exonéré de tout blâme ?
Qu’est-il alors advenu de cette haine originelle ? Intériorisée la Conquête, elle a été, comme le refus dont elle est inséparable, désamorcée de son objet. Et l’Anglais innocenté, elle est devenue coupable. Le refus de nous-mêmes exprime cette haine coupable de l’Anglais retournée contre nous-mêmes. (...)
Nous sommes à la la fois dépossédés et coupables de l’être. (...)
Mais cette culpabilité nationale se dérobe d’autant plus à nos yeux qu’elle ne vit pas seule en nous : l’accompagne une culpabilité religieuse qui en épouse exactement les formes. (...)
Quand nos disciplines religieuses et intellectuelles les plus traditionnelles et les plus doctrinaires insinuaient, dès notre tendre enfance et plus tard dans la chaire de Vérité, que notre mission en terre d’Amérique est spirituelle, on innocentait notre pauvreté matérielle en même temps qu’on déclarait coupable la richesse. (...)
L’ennemi n’est pas l’Anglais conquérant mais l’Anglais protestant. Par l’intermédiaire de la religion, nous en sommes venus à ne plus tenir compte du conquérant. Par fatalisme. Le politique s’est dilué dans le religieux. (...)
Nourri dans la pensée la plus rétrograde du catholicisme français du XIXè siècle et s’étayant sur un vieux fond de jansénisme, ce moralisme global a trouvé sa parfaite incarnation sociale dans le cléricalisme (...).
Un nationalisme aussi aliénateur qu’aliéné ne pouvait que donner des armes au pancanadianisme dépersonnalisé (...) qui, sous l’angle de la culpabilité, apparaît comme une révolte intérieure que la violence nourrie d’antinationalisme a conduite au déracinement souvent conscient et volontaire. (...) Mais c’est le refus de soi que finalement la culpabilité alimente, au point de ne plus vouloir justifier notre existence collective, comme s’il y avait contradiction absolue entre le fait d’être homme et celui d’appartenir à ce peuple, qu’on a mis au pilori. (...)
Ce sont ces sentiments inavouables qui donnent la clé d’une crise intérieure (...) qui fut celle de la génération d’après-guerre qui, en enterrant joyeusement le nationalisme, a enterré allègrement la nation. La découverte du social, qui eût dû conduire à des épousailles, n’a fait que consommer une rupture qui nous délivrait du carcan national. (...)
C’est ce qui a fait confondre le nationalisme traditionnel avec l’existence canadienne-française elle-même. De là ce refus viscéral chez plusieurs de tout ce qui, au Québec se réclame du nationalisme. Le mot même est honni. Ce qui n’a pas empêché des hommes intelligents et ouverts, dans leur généreux universalisme - et sans y voir la moindre contradiction -, de se solidariser de tous les nationalismes africains et asiatiques de l’après-guerre. Mais notre nationalisme à nous était et demeure maudit. (...)
Y a-t-il un peuple sur terre qui se soit plus flagellé que le nôtre ? Il y a en nous une sorte de joie secrète, morbide, à nous diminuer, à nous ravaler, comme si nous étions marqués au fer rouge de la malédiction. La haine qu’inconsciemment nous nous portons a pris souvent l’ampleur d’un masochisme national.”
(Commentaires.
1- Rappelez-vous le citélibriste tonitruant René-Daniel Dubois dont la violence des interventions antinationalistes et antiquébécoises a marqué ses passages chez Bazzo et Guy A. Lepage. Quarante ans en retard et ne tenant pas compte du nationalisme des indépendantistes, même dans des émissions “de divertissement”, un homme de théâtre estimable créait un malaise par son anachronisme. Il est curieux de noter que ces pourfendeurs du nationalisme québécois du genre de Jimmy Lee Gordon ne critiquent pas le natrionalisme “canadian.. Signe de mauvaise foi évidente sinon de malhonnêteté intellectuelle.
2- Très jeune, je me suis étonné, moi qui demeurais sur la rue Montcalm, au bas de la côte de la Bibliothèque de Montréal, en face du Parc Lafontaine, que deux rues plus loin, il y avait une rue Wolfe (où, comme par hasard se trouvaient des petits bums qui me cherchaient querelle).
Plus tard, dans la très belle ville de Québec, en face du Musée nationale des beaux-arts du Québec, j’ai bien vu le monument à Wolfe et, à côté, de la rue Wolfe-Montcalm. Et swing la baquaise dans le fond de la boîte à bois !
Robert Barberis-Gervais
Longueuil, 4 septembre 2009

