Guy-A Lepage animera le 24 juin prochain la fête nationale qu’il veut représentative du Montréal d’aujourd’hui, c’est-à-dire une fête ouverte sur le monde, ainsi que l’indique le titre de La Presse, du cahier Arts et spectacles (12.03.2008). « Je trouve ça réjouissant qu’on puisse écouter des gens chanter dans une autre langue que le français sans se sentir menacés. » C’est drôle. Dans Le cœur de ma vie, une chanson de Michel Rivard, on y entend ces mots : « À ces gens près de nous / Qui se croient menacés / De nous savoir debout. » Défendre sa langue peut être une menace pour ceux qui ne parlent pas la langue de la majorité ; à l’inverse, chanter une autre langue peut devenir une menace pour la langue de cette même majorité. « Il ne faut pas être fermé dans la vie, réplique l’animateur de Tout le monde en parle. Être debout ou être fermé : telle est la question. “To be or not to be... la vie” (Gilles Carle)
Ainsi, accepter que « l’autre » puisse chanter en anglais à la Fête nationale, c’est faire preuve d’ouverture. Comme l’affirme Lepage, les chanteurs anglophones ont droit à notre respect. « Cessons de rêver d’un retour sur le Mont-Royal et aux ceintures fléchées, ne vivons plus dans le passé, restons ouverts » : ce que je pense de ces sentences idéologiques, c’est qu’elles sont imprégnées d’un sentiment d’infériorité. Elles ne relèvent pas de la parole « fière et rebelle » mais du discours idéologique de bonne conscience. Fêtons chez nous dans la langue de l’autre pour faire preuve d’ouverture, c’est tellement plus politicly correct, tellement consensuel, même si « cet esprit d’ouverture, toujours selon Lepage, doit être poussé jusqu’à sa limite » : chanter en anglais de jour de notre fête nationale. Et pourquoi pas, c’est tellement cool, tellement valorisant.
Dans le meilleur des mondes, de telles intentions sont généreuses, voire empreintes d’une noblesse exemplaire. C’est ainsi que nous devons paraître à la face du monde : nobles et ouverts. Qu’on se le dise d’abord entre nous. Évidemment. Je ne mets pas en doute cet élan de sincérité. Mais pourquoi dans une fête nationale − la question qui tue, dirait Lepage − chanter en français équivaudrait à se refermer sur soi ? Pourquoi dans une fête nationale les « autres », ici les anglos, ne viendraient-ils pas chanter en français ? À l’occasion de la Fête nationale, ne faut-il pas d’abord avoir une langue en partage, ici le français ? Le contraire serait un manque d’ouverture ? C’est cette logique que je conteste avec conviction car elle sous-tend une peur d’être soi-même, la peur de s’affirmer collectivement.
Pendant ce temps − faisons une incursion dans le sport national des Québécois, le hockey −, notre conscience linguistique s’émiette. Dans La Presse le même jour (12.03.2008), Réjean Tremblay écrit ceci : « Je sais que pour de nombreux fans (du Canadien), le respect de la langue de la majorité n’a aucune valeur. Je sais aussi qu’une génération de fans se moque éperdument de l’existence et de la progression du fait français au Québec. Je sais que des milliers de partisans n’ont cure que le Québec devienne une Louisiane où quelques Zachary Richard vont tenter de perpétuer une langue mourante. » De la même manière, à propos du club de hockey canadien, la recherche d’un entraîneur qui parle français a peu d’importance, voire indiffère même des partisans unilingues français. Une organisation de prestige les trahit et ces derniers ne s’en aperçoivent pas.
Pourtant, le langage est inséparable d’un lieu. Il donne accès à la culture comprise dans le sens d’un héritage, source d’inspiration, et d’une conquête, mouvement d’innovation. À sa manière, prenons cet exemple de notre culture, la chanson écrite en français cultive l’inédit. Ce n’est pas vrai que notre langue contient en elle une note folklorique qui nous ramène en arrière, et qui fait de nous des êtres rétrogrades, repliés sur nous-mêmes. À l’occasion de notre Fête nationale, nous avons l’occasion de démontrer, voire de l’illustrer, que notre langue est « l’outil et le symbole d’une culture créatrice, ainsi que l’affirmait sans complexe, le poète et sociologue Fernand Dumont.
L’émergence de la chanson canadienne d’expression française, puis de la chanson québécoise, a déterminé une conscience de la langue française. C’est cette conscience qui s’amenuise de plus en plus sous le faux prétexte de notre fermeture au monde. Parler français au Québec, chanter en français n’a rien à voir avec notre « retrait du monde. « Si l’anglais est une nécessité, le français demeurera à jamais un privilège. », comme a déjà dit je ne sais plus quel Français.
Je le sais, la langue relance et reformule sans cesse la question de l’avenir identitaire, culturel et politique du Québec. Je sais aussi qu’il n’y a pas de langue parfaite pour être ouvert au monde. Mais si l’Amérique est là pour nous rappeler que le français n’est pas l’unique objet de la culture québécoise. Sur notre territoire, en présence de la langue française, grâce à elle, comme le dit la chanson de Michel Rivard, personne ne doit « se sentir menacer de nous savoir debout ». Et nous savoir debout n’est pas se refermer. C’est mieux voir l’horizon. Peut-être même un autre horizon.
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Bruno Roy, écrivain
