Les printemps québécois sont parfois interrompus par des tempêtes de neige aussi tardives qu’en mai. Il n’en demeure pas moins que l’été suit, même pluvieux. Le premier ministre Jean Charest s’apprête à promulguer une loi spéciale répressive au point que les droits de la personne les plus fondamentaux sont bafoués et que le Barreau s’en inquiète. La chef de l’opposition Pauline Marois, atterrée, déclare : "le gouvernement a perdu la raison."
Le retrait de la vie politique de la vice-première ministre Line Beauchamp suit d’à peine huit mois celui d’une autre vice-première ministre, l’inénarrable Nathalie Normandeau : force est de constater que le gouvernement libéral se lézarde sans que l’argent occulte et la propagande complaisante des médias de masse ne puissent le sauver. Il ne tient que par la division de l’opposition, heureusement unie contre la loi spéciale : parti Québécois, Québec Solidaire, Option Nationale, Lisette Lapointe, Pierre Curzi. De son côté, la CAQ de François Legault semble l’héritière des créditistes et de l’ADQ (et des cinq conservateurs égarés au Québec) dans son appui à cette dérive autoritaire...
Nous avions écrit plus tôt, sans prévoir l’outrance de l’agression libérale, les mots raisonnables suivants qui se concentraient sur le sujet de la hausse des droits de scolarité et qui nous paraissent aujourd’hui presque dérisoires , car antérieurs au délire de pouvoir qui s’est emparé des lambeaux du gouvernement Charest.
Cette loi ne prévoit
aucun mécanisme de consultation démocratique des quatre associations étudiantes officielles en grève
ni aucune tenue d’états généraux sur les universités, pourtant réclamés par leurs professeurs depuis 2009 pour contrer d’une part la marchandisation et d’autre part les gaspillages du système d’éducation, tant par la compétition interuniversitaire que par les dédoublements des ministères de l’Éducation et de la Culture (qui gère les conservatoires).
Nous craignons le goût amer que toute une jeunesse est en train d’acquérir envers la démocratie, qu’une circonstance historique particulière et tout à fait regrettable voit pervertie actuellement sur au moins deux niveaux (trois à Montréal !) de gouvernements montrant la face dure de la répression et du néolibéralisme corrompu.
Nous craignons donc, particulièrement en la métropole, des réactions violentes de la part de cette jeunesse pourtant si dignement représentée depuis la mi-février par quatre porte-parole articulés et sensibles, dont le niveau de langage politique avait relevé celui de nos élus et éditorialistes. Leurs troupes désorientées sont hélas tentées par des gestes autodestructeurs : vandalisme, violences contre des policiers, dépressions, pensées ou actions suicidaires…
Les Artistes pour la Paix veulent réagir à ce défaitisme par trois appels et deux manifestations artistiques :
ils affirment leur solidarité avec les jeunes qui ont défendu vaillamment leur cause jusqu’à travailler en vue de compromis (par exemple, Léo Bureau-Blouin avec l’aide de Gilles Duceppe portant le carré blanc) ;
ils réaffirment leur confiance inébranlable de voir la démocratie renaître et triompher face à cette loi « indigne » désavouée par les trois grands syndicats CSN, CSQ et FTQ ;
enfin, ils appellent tous leurs membres à manifester avec la jeunesse québécoise le 22 mai, comme nous l’avons fait sous notre bannière les 22 mars et 22 avril. Une mobilisation exemplaire aurait pour effet de montrer l’illégitimité libérale et d’atténuer la rancœur des étudiantEs en leur prouvant que leurs sacrifices des quatre derniers mois n’auront pas été vains.
Vous êtes invités à participer en grand nombre
à une Manifestation nationale
le mardi 22 mai 2012
Place des Festivals
(Métro Place des Arts)
Rendez-vous sous notre bannière, à côté de celle du Syndicat des Professeurs de l’Université du Québec à Montréal vers 13 h 45 au coin des rues Président-Kennedy et Saint-Urbain (Métro Place-des-Arts).
La thématique : 100 jours de grève. 100 jours de mépris. 100 jours de lutte.
Cette manifestation pacifique doit passer à l’histoire.
Nous concluons par les deux manifestations artistiques promises plus haut :
1- Chanson spéciale pour une loi spéciale : Ariane Moffat (merci à Francine pour la référence)
2- Mots du poète Paul Chamberland en début de semaine (merci au SPUQ) :
« Mais peut-être n’est-il pas trop tard.
Désormais d’un peu partout sur Terre, des citoyens de plus en plus nombreux ont commencé à opérer leur jonction en vue d’opposer à l’assaut des destructeurs un front de résistance étonnamment ingénieux et tenace dans son avancée planétaire.
Notre combat est québécois, mais l’enjeu est mondial.
Je rêve, oui. Je rêve à une insurrection de la conscience citoyenne à la grandeur du Québec. Une insurrection qui rallie tous ceux qui veulent pour tous et pour chacun une démocratie où vivre libre et vivre ensemble soient d’un seul tenant l’alpha et l’oméga de tout agir politique.
Je rêve d’une insurrection de la beauté, où l’imagination partagée fait surgir l’invention d’une communauté de citoyens solidaires et adonnés à l’œuvre de justice qui rende à chacun l’initiative de faire don aux autres de son irremplaçable singularité. Comme un diamant multiplie son éclat par toutes ses facettes.
Je rêve, oui, mais je sais que je ne suis pas le seul à rêver.
Nous rêvons, et nous savons qu’en nous c’est le peuple de la Terre qui est en train de naître. »
