Le mois de juin a démarré sur les chapeaux de roue. Il fut très intense : annonce de la candidature de Louise Harel à la mairie de Montréal, adoption du plan Marois, élection à Rivière-du-Loup, démission de François Legault.
Là où le bât blesse en premier, c’est que dans cette turbulence de juin, la société québécoise est demeurée aussi inapte à mettre les événements en perspective. Un exemple : devant le plan Marois, André Pratte a répliqué qu’il était mieux pour une population d’avoir deux paniers de services. Ayant deux fournisseurs de services, la population était le premier bénéficiaire de cette concurrence.
Sous la loupe de l’analyse fédéraliste, le gouvernement québécois est un panier de services. S’il veut des pouvoirs exclusifs, le gouvernement québécois est comme une corporation qui risque de s’assurer un monopole. Quelle identité reconnaît-il au gouvernement québécois ? Sa vocation est-elle d’être un panier de services dans les deux langues officielles, de préférence en français si possible ?
Considérant le mois de juin au plan de la capacité de réfléchir sur le sens des événements, on a l’impression d’assister à un cauchemar au ralenti. Louise Harel se présente-t-elle à la mairie de Montréal qu’on allègue qu’elle n’y a pas sa place parce que Montréal est une ville cosmopolite. Et on poursuivait : dans une cité cosmopolite, l’allégeance des individus ne veut être ni limitée, ni prédéfinie par le voisinage, la parenté, la langue, donc, Louise Harel pure-laine qui parle mal l’anglais ne saurait la représenter.
Comme d’habitude, on s’est mis à prêcher le cosmopolitisme, le multiculturalisme, la liberté contractuelle entre des individus libres de se redéfinir spontanément. Ouais, on a prêché la liberté individuelle, la non-ingérence, comme d’habitude, avec ce satané même air d’enfoncer des conventions.
La prestation d’abord annulée d’un groupe folk a redoublé ces prêches contre les tabous d’une société trop polarisée. On dit toujours qu’on est trop polarisé au Québec. Ensuite, en bons Québécois, on fait mine de regarder ailleurs et d’être passé à autre chose. Au Québec, l’autoaccusation contre notre société trop polarisée est une sérénade obsessive.
Quand on prêche le multiculturalisme, on croit entendre un boniment en faveur du principe de non-ingérence. Il serait temps de se demander si en présentant l’Etat québécois comme un panier de services et le métissage comme le synonyme absolu de la créativité libre, loin de défendre la non-ingérence, nous ne faisons qu’exprimer un préjugé enraciné en faveur d’un type particulier d’ingérence.
Montréal devrait être représentée par un fédéraliste bilingue parce qu’elle est occupée par des individus larges d’esprit et l’autonomie des arrondissements transformés en quasi-ville est le gage de la créativité libre ? Franchement, une poignée va finir par nous pousser dans le dos. Nous sommes des valises. Nous ne sommes pas en train de subordonner le politique, la société et la culture au métissage et à la créativité. Nous sommes juste en train de nous effacer.
Nous nous effaçons de Montréal. Pendant ce temps, Québec et la Beauce se cantonnent ne cessent de se dire la patrie des agents d’affaires. On est tout content d’avoir des ministres au Fédéral. Nos petites fiertés compensatrices sont d’un dérisoire consommé. François Legault parle d’une désaffection de la population québécoise face au politique. Il y a de quoi si on considère la façon avec laquelle elle est mise en boîte. Dès qu’on parle de la nation québécoise comme du premier référent du gouvernement québécois, on se culpabilise comme si on était en train de récrire Mein Kampf. Cette manie de la politique unificatrice, non-divisive, axé sur l’économisme et le multiculturalisme, cette manie de désigner ses présumés adversaires comme des conservateurs archaïsants, est en train de vider la notion même d’une politique nationale au Québec de toute substance.
On dit que ce n’est pas grave car les sondages indiquent une baisse de la ferveur indépendantiste. On brandit un seul résultat. Les Québécois ne sont que 35% à vouloir la séparation. On ne précise jamais que dans le même sondage, une majorité se prononce en faveur d’une souveraineté moderne en mode de partenariat.
Pour paraphraser Louis Bernard, les Québécois ne veulent pas de la souveraineté pour se séparer. Ils veulent de la souveraineté pour se rapprocher.
Le problème tient au caractère proprement irréel du débat tel qu’il a été imposé par le Fédéral. On a voulu que les choix soient artificiellement tranchés et teintés de radicalisme. On a dit aux Québécois qu’il n’y a pas d’entre-deux. Ou on est une province de la nation canadienne ou on est un Etat voyou, en rupture de bon, sans droit aux traités, au territoire disloqué et honni d’avoir détruit le Canada. Les Québécois, s’ils osent croire que la souveraineté peut être un mode de rapprochement se font accuser d’ambivalence, de naïveté, de tromperie.
On en vient à penser que des nécessités planent au-dessus de nos têtes et que les artisans du changement doivent absolument entériner le cadre actuel pour faire de la politique. Alors, comment s’étonner que la population ne voit pas dans la politique le théâtre propice à une intrépidité toute neuve ?
Dans le fond, on leur dit que les choix sont faits et que le principe de la liberté de contrat n’existe pas pour le Québec.
Les sondages montrent que les Québécois fêtent peu le Canada. Ils ne se rebellent pas non plus. Les menées du Fédéral ont juste fini par les convaincre qu’ils sont enserrés dans des nécessités insurmontables et que la volonté politique n’est pas de leur ressort. Elle appartient à quelqu’un, quelque part, peut-être aux juges de la Cour Suprême.
André Savard

