Dans la première partie de la présente série, nous avons vu que l’élite québécoise est tellement peu consciente de l’état de colonisation linguistique de la nation qu’elle considère les droits linguistiques fédéraux comme des absolus. À un point tel que, même parmi les souverainistes, on ne se rend pas compte totalement des conséquences de l’observation de ces droits.
On s’imagine qu’en réalisant l’indépendance du Québec, on arrivera à y normaliser la situation du français par un coup de baguette magique, sans remettre en question les droits linguistiques fédéraux. On ne voit pas que ces droits permettent à des gens de vivre et de travailler exclusivement en anglais au Québec, sans maitriser la langue nationale, c’est-à-dire le français, que ces droits donnent à l’anglais une grande force d’attraction et que cette situation ne changera pas tant que tous les Québécois, quelle que soit leur origine, n’auront pas les mêmes droits et les mêmes devoirs en matière de langue.
Nous allons voir maintenant que l’inconscience que je qualifie de psychose linguistique se manifeste aussi par une adhésion délirante au culte du bilinguisme. De Pauline Marois à Gérard Bouchard, l’élite québécoise est en général convaincue que le salut de la nation passe par la maîtrise universelle de l’anglais. C’est le bilinguisme du colonisé.
Les approximations malhonnêtes sur la langue du rapport de Bouchard et Taylor
À la page 217 du rapport Bouchard-Taylor, les commissaires écrivent qu’ils ne craignent pas qu’une maitrise étendue de l’anglais mette en péril le français. Ils répètent en somme le point de vue du Parti libéral du Québec, tel que véhiculé notamment par la ministre responsable de l’OQLF, Christine Saint-Pierre. Les commissaires n’ont pas compris qu’au Québec, le français est en train de perdre du terrain comme langue d’usage au profit de l’anglais. À moins qu’ils feignent de ne pas l’avoir compris pour ne pas déplaire à leurs pourvoyeurs de fonds du gouvernement libéral.
Selon Bouchard et Taylor, « la volonté d’assurer l’avenir du français au Québec est profondément ancrée (non seulement chez les Québécois canadiens-français mais aussi chez de nombreux immigrants) et […] elle prévaudra. » Sur quelles évaluations méthodiques cette conviction repose-t-elle ? Nul ne le sait. En fait, lorsqu’on scrute un peu le rapport, comme l’a fait Frédéric Lacroix, on s’aperçoit qu’en matière de langue, ce document est très peu rigoureux. Les commissaires se fient peut-être à une boule de cristal ou encore ils suivent la logique implacable de la ministre chargée de l’OQLF : ça fait 400 ans qu’on parle français en Amérique, alors on va toujours le parler.
Les commissaires connaissent-ils le « bilinguisme soustractif » ? Savent-ils que la volonté d’assurer l’avenir du français n’est pas l’apanage des Québécois et qu’elle a toujours été profondément ancrée parmi les Franco-Manitobains et parmi les Acadiens ? Et pourtant, cette volonté n’a pas empêché le français de disparaitre presque totalement comme langue d’usage au Manitoba et de perdre beaucoup de terrain au Nouveau-Brunswick. Parfois, la volonté ne suffit pas. Il faut aussi une bonne dose de réalisme et d’intelligence se traduisant par des politiques judicieuses.
À la page 202 de leur rapport, Bouchard et Taylor montrent la profondeur de leur déni face à la précarité du français : « parmi les immigrants allophones, les [substitutions] linguistiques, qui jouaient fortement en faveur de la langue anglaise, favorisent maintenant le français dans une aussi forte proportion ». Les commissaires relèguent dans une note au bas de la page 210 la constatation pourtant cruciale que la plupart des substitutions favorisant le français, parmi les allophones, ont lieu en réalité à l’étranger, avant que l’immigrant ne mette les pieds au Québec, comme l’explique Charles Castonguay dans son « Bilan bancal de l’Office de la langue ».
Les commissaires balaient du revers de la main les données et analyses montrant l’énorme force d’attraction de l’anglais au Québec, où le bilan des substitutions linguistiques favorise nettement cette langue. Même lorsqu’on fait semblant que les substitutions favorisant le français et ayant lieu à l’étranger se passent au Québec, la force d’attraction de l’anglais, compte tenu de son poids démographique, est encore 9,3 fois plus grande que celle du français, pour les allophones.
Il ne faut surtout pas s’attendre à ce que les deux commissaires prennent acte des objections de votre humble serviteur ou des écrits instructifs de Charles Castonguay, qui a fait récemment une démonstration magistrale de la nécessité d’étendre au niveau collégial l’obligation d’étudier en français au Québec. Ils sont beaucoup trop savants pour s’abaisser à ce point. Ils préfèrent se fier à un pseudo-expert comme le démographe Michel Paillé, homme de main du régime quand vient le temps d’arranger les chiffres.
L’étude de Michel Paillé réalisée pour Bouchard et Taylor, « Diagnostic démographique de l’état de la francisation au Québec », ne présente aucun profil démographique par tranche d’âges selon la langue. De tels profils auraient pourtant été facilement réalisables à partir des données du recensement de 2006. Si M. Paillé n’avait pas été soit incompétent, soit profondément asservi au régime qui lui donne des contrats, il aurait pu montrer avec ces profils que, malgré des taux de natalité égaux entre les anglophones et les francophones au Québec, la population anglophone se renouvelle mieux, ce qui est l’indication de la force d’attraction de l’anglais. Charles Castonguay a, lui, réalisé ces profils (dont voici un échantillon) et les a notamment présentés lors d’un exposé devant les Intellectuels pour la souveraineté.
N’en déplaise aux démographes du régime, les profils linguistiques montrant un meilleur renouvellement de la population anglophone sont la preuve que le français au Québec souffre bien davantage d’une politique linguistique inadéquate qu’il ne souffre du déclin démographique. La politique linguistique québécoise, dans son état actuel, est tout simplement impuissante à neutraliser la grande force d’attraction de l’anglais.
Mais, les commissaires n’ont cure des analyses rigoureuses et des constats bien étayés qui ne cadrent pas dans leur vision et surtout dans celle du régime d’Ottawa actuellement au pouvoir à Québec. Le français se porte bien et il se portera bien pour toujours, nous disent-ils. Ceux qui prétendent le contraire essaient de se faire du capital politique en répandant la peur irrationnelle de disparaitre.
Les Québécois : de pauvres tarés unilingues
Après avoir rassuré le peuple quant à l’avenir de sa langue, qui résistera comme par enchantement, même si les statistiques montrent une tendance lourdement favorable à l’anglais, les commissaires lui disent, à ce peuple, combien la maitrise de l’anglais est essentielle pour ne pas sombrer dans le sous-développement. Voici ce qu’ils écrivent encore à la page 217 :
En ces temps de brassage migratoire, d’Internet et de mondialisation, il est hautement souhaitable que le plus grand nombre possible de Québécois maîtrisent l’anglais, en plus du français […] S’agissant des Francophones, la formule la plus simple et la plus logique serait de confier cet apprentissage à l’école française. Or, il semble bien qu’elle ne s’en acquitte pas comme elle le devrait. Qu’on apporte donc les correctifs qui s’imposent.
Qu’est-ce qui a bien pu inciter les commissaires à conclure que l’école française ne s’acquitte pas comme elle le devrait de sa tâche, primordiale à leurs yeux, d’enseigner l’anglais ? Où sont les données qui montrent, par exemple, que les jeunes Québécois souffrent d’un grave déficit de la langue anglaise ? N’est-ce pas plutôt le contraire qui est évident ? Les jeunes adultes francophones québécois ne sont-ils pas parmi les gens les plus bilingues au monde ? Toutes proportions gardées, ne sont-ils pas cinq fois plus nombreux à être bilingues que les jeunes adultes du Canada anglais ?
Évidemment, il ne fallait pas s’attendre à ce que les commissaires lisent des textes comme « Full bilingue ! », de Christian Rioux, ou « Le Québec sait-il assez parler anglais ? », de votre humble serviteur. Ils étaient bien que trop occupés à lire des écrits sérieux, qu’ils ont pris soin d’ailleurs de soustraire au regard du commun des mortels pendant la préparation de leur rapport et qu’ils n’ont publié qu’avec le rapport. L’étude du brillant Michel Paillé fait partie de ces écrits réservés aux commissaires et inaccessibles jusqu’à récemment aux gens comme vous et moi, qui sont affligés d’une intelligence très moyenne. Or, que dit M. Paillé à propos du bilinguisme des Québécois ?
Aux pages 4 et 5 de son diagnostic démographique, M. Paillé signale que le bilinguisme est en baisse parmi les francophones du Québec. Stupeur. Les Québécois sont en train de sombrer encore plus dans leur crétinisme, se sont tout de suite dit les commissaires. Le hic, c’est que M. Paillé omet de rappeler, comme l’a pourtant fait Statistique Canada, qu’un courriel est probablement à l’origine de la baisse apparente entre 2001 et 2006. Ce courriel a circulé dans le temps du recensement de 2006 et invitait les gens à ne pas se dire bilingues pour éviter toute baisse des services en français.
En réalité, le bilinguisme est en forte hausse parmi les francophones du Québec depuis plusieurs années, et rien ne permet de croire que la tendance se soit inversée entre 2001 et 2006. Loin de dépendre uniquement des programmes scolaires pour sa diffusion, l’anglais entre pratiquement par osmose dans le cerveau des Québécois tellement il est omniprésent. L’État québécois lui-même s’emploie à angliciser les gens. À cet égard, le témoignage spirituel de Josée Legault à l’émission de Christiane Charette est éloquent :
Au lieu de franciser les milieux de travail, [l’État] paye des cours d’anglais aux gens ! On ne peut pas échapper à l’anglais. À sept ans, fille d’une mère ouvrière unilingue francophone, j’étais devenue bilingue. Si on veut apprendre l’anglais de ce temps-ci, ce n’est pas compliqué. On a qu’à aller magasiner au centre-ville de Montréal.
Qu’à cela ne tienne ! Pour Bouchard et Taylor, le français va très bien, mais l’anglais est en perdition au Québec. Les deux commissaires voient se rapprocher à grande vitesse le spectre du sous-développement. Enlisés dans leurs traditions et leur langue insuffisante, les Québécois courent au désastre dans l’inconscience totale. Il faut vite renverser la tendance et faire des Québécois de loyaux sujets du royaume de la mondialisation anglicisante et uniformisante. Voici donc la cerise sur la coupe glacée linguistique des commissaires, toujours à la page 217 :
[…] l’anglais qu’il faut apprendre et parler aujourd’hui, ce n’est pas celui que Lord Durham voulait imposer au Bas-Canada après la répression des rébellions. C’est plutôt celui qui permet d’accéder à toutes les connaissances et d’échanger avec tous les peuples de la terre. Sinon, que signifie donc la fameuse “ouverture sur le monde” célébrée sur tous les tons depuis dix ou quinze ans ?
[…] c’est une génération de jeunes Francophones qui risque d’être injustement pénalisée.
[…] il s’agit ici d’un immense défi pour les Francophones québécois. Ce qui facilite la décision, c’est qu’ils n’ont guère le choix de s’y engager, sous peine d’un énorme appauvrissement.
L’anglais permet d’accéder à toutes les connaissances et d’échanger avec tous les peuples ? Mes bons messieurs Bouchard et Taylor, vous êtes, sans le savoir, les plus dignes héritiers de Lord Durham. Au fond, vous êtes remplis comme lui de bonnes intentions envers le peuple du Québec. Vous voulez l’aider à se sortir de son arriération grâce à la langue anglaise, n’est-ce pas ? Si les jeunes Québécois ne savent pas tous parler anglais avec aisance, ils vont croupir dans la misère, car le français est une langue misérable, qui ne peut suffire pour accéder à la connaissance. Le francophone unilingue n’a qu’un demi-cerveau. Comme le disait Christiane Charette un jour à son émission très radiocanadienne, « ne pas savoir l’anglais, ça limite ». Et son invité, le très bilingue Julius Grey, d’ajouter :
L’anglais fait partie de la culture de tout le monde. L’anglais est la deuxième langue partout. C’est normal que les immigrants veuillent parler anglais. C’est normal d’offrir des cours d’anglais à quelqu’un qui va faire de la science d’ordinateurs. L’apprentissage des deux langues est une façon de sortir les gens de leur ghetto.
Le monde est anglais. La connaissance est anglaise. Vive l’anglais ! Voilà le message en filigrane des deux commissaires dans leur rapport, après une analyse boiteuse, sinon faussée, de la situation du français au Québec et du degré de bilinguisme des Québécois. L’interculturalisme dont les commissaires se réclament n’est qu’une utopie vouée au même échec que le multiculturalisme. Ce qu’ils proposent aux Québécois et au reste de l’humanité débouche en fait sur un magma de cultures fusionnées et dominées par la langue anglaise.
Il est totalement faux de prétendre que la langue anglaise est une sorte de ciment neutre permettant aux peuples d’échanger. La langue anglaise n’est pas neutre. Elle vient de l’Angleterre et de ses anciennes colonies, en particulier les éléphantesques États-Unis. Elle véhicule une culture fortement commercialisée qui écrase les autres cultures. L’anglais colonise la planète et son effet est particulièrement délétère pour une nation déjà asservie politiquement comme la nation québécoise.
Fidèles à l’idéologie fédérale canadienne, les commissaires proposent aux Québécois un bilinguisme à sens unique axé strictement sur la langue dominante qu’est l’anglais et agitent l’épouvantail du sous-développement devant quiconque oserait résister à la toute-puissance de l’anglais. La vision linguistique des commissaires pour le Québec est en fait un colonialisme linguistique maquillé. Le bilinguisme qu’ils préconisent est un bilinguisme de colonisé.
Fin de la deuxième partie. Dans la prochaine chronique : les fausses vertus intrinsèques du bilinguisme, une croyance associée au bilinguisme du colonisé.


