À Michel Cormier, journaliste de Radio-Canada
Monsieur Cormier,
Radio-Canada, temple médiatique autoproclamé de la vertu fédérale, vous a semble-t-il confié le mandat de montrer le visage sombre de la Chine. Vous vous y employez avec beaucoup d’assiduité. Dans une mégalopole et dans un pays autocratique de 1,3 milliard d’habitants, les sombres histoires ne manquent pas. Quand on dispose d’un caméraman et qu’on est payé à temps plein pour trouver des sujets truculents, on y arrive sans peine, n’est-ce pas ? Le seul ennui, c’est que je ne suis pas le seul à avoir compris votre manège, ce qui fait que, contrairement à d’autres journalistes, vous avez des agents chinois aux fesses constamment.
Par votre oeuvre journalistique, vous contribuez généreusement au lavage de cerveau américain. Les États-Unis sont de loin le pays le plus militarisé de la terre. Le gouvernement y dépense environ 2000 $ par habitant chaque année pour faire la guerre... en temps de paix. Les États-Unis répandent tantôt sournoisement, tantôt ouvertement la terreur et la désolation. Au Chili, au Vietnam, à Haïti, en Irak, en Afghanistan, au Congo et à bien d’autres endroits. Mais, selon les Américains, toutes les guerres sont la faute des autres, parce que, voyez-vous, les autres sont des méchants. Comment sait-on qu’ils sont des méchants ? Avec des reportages comme les vôtres, répétés des dizaines et des centaines de fois, sur plusieurs années, alors que la vérité sur les agissements des Américains et de leurs valets du Canada, de la Grande-Bretagne et d’ailleurs est savamment occultée ou marginalisée par les grands médias occidentaux, notamment ceux du système fédéral au Canada.
Il n’y a pas si longtemps, par exemple, Radio-Canada reprenait presque mot pour mot le discours des Américains au Myanmar : le peuple de ce pays pauvre frappé par un cyclone allait crever parce que les méchants dictateurs séniles ne laissaient pas les gentils militaires américains envahir le pays avec leur « aide humanitaire ». C’est étrange quand même qu’on n’entende plus parler du Myanmar quelques semaines plus tard. Il faut croire que la population locale, les autorités du pays et les pays voisins, comme la Chine, ont réussi à se débrouiller. Alors, si c’est le cas, il ne faut pas compter sur Radio-Canada pour nous en parler. C’est inintéressant pour Radio-Canada parce qu’il n’y plus de « méchants » à débusquer.
Pendant votre séjour en Chine, vous ferez peut-être la connaissance de collègues journalistes chinois qui piaffent d’impatience à l’idée de venir couvrir les jeux de Vancouver, en 2010. Certains auront vraisemblablement comme vous la tâche de montrer le visage sombre du pays hôte. Ce ne sera pas difficile à faire au Canada ; il n’y a qu’à se rendre dans les réserves indiennes. Mais, par solidarité avec vos collègues chinois, vous pourriez peut-être leur refiler un tuyau pour qu’ils mettent un peu de variété dans leurs reportages. Le public chinois risque de se lasser des mêmes prises de vue d’autochtones vivant dans la misère. Permettez-moi donc de vous mettre sur une piste.
Connaissez-vous le Réseau de résistance du Québécois ou RRQ ? Probablement pas si vous vous informez en écoutant Radio-Canada. Je vous explique vite. Ce sont des méchants séparatistes. Des gens qui veulent séparer le Québec du plus meilleur pays du monde... un peu comme les Tibétains veulent se séparer de la Chine, sauf que, bien entendu, il est légitime de vouloir se séparer de la Chine, pays de méchants, et, à cette fin, de se livrer à des actes de violence contre des citoyens chinois, pour ensuite les mettre sur le dos des Chinois eux-mêmes.
Les séparatistes québécois, membres du RRQ, qui ont eu le malheur d’être soupçonnés d’avoir fait des graffitis à Québec et d’avoir voulu ainsi gâcher l’harmonie de la belle fête à commandites fédérales du maire Labaume, méritent la répression policière et la censure médiatique. C’est pour la bonne cause puisque le Canada est un pays de « bons », contrairement à la Chine, qui est un pays de « méchants » où l’on s’attaque injustement aux dissidents. C’est pourquoi Radio-Canada n’a jamais parlé de l’arrestation des militants du RRQ. Évidemment, les journalistes chinois ne le verront pas de cet oeil et sauront puiser abondamment dans ce filon des reportages sur le Canada, pays en apparence vertueux ayant néanmoins un sombre visage, ce qui ne l’empêche pas de faire la morale à toute la planète.
Parlez à vos collègues chinois des militants du RRQ arrêtés à Québec, jetés en prison et trainés pieds et poings liés devant la justice parce qu’on les soupçonnait d’avoir commis quelques misérables bribes de dazibao réclamant la libération du Québec. Vos collègues chinois vous en seront éternellement reconnaissants. Et, pendant que vous y êtes, pour les préparer, faites-leur donc visionner La guerre secrète d’Ottawa, une mise en contexte historique qui devrait les aider à mieux comprendre et qu’ils ne pourront jamais voir à la télé de Radio-Canada.
Ne trouvez-vous pas quand même qu’il est dommage de réserver ces juteux reportages sur les séparatistes québécois à des journalistes chinois ? N’est-il pas dommage que la raison d’État canadienne prive le fabuleux journaliste d’enquête que vous êtes d’un sujet aussi croustillant, qui vous permettrait de réaliser un joli topo sans même avoir besoin de vous rendre à l’autre bout du monde ?


