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« Ce qui est très grave dans ce pays, c’est, par exemple, qu’on y traite sciemment des gens d’antisémites pour les punir d’être séparatistes. » Pierre Foglia, 2001
             
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Penser le Québec
Les intellectuels québécois et le fédéralisme canadien : la tentation platonicienne
La pensée nationaliste a connu des dérives, c’est indéniable, mais celles-ci ne peuvent effacer l’intuition de départ.
Simon Couillard
Tribune libre de Vigile
samedi 10 janvier 2009      641 visites      1 message


« (.) la vérité est en effet quelque chose de libre que nous ne dominons pas et par quoi nous ne sommes pas non plus dominés ; aussi l’existence de Dieu ne se présente pas comme une vérité, mais comme un commandement (.). »
G.W.F. Hegel, L’esprit du judaïsme

***

La question nationale n’est pas résolue. Certains souhaiteraient voir les souverainistes déposer les armes(1) pour réinvestir le Canada dans une visée encore obscure et néanmoins difficilement emballante(2), mais ces derniers s’acharnent à perpétuer, malgré un essoufflement apparent(3), le vieux rêve de Mercier, celui d’une république à notre image. Inutile de s’en cacher, le projet de fonder une nation politique où les francophones du Québec (à une autre époque, les Canadiens-français) formeraient la majorité est l’enjeu principal, parfois en filigrane, de nos débats publics depuis presque 40 ans. À raison, plusieurs sont fatigués de débattre, les «  vainqueurs » adoptent la pose avec un zèle gênant, mais une chose demeure, cette lancinante affaire reste inaboutie, inachevée, et depuis les échecs répétés des projets d’accord constitutionnels (sur lesquels on a fermé les livres) et les succès du fédéralisme centralisateur (entente sur l’union sociale, entente de Calgary, etc.), le retour à la case départ est impossible. Nos options se résumeraient-elles à accepter de vivre au sous-sol avant de ne descendre encore plus bas ou à escalader des hauteurs inconnues et terrifiantes en apparence ?

Au fait, pourquoi tout ce branle-bas ? Qu’est-ce qui commande l’action de tous ces militants et intellectuels indépendantistes et qui leur interdit de rester tranquillement chez eux ? Une question préalable qui se pose en retrait de l’action elle-même. En fait, les réponses données aujourd’hui sont beaucoup plus disparates que celles d’avant la défaite référendaire de 1995, événement qui marque une rupture à ce niveau comme le démontre brillamment Mathieu Bock-Côté dans son ouvrage La dénationalisation tranquille(4). Pour le moins, l’arrière-plan normatif s’est complexifié étonnamment. Il est difficile, donc, de cerner de façon très précise le moteur de l’action militante chez les architectes de la nation politique québécoise à l’heure actuelle. Du reste, le Parti québécois n’est plus la coalition qu’il pouvait encore prétendre être avant l’arrivée de Bernard Landry à sa tête [libéraux nationalistes (tendance M.S.A.), socio-démocrates (tendance riniste) et conservateurs nationalistes (tendance R.N.)] et le monopole de l’indépendance ne lui appartient plus, selon ce que révèle le comportement électoral des Québécois. Alors, inutile de chercher dans les programmes politiques une quelconque certitude quant aux motivations propres des nombreux indépendantistes québécois. Pourtant, une seule résiste aux aléas des modes idéologiques et de la surenchère progressiste : une appartenance, émotive et sainement rationnelle, qui s’incarne dans une logique de l’histoire vécue et à vivre. En d’autres mots, le patriotisme ou, de façon souvent dépréciative, le nationalisme. Cette fidélité en survivance doit continuellement se relever des attaques provenant de nouveaux impératifs catégoriques. Parfois, ces attaques proviennent des rangs des souverainistes eux-mêmes (chartisme, nationalisme civique, patriotisme constitutionnel, etc.), parfois, ils proviennent du camp adverse. Il semble que les premières répondent aux secondes, de manière parfois maladroite et suicidaire, et ce combat et ses champs de batailles sont aujourd’hui le terreau de la philosophie politique institutionnelle au Canada et au Québec.

En effet, la philosophie morale et politique des dernières années a permis une voie alternative par laquelle certains prétendent s’élever au-delà de cette appartenance que l’Histoire universelle et les sciences normatives condamneraient de toute façon. Il s’agit là d’un rêve auquel plusieurs esprits talentueux ont succombé et qui tire sa source à même la philosophie platonicienne : à savoir l’existence d’un principe de justice abstrait, découvert par la transcendance et par l’ascèse, seules capables d’ouvrir l’esprit aux vérités éternelles, éthérées et parménidiennes ou semblablement effectives. Toujours, l’harmonie dans l’abandon et la soumission, toujours, une inhumanité exsangue et pure, une raison autonome.

Cette voie philosophique, dans le débat sur la nation au Québec, c’est Pierre-Elliott Trudeau qui l’a consacrée. Dans son texte, La nouvelle trahison des clercs(5), il évoque la nécessité d’avoir un principe de souveraineté qui encadre la vie démocratique des nations autre que celui de l’État-nation qu’il juge absurde et rétrograde. Trudeau a reconnu ce principe dans la philosophie de l’histoire et, ultimement, dans le droit objectif. Avant d’explorer davantage cette thèse et la réponse que lui a offerte Hubert Aquin(6), arrêtons-nous sur cette prétendue « nécessité » car, en effet, c’est dans la peur et le mépris de l’opinion populaire que réside le fondement de toute la démarche trudeauiste. À sa défense, on ne peut nier, par exemple, qu’un personnage comme Hitler ait été élu démocratiquement et que les crimes innommables de l’Allemagne nazi ont été commis au nom d’une idéologie dépravée que l’on apparente au nationalisme, l’État raciste dans les mots mêmes du sinistre criminel. Or, et c’est là que réside l’argument-clé de Trudeau, le nationalisme, qu’il prenne la forme du nationalisme canadien-français, du néonationalisme québécois, de l’hitlérisme ou du patriotisme américain demeure la manifestation d’un même état d’esprit coupable :

« (.) les nationalistes - même de gauche - sont politiquement réactionnaires parce qu’en donnant une très grande importance à l’idée de nation dans leur échelle de valeurs politiques, ils sont infailliblement amenés à définir le bien commun en fonction d’un groupe ethnique plutôt qu’en fonction de l’ensemble des citoyens, sans acception de personne. C’est pour cela qu’un gouvernement nationaliste est par essence intolérant, discriminatoire et en fin de compte totalitaire »(7).

Au-delà des débats sémantiques que nous pourrions initier sur l’intension et l’extension du mot « réactionnaire », du mot « nation », sur la définition appropriée du bien commun ou sur ce que serait une importance modérée de la nation dans l’échelle des valeurs politiques, au-delà, de même, de la faiblesse de l’argument, comprenons que, dans l’esprit de Trudeau, le nationalisme est une idéologie dépassée, ce qu’il justifie à plusieurs reprises en invoquant d’autorité le progrès, qu’il se garde de définir philosophiquement. Cependant, il tente bien une genèse originale du nationalisme qui n’est pas sans mérites, mais qui, à notre sens, demeure insuffisante pour justifier son dépassement dialectique. Paradoxalement, et ce n’est pas innocent, M. Trudeau a été un ardent nationaliste canadien, ultimement, il est devenu l’incarnation même de la fierté et du nationalisme canadien anglais. Mais alors, parle-t-on toujours du même nationalisme ? Si ce n’est pas le cas, il faudrait convenir que le terme «  nationalisme » n’est en fait qu’une méta-catégorie problématique. Mais comment la définir ?

Revenons à cette genèse intuitive que propose l’ancien premier ministre canadien. Ce dernier associe l’apparition de la nation avec la montée de la bourgeoisie. Il note que vers la fin du XIVe siècle, « (.) les classes bourgeoises montantes s’allièrent avec les monarchies régnantes pour remplacer le pouvoir féodal et les villes libres par un État fort et unifié  »(8). Peut-être pouvons-nous ajouter que les ministères de Turgot et de Necker durant le règne de Louis XVI représentent le point culminant de cette alliance entre la bourgeoisie et la monarchie en France ? Toujours est-il que cette alliance dura un temps et que la bourgeoisie finit par triompher des pouvoirs traditionnels, « (.) la monarchie absolue elle-même dut abdiquer devant la bourgeoisie, son allié d’autrefois »(9). Pour préserver l’autorité de l’État et pour ouvrir les voies du pouvoir politique aux classes auparavant laissées pour compte, la démocratie et la souveraineté populaire, à la base du principe des nationalités, s’imposèrent avec le consentement enthousiaste de la population : « L’État apparut alors comme l’instrument par lequel éventuellement toutes les classes, c’est-à-dire la nation entière, pouvaient s’assurer la paix et la prospérité »(10). Dans la mesure où la nation devint le Souverain, rien ne subsista comme principe de justice transcendant. Par voie de conséquence, la paix et la prospérité de la nation devint le but ultime de l’activité politique, « les dirigeants y firent alliance avec les dirigés, les possédants avec les dépossédés, et toute cette engeance alla - au nom du nationalisme qui les liait - s’enrichir et s’enorgueillir aux dépens des nations faibles »(11). C’est ainsi que Trudeau explique la séparation entre les nations dominantes et les nations faibles, structure déterminée qui engendra sa superstructure : le nationalisme agressif d’une part et, d’autre part et de façon réactive, le nationalisme défensif, sources de «  guerres en chaîne qui n’ont pas fini d’incendier la planète »(12). Cette dynamique serait aussi à l’ouvre au Canada, ce denier représentant un «  sous-cas » du phénomène nationaliste et le Québec un « sous-sous-cas » car le Québec et le Canada sembleraient eux-mêmes issus de cas originels européens.

À la défense de l’auteur de La nouvelle trahison des clercs, nous dirons que les recherches et la réflexion historiographique, à l’époque, n’étaient peut-être pas au niveau d’aujourd’hui, quoique l’on pouvait déjà trouver, chez Dilthey et Aron par exemple, des ressources utiles. Or, comme ces réflexions sur le nationalisme se logeaient au cour même de la philosophie politique de Trudeau, il nous apparaît important d’en examiner les failles, d’autant plus qu’elles justifiaient des condamnations souvent peu élégantes, c’est le moins, à l’endroit du peuple québécois.

***

La première critique que l’on pourrait faire de la genèse des nationalismes de Trudeau se résume ainsi : il s’agit d’une simplification outrancière de l’histoire qui vise à en démontrer le dévoilement rationnel et progressif. Certainement, ce genre de pensée est fort utile à l’homme d’action, il n’en demeure pas moins qu’il s’agit d’une interprétation réductrice, voire scientiste, de l’histoire. Ainsi, dans la sélection arbitraire des événements historiques significatifs, il apparaît que les faits en viennent à servir une thèse préalable dont la causalité demeure énigmatique en plus d’être conçue de manière rétrospective. Il s’agit d’une décision permettant d’éviter la critique interne du raisonnement et qui tente de reléguer le débat dans le domaine théologique à coups de pétitions de principe. Autrement dit, il s’agit de croire à une logique entièrement close sur elle-même ou bien subir l’apostasie. En agissant de la sorte, fait-on parler l’histoire à bon escient ? L’histoire ne serait-elle pas plutôt une sagesse faite d’intuitions sur la nature humaine ? Convenons d’abord qu’elle ne saurait être prescriptive à cause de la singularité inhérente à tout événement situé dans le temps et l’espace, ce qui ne veut pas dire qu’elle mène au scepticisme, envers des prétentions scientistes. L’histoire raconte, elle n’explique pas des vérités. Elle s’adresse à la sensibilité, à la spiritualité vécue individuellement, et donc s’ouvre à la pluralité interprétative. Notre liberté et la portée potentielle de nos choix évitent ainsi de se retrouver sous le couvert d’un déterminisme macroscopique qui « (.) néglige plutôt qu’il ne compense les hasards élémentaires »(13) et l’indéfini du devenir.

La deuxième critique se formulerait comme suit : confondre l’univers conceptuel d’une tradition philosophique et la vie. Dans le présent cas, Trudeau subsume des réalités complexes et diverses sous un vocable unique qui ne tolère qu’une dualité interne, isomorphe et contingente, le nationalisme agressif ou défensif. En effet, cette classification apparaît encore une fois comme arbitraire et négligente de la diversité des expériences en les associant indistinctement à une même disposition immorale et pathologique. La visée de l’auteur est ici transparente, grâce à une induction boiteuse mais qu’il veut indubitable, il a beau jeu de se tourner ensuite vers le nationalisme québécois et déduire qu’il s’agit d’une réaction condamnée par le progrès.

La troisième critique répond de la seconde : Trudeau se trompe dans sa genèse, car il voit dans l’apparition de l’État-nation et l’utilisation subséquente du nationalisme l’ensemble des motivations qui sous-tendent le sentiment national. La nation, à partir du XVIIIe siècle, a certainement été un thème très prolifique, elle a servi efficacement, dans son acception moderne, à mobiliser le tiers état contre la monarchie absolue. Elle a été un thème dominant chez les Romantiques, chez Herder, chez Fichte, etc. La pensée nationaliste a connu des dérives, c’est indéniable, mais celles-ci ne peuvent effacer l’intuition de départ. Encore une fois, il importerait de ne pas trop s’attarder sur la sémantique pour voir que ce qu’on pourrait qualifier à défaut de mieux de « sentiment national », à savoir le sentiment d’appartenance avec tout le sens, les opportunités et les devoirs qu’il confère, n’a pas à être apparu à l’époque moderne par l’action concertée des élites bourgeoises. De même, ce n’est pas parce que l’on donna le nom de « protons » aux particules subatomiques à charge positive en 1919 que ces mêmes particules n’existaient pas en 1918 ou en l’an 1000 av. J.-C. Absence de mot ne veut pas dire absence de réalité. Nous sommes plutôt amenés à considérer qu’il existait au sein même des royaumes européens de l’époque ce que l’on pourrait qualifier de structures essentielles pour des groupes grossièrement homogènes sur le plan de la culture, de la langue et de la mémoire, et dont la vie politique était entravée par la force des armes. Ce sentiment collectif se retrouve en d’autres temps et en d’autres lieux : Socrate se savait lié à Athènes, Vercingétorix à la Gaulle, Brutus à Rome, etc. En aval, ce que Trudeau condamne est l’appel au principe des nationalités et à celui de l’autodétermination des peuples. Du moins arrive-t-il efficacement à semer le doute sur ces absolus en en retraçant la genèse. Nous sommes d’accord sur le fait qu’aucun de ces principes ne puissent être pris dans le sens d’évidences autoréférentielles, mais cela est d’autant plus vrai en ce qui concerne l’idéologie progressiste. Maintenant, lesquels sont les plus à même d’assurer, de façon conventionnelle, la justice ?

Rien ne justifie, sur le plan strictement logique, qu’un peuple défende et promeuve son espace collectif, mais il importerait d’admettre du même souffle que l’Histoire universelle ne lui impose pas plus de l’abandonner. Mais alors, qu’est-ce qui nous protègera des dérives si l’on ne peut se fier aux simplifications préventives ? On ne peut décrire rationnellement un principe qui précède la raison. Tentons une méditation : le jugement. Juger selon chaque cas les fins politiques des acteurs concernés, selon notre conscience et en retenant les leçons du passé, prêter une attention soutenue quant à la portée des moyens employés sans se laisser intoxiquer par l’idéologie, les faux principes, la peur et les fantasmes. Mais surtout, il faut retenir que la politique n’est pas réductible à l’éthique. Hubert Aquin, lui, l’avait compris.

À suivre.

Références

1 : DUBUC, A. (2008). À mes amis souverainistes. Montréal : Voix parallèles, 232 pages.

2 : FACAL, J. (2008). La mutation génétique, page consultée le 22 mai 2008

3 : JACQUES, D. (2008). La fatigue politique du Québec français. Montréal  : Boréal, 160 pages.

4 : BOCK-CÔTÉ, M. (2007). La dénationalisation tranquille. Montréal : Boréal, 212 pages.

5 : TRUDEAU, P.-E. (1962). La nouvelle trahison des clercs. Cité libre. 46  : 3-16.

6 : AQUIN, H. (1977). La fatigue culturelle du Canada français. Dans H. Aquin, Blocs erratiques. Montréal : Éditions Quinze, p.69-103.

7 : TRUDEAU, P.-E. (1967). Le fédéralisme et la société canadienne-française, Montréal : Éditions Hurtubise HMH, p. 178.

8 : ibid. p.169.

9 : ibid. p.170.

10 : ibid.

11 : ibid.

12 : ibid.

13 : ARON, R. (1938). Introduction à la philosophie de l’histoire, Paris : Gallimard, p. 290.

— Envoi via le site Vigile.net (http://www.vigile.net/) —




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Vos commentaires:
  • Les intellectuels québécois et le fédéralisme canadien : la tentation platonicienne
    23 février 2009, par Raymond Poulin
    J’ignore s’il s’agit d’extraits d’une thèse en devenir ou terminée, ou bien d’un travail d’autodidacte, mais c’est diablement articulé et bien tourné.

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