Dans la deuxième partie, nous avons vu que la maitrise universelle de l’anglais que proposent aux Québécois les nouveaux héritiers de Lord Durham n’est autre chose qu’un bilinguisme de colonisé, c’est-à-dire l’asservissement de toute une population à une autre langue sous prétexte que cette langue est la seule qui donne vraiment accès à la connaissance et à toutes les cultures du monde. Le français est implicitement considéré comme une langue folklorique, aux horizons étroits.
Tandis que les nouveaux héritiers de Lord Durham, qu’incarnent parfaitement les commissaires Bouchard et Taylor, s’appuient sur des analyses erronées pour prétendre que le français va bien et que les Québécois ne sont pas assez bilingues, d’autres nous affligent d’un manque de rigueur analogue pour promouvoir le bilinguisme du colonisé à leur manière. Ils s’emploient à répandre la croyance voulant que le bilinguisme soit un gage d’intelligence ou un signe de développement supérieur. Ils laissent entendre par le fait même que l’unilinguisme est une sorte de tare.
La pseudoscience de Pierre Calvé
Dans Le Devoir du 8 mars, Pierre Calvé, Québécois de Gatineau et ex-doyen de la faculté d’éducation de l’Université d’Ottawa, brandit son doctorat en linguistique, invoque Félix Leclerc et me somme de donner mes sources pour avoir osé remettre en question les études ayant, selon lui, « bel et bien démontré les bénéfices intellectuels (souplesse cognitive, créativité, etc.), sociaux et affectifs (moins d’ethnocentrisme et de xénophobie, etc.) » du bilinguisme. Pour lui, les enfants issus des programmes d’immersion française du Canada anglais témoignent de ces « bénéfices ». Permettez donc, Monsieur Calvé, au pauvre mortel que je suis de vous répondre.
Dans le monde scientifique, avant de pouvoir dire qu’on a démontré une relation de cause à effet, il faut réaliser beaucoup d’études avec beaucoup de rigueur, en particulier lorsqu’il s’agit de biologie ou de psychologie, sciences où les nombreuses variables forment un enchevêtrement complexe. Or, M. Calvé commet au départ une erreur d’aiguillage méthodologique importante. Il confond bilinguisme et régime pédagogique. S’agissant de savoir si le bilinguisme a un effet favorable sur le développement intellectuel, social et affectif, ce sont les personnes bilingues et les personnes unilingues qu’il faut comparer, et non les élèves soumis à divers régimes pédagogiques.
Voilà la démarche scientifique de M. Calvé qui est bien mal partie. Que les élèves des programmes d’immersion française au Canada anglais manifestent certaines qualités à un plus haut degré que les élèves des programmes réguliers ne prouve aucunement que le bilinguisme soit la cause de cette supériorité. On est très très loin de pouvoir tirer une telle conclusion.
Statistique Canada a d’ailleurs publié en 2004 un résumé de la recherche sur les programmes d’immersion intitulé « L’immersion en français trente ans plus tard », résumé qui montre bien l’état embryonnaire de la recherche. De nombreuses variables restent à étudier pour déterminer lesquelles pourraient être responsables des résultats scolaires supérieurs des élèves des programmes d’immersion. Et l’on est encore strictement dans les régimes pédagogiques. On n’a pas encore commencé d’étudier l’effet du bilinguisme comme tel.
Une personne peut avoir appris une langue seconde de bien d’autres manières que dans des programmes d’immersion au Canada. De plus, il y a bien d’autres combinaisons linguistiques. Qu’en est-il des gens qui apprennent l’espagnol, l’arabe ou le mandarin ? Qu’en est-il des francophones qui apprennent l’anglais ? Au fond, c’est peut-être le français qui aide les jeunes élèves canadiens-anglais à obtenir de meilleurs résultats scolaires, et non le bilinguisme lui-même. Cette hypothèse peut vous faire sourire, mais pour un scientifique, elle mériterait d’être mise à l’épreuve. En effet, une grande partie des mots anglais provient du français. En outre, la langue française tolérant moins les imprécisions que l’anglais, son apprentissage aide peut-être les élèves à structurer leur pensée davantage que l’anglais. Les mêmes bienfaits ne seraient peut-être pas présents parmi les francophones qui apprendraient l’anglais selon un régime semblable.
Les programmes d’immersion excluent les élèves les plus faibles
Pour avoir beaucoup potassé dans les programmes d’immersion française, du temps où j’étais enseignant, puis conseiller pédagogique au Manitoba, j’ai pu faire de nombreuses constatations sur le terrain et en prenant connaissance de diverses études.
Pour résumer, disons qu’en moyenne, les élèves admis dans les programmes d’immersion française ont, au départ, de meilleures dispositions pour réussir que les élèves des programmes réguliers. Il y a une sélection naturelle qui s’opère à l’origine. Les classes d’immersion contiennent moins d’élèves peu motivés, peu doués ou ayant des difficultés d’apprentissage que les classes régulières. Les classes d’immersion contiennent plus de filles et plus d’élèves provenant de milieux favorisés sur le plan socioéconomique. Voilà qui crée un biais favorable aux programmes d’immersion, mais il y a plus encore.
La recherche en éducation nous a depuis longtemps appris que les caractéristiques du groupe ont une incidence sur la réussite de l’élève. Tous les autres facteurs étant égaux, un élève faible est plus susceptible de réussir lorsqu’il se trouve dans un groupe fort que lorsqu’il se trouve dans un groupe faible. Donc, même lorsqu’on essaie de neutraliser des variables comme le sexe des élèves et leur origine socioéconomique, d’autres variables telles que l’effet du groupe peuvent fausser les résultats dans les études sur le développement intellectuel et affectif des élèves des programmes d’immersion française.
Mais, faut-il le répéter, nous sommes encore dans les comparaisons entre régimes pédagogiques. Or, c’est le bilinguisme qu’on vante. C’est le bilinguisme qui aurait présumément pour effet, par exemple, de rendre les gens plus créatifs et moins xénophobes. Mais, comment le savoir ? Comment savoir où est la poule et où est l’oeuf ?
Il est raisonnable de supposer que les gens qui arrivent à bien parler plusieurs langues avaient au départ une bonne intelligence verbale. Le bilinguisme ne serait-il alors que le reflet de leurs prédispositions ? Ces personnes à l’intelligence verbale supérieure, qui sont du reste lourdement favorisées dans la plupart des régimes pédagogiques, où la langue est un vecteur fondamental d’apprentissage, ne se seraient-elles pas développées aussi bien même si elles étaient demeurées unilingues ?
Est-ce qu’on devient moins intelligent quand on oublie une langue ?
D’ailleurs, j’ai une question pour M. Calvé. Qu’en est-il des personnes qui oublient la langue seconde apprise ? Régressent-elles sur les plans intellectuel et affectif ? Si c’est le bilinguisme, plutôt que le régime pédagogique ou la sélection des élèves qui est responsable des résultats supérieurs, il devrait normalement en découler que la perte du bilinguisme entraine un recul mental pour la personne.
C’est une question fondamentale puisqu’au Canada anglais, la plus grande proportion de personnes bilingues se trouve dans le groupe d’âge des jeunes adultes qui viennent de terminer leurs études secondaires. Dans les groupes un peu plus âgés, la proportion de personnes bilingues diminue. Pourquoi ? Parce que les Canadiens anglais ne se servent pas du français appris à l’école. Ils l’oublient progressivement. Souffriraient-ils alors d’une diminution de leurs capacités intellectuelles, faute d’avoir pu entretenir leur bilinguisme ? À l’inverse, s’agirait-il simplement d’apprendre une langue seconde pour faire un bond cérébral quantique irréversible, quitte à oublier cette langue par la suite ?
En fait, M. Calvé et les autres apôtres des fausses vertus intrinsèques du bilinguisme ne font que conjecturer. Rien ne permet de croire actuellement que le bilinguisme ou l’apprentissage d’autres langues que sa langue maternelle ait des vertus particulières par rapport à l’acquisition d’autres connaissances. Certaines personnes sont douées pour l’apprentissage des langues. D’autres sont douées pour autre chose. Le développement de la personne et la structuration de la pensée peut se faire par de nombreuses voies et il est dommage qu’on cherche à donner aux unilingues l’impression qu’il leur manque une partie de cerveau et qu’ils sont nettement désavantagés parce qu’ils ne parlent que leur langue, fût-elle un monument imposant comme la langue française.
Une chose est certaine en tout cas : si le bilinguisme avait vraiment les vertus intrinsèques qu’on lui prête, les Canadiens anglais, avec leur taux de bilinguisme cinq fois inférieur à celui des Québécois, souffriraient collectivement d’un grave retard intellectuel et affectif. Mais, loin de craindre un tel retard, les Canadiens anglais ont un sentiment de supériorité que ne diminue en rien leur unilinguisme. Pourquoi ? Parce qu’ils ne sont pas colonisés. Le bilinguisme individuel forcé et généralisé n’est bon que pour les peuples colonisés, pas pour les peuples normaux et libres.
Fin de la troisième partie. Dans la prochaine chronique : l’envahissement de la pensée par l’anglais, une conséquence du bilinguisme du colonisé.
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P.-S. Les gens qui colportent l’idée que les langues étrangères sont mieux apprises dans la jeune enfance et qui semblent heureux d’entendre des jeunes « bilingues » baragouiner en franglais devraient faire connaitre les données scientifiques sur lesquelles ils s’appuient. Les données fiables dont je dispose montrent en fait le contraire : les langues étrangères sont mieux apprises par les adolescents et les adultes. J’ai déjà étayé ce constat dans la section intitulée « Quand faut-il commencer à apprendre une langue étrangère » de la deuxième partie de la série « Le bilinguisme comme une religion » ainsi que dans la section intitulée « L’absence de fondement pédagogique » de l’article « L’enseignement de l’anglais en première année : une décision idéologique ».


