Radio-Canada présentait, dimanche le 15 juin, un documentaire intitulé «
Les enfants-sorciers ». Selon son réalisateur, Yves Bernard, il était
important de faire connaître l’existence des sévices subis par un grand
nombre d’enfants africains, mais aussi et surtout le fait que ces sévices
étaient le résultat des superstitions de leurs parents.
Le documentaire illustre bien le fait que, dans certains pays africains, notamment l’Angola, le Congo et le Bénin, un grand nombre d’enfants sont abandonnés ou maltraités par leurs parents, victimes de violence, d’abus, de torture ou de meurtre, après avoir été accusés d’être dotés de pouvoirs de sorcellerie maléfique et responsables de certains malheurs réels.
Le problème, c’est que, dans ce documentaire, les comportements aberrants qui sont mentionnés ne sont jamais interprétés comme le résultat de mécanismes sociaux similaires à ceux qu’on observe ailleurs. Tout au plus mentionne-t-on le fait que l’Angola et le Congo ont été le siège de sanglants conflits armés, impliquant des millions de morts. Mais quand vient le temps de présenter les divers cas examinés, l’explication se limite à invoquer les croyances ou les superstitions des parents, et la seule solution envisageable serait d’éliminer ces croyances arriérées.
Or quelles sont les vraies causes de tels comportements ? Sans prétendre en fournir une explication unique et définitive, les spécialistes s’entendent sur le fait qu’il s’agit essentiellement de causes sociales : un état de désorganisation sociale qui ne permet pas d’intégrer les individus et les groupes et qui engendre des sentiments de frustration, d’injustice, de dévalorisation, de désespoir, et des comportements de criminalité, de violence, de toxicomanies, etc. Ces mécanismes sont fort complexes mais ils agissent de la même façon dans les divers milieux où on peut en observer les effets. La façon particulière avec laquelle chaque culture vit ces problèmes et les interprète varie cependant. L’un de ces systèmes d’interprétation consiste à voir dans les malheurs vécus le résultat d’un pouvoir de sorcellerie exercé par certaines personnes. Mais, quelle que soit l’interprétation formulée, elle intervient après coup. Ce n’est pas elle qui génère réellement les malheurs subis.
Dans le contexte traditionnel, la croyance en la sorcellerie était surtout un mécanisme de contrôle et de cohésion sociale. La crainte d’être accusé de sorcellerie, au moment où surviendrait un quelconque malheur réel utilisable comme prétexte, suffisait à inciter les membres de la communauté à se comporter en bons citoyens et à écarter tout risque de donner prise à la suspicion des autres. Exactement comme la crainte des contraventions nous incite à respecter les lois de la circulation. Mais à partir du moment où les communautés ont vu leur ordre social détruit par des facteurs qui sont autant externes que locaux , la table était mise pour voir se multiplier les comportements antisociaux dont les enfants sont toujours les premières victimes. Et ces comportements ont pu être formulés dans les termes d’une culture traditionnelle remodelée dans un nouveau contexte. Mais ces mêmes comportements existent malheureusement aussi dans bien d’autres sociétés et la croyance en la sorcellerie n’y joue aucun rôle direct, pas plus que la langue dans laquelle ils sont exprimés.
S’il faut en croire le documentaire Les enfants-sorciers, la source des problèmes réside dans la superstition des parents. Soit, mais si « nous » savons que c’est une pure superstition, pourquoi répéter la même chose qu’eux et ignorer les vraies causes ? Assumer que la cause des agressions est la superstition des parents, c’est précisément une croyance, et cette croyance est exactement de même nature que celle que le documentaire prétend dénoncer. C’est une explication fausse, parfaitement imaginaire, issue elle aussi d’un système culturel particulier : le nôtre.
Selon nos conceptions occidentales traditionnelles, il existerait encore des êtres humains plus ou moins « primitifs », dont le cerveau est régi par des principes irrationnels, à l’inverse de ceux qui sont censés faire fonctionner le nôtre. Il s’en suit que les Autres seraient d’une nature différente et en tout point opposée à la nôtre : parlant des dialectes plutôt que des langues, vivant de croyances plutôt que de connaissances, spécialistes en rituels plutôt qu’en techniques, bref des êtres dont la pensée qualifiée d’irrationnelle découlerait d’un cerveau sans commune nature avec celui que Nous croyons posséder et qui Nous sert en même temps à définir l’ « Être humain » sur la base de la raison. Selon cette logique inconsciente, ces Autres plus ou moins « primitifs » ne seraient pas pleinement des êtres humains puisqu’ils n’en possèderaient pas les caractéristiques essentielles. Bref une conception des différences entre humains qui a servi de trame de fond pendant toute l’histoire coloniale.
Si on peut approuver le travail de dénonciation que voulait mener le réalisateur de ce documentaire, il est pour le moins aberrant de constater le caractère rétrograde du cadre d’interprétation qu’il utilise et qui risque surtout d’entretenir et de raviver les pires préjugés traditionnels que les colonisateurs européens ont façonnés concernant les peuples d’Afrique.
Denis Blondin
Anthropologue
— Envoi via le site Vigile.net (http://www.vigile.net/) —

