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Le Québec : un espace de concurrence ouvert contre la majorité
Sur la multiplication des « vies parallèles »
Dominic Desroches
Collaboration spéciale
samedi 2 février 2008


« C’est la concurrence qui met un prix juste aux marchandises
et qui établit les vrais rapports entre elles »
Montesquieu, De l’Esprit des lois

***

Le Québec n’a jamais été une entité politique claire et ne le sera probablement jamais. Celui-ci ressemble plutôt à un marché, un lieu où la concurrence envers la majorité est valorisée et encouragée. Si la concurrence assure la valeur de l’objet dans la sphère économique, elle peut, dans la sphère politique, engendrer certains problèmes de cohésion sociale. L’État québécois, on le sait, réunit une puissante diversité, qui est le signe d’une richesse autant que d’une pauvreté. Car si cette diversité n’est pas bien gouvernée, elle peut conduire à une multiplication de « vies parallèles » menaçant la réalisation du Bien commun, qui est l’idéal de toute politique. Mais qu’est-ce qu’une « vie parallèle » ? La reprise de cette expression classique mérite quelques explications.

On entend par l’expression « vie parallèle » la fait que certains citoyens du Québec, d’abord à Montréal certes, mais aussi partout ailleurs, tentent de vivre leur existence en parallèle avec la communauté d’accueil, c’est-à-dire à l’extérieur et en concurrence avec la majorité. Cette majorité est de langue française - rappelons-le avant de l’oublier définitivement -, de culture européenne et chrétienne, prospérant dans une économie de marché encadrée par un modèle politique d’État-providence et dont la jeunesse montante, visiblement dépendante de la mode de l’aérien et du virtuel, se gave au maximum des produits de haute technologie.

Or l’encouragement à la formation de « vies parallèles » concurrentes à la majorité conduit certes à l’individualisme, mais aussi et plus dangereusement à une critique radicale du rôle politique de l’État, une instance politique moderne qui a pour mission de favoriser la liberté, la justice, l’équité, la solidarité et de veiller, à l’intérieur de ses limites, à la réalisation du Bien commun. Ainsi valorisée, comme on le fait dans le moment, la construction de vies parallèles revient essentiellement à fragiliser le corps social, à critiquer la solidarité essentielle à tous les Québécois, mais aussi à légitimer le morcellement du territoire et la ghettoïsation des espaces publics et politiques.

Vivre à côté de la majorité francophone

La première forme de vie parallèle que l’on peut observer est bien sûr celle des minorités désirant ardemment vivre en marge de la majorité francophone. En effet, on peut vivre une vie entière dans certains quartiers de Montréal sans avoir la chance de prononcer un mot en français. Pourquoi ? Comment est-ce possible ?

D’abord la plupart des écoles anglophones (de même que de nombreuses écoles religieuses et ethniques) sont non seulement valorisées, appréciées, mais elles sont subventionnées à même les coffres de l’État. Cela signifie que l’on peut étudier, mais aussi développer légitimement une vie parallèle en pleine concurrence avec la majorité sans être inquiété par personne. Or si l’État accorde autant sinon plus d’importance au réseau universitaire anglophone de santé, qui est au service d’une minorité, qu’au réseau francophone, cela nous précipite dans une injustice à l’égard de la majorité et une invitation à nier les droits collectifs de la majorité. Enfin, si les radios et les télévisions anglophones sont à la mode, valorisées autant sinon plus que leurs consoeurs francophones, l’on parvient aisément à vivre une vie en marge de la majorité, sans jamais se plier aux lois linguistiques, et à justifier l’ajout de mesures pour protéger la plus protégée de toutes les minorités du monde.

Défendre une culture en parallèle

Sans surprise, défendre une langue, c’est également défendre une culture. Or, contrairement à ce que croit encore la majorité, il est assez facile de vivre dans une culture ou une communauté parallèle à la société québécoise. Comment cela est-il possible ?, demanderont ceux qui s’inquiètent du déni des autres.

La réponse se dit simplement : malgré les progrès observés depuis la création de la loi 101, une loi québécoise qui a fait l’objet de plusieurs concours de charcuterie ouverts et encadrés par les tribunaux fédéraux, de nombreuses familles immigrantes, pour de bonnes et de mauvaises raisons, ont toujours résisté à intégrer la culture commune. Si certaines d’entre elles ont fait de véritables efforts, d’autres ont choisi, en évoquant le statut canadien comme une panacée à tous les maux et à toutes les lois québécoises, de résister à la culture de la majorité.

Or, on comprendra ici que de nombreuses familles, italiennes par exemple, ont préféré mettre sur pied des associations, lire des journaux, regarder la télévision spécialisée, s’ouvrir des boutiques ou des restaurants traditionnels et se fabriquer, maison par maison, des quartiers italiens (sans doute nostalgiques d’une Italie imaginaire) au lieu de partager le destin de la majorité francophone. Ce choix classique, bien connu et bien documenté, leur appartient. Sans surprise aucune cependant, en construisant en parallèle des vies imaginaires, certains de ces immigrants ont rêvé toute leur vie qu’ils n’avaient jamais quitté l’Italie mythique : c’est le malheur même des citoyens qui n’ont pas appris à voyager ou qui ont choisi un pays sans le choisir vraiment. Certains enfants de ces immigrants, pas tous heureusement, autorisés par tradition à reproduire le modèle parental sans le comprendre (il s’agit d’une déroute pour employer ici le titre d’un film précieux), ont vécu et vivront à Montréal sans jamais réellement savoir ce qu’est le Québec.

Participer à des réseaux économiques concurrents

Certes, nous sommes ouverts, mais nous avons le droit à l’analyse : si l’on ne parvient pas à maîtriser la langue française et que l’on n’est aucunement en mesure de partager sa culture et ses traditions, notamment ses fêtes, l’on développera par nécessité des moyens de subsistance parallèles. C’est ainsi que certains groupes de citoyens, assez souvent des immigrants plus fidèles aux coutumes économiques de leur pays d’origine qu’aux nôtres, ont cherché à ériger (et y sont parvenus) des réseaux économiques indépendants de celui de la majorité. Si l’œil rapide peut y voir un effet de la diversité et une bonne nouvelle pour les concours de dégustation à l’aveugle, l’autre œil pourra y reconnaître un nouveau signe du refus du mode de vie de la majorité, c’est-à-dire une nouvelle manière de créer des « vies parallèles ».

On reconnaîtra dans cette catégorie la multiplication des dépanneurs et des épiceries colorés ayant pignon sur rue dans certains quartiers de Montréal où la plus grande partie des produits proposés proviennent de l’importation et ne respectent pas nos lois linguistiques. Il s’agit toujours de la même chose : les personnes ayant choisi la vie économique parallèle préfèrent maintenir leur style de vie traditionnel, tout en continuant à nier, à divers degrés évidemment, l’existence de la communauté d’accueil. On dira, parce que nous sommes ouverts et que nous avons beaucoup voyagé nous-mêmes, que si cette réalité est compréhensible et d’une certaine manière inévitable, sur certains plans souhaitable, il est triste que la valorisation de la vie parallèle repose souvent sur un refus d’intégrer le système économique qui est le nôtre. Quelle tristesse de voir certaines personnes, pourtant bien intentionnées, s’avérer incapables de faire ses courses dans un marché québécois sous prétexte qu’elle n’y est pas à l’aise, alors que les employés y sont accueillants et les produits d’excellente qualité. La personne qui vit ainsi en parallèle n’est assurément pas rejetée par la majorité, c’est bien plutôt elle qui refuse de l’intégrer.

Ce constat est d’autant plus désolant que les économies parallèles, si elles devaient initialement illustrer les bienfaits de la diversité, ont trop souvent pour conséquence de briser les liens sociaux, de créer les conditions de la ghettoïsation et de rendre difficile, voire impossible l’intégration de certaines classes de citoyens, des personnes qui, de nombreuses études le montrent, seraient les premières à tirer profit d’une vie active en société.

Les demandes juridico-politiques parallèles

Il s’agit souvent, lorsque l’on reconnaît la logique des vies parallèles, de créer des associations ou des groupes communautaires reposant sur une langue et une culture exclusive se trouvant en concurrence avec la culture d’accueil. Qu’il est triste de devoir le relever, mais certaines communautés, au lieu de profiter des avantages de la société, préfèrent investir du temps dans des cellules ayant explicitement pour mission de valoriser des cultures qui refusent celle de la majorité. Ici, on devra avouer que cette réaction produit des politiques qui ne coïncident pas avec les intérêts de la majorité et que le Bien commun, en retour, devient une abstraction ou une vue de l’esprit.

De nombreux problèmes d’« accommodements » plus ou moins raisonnables – et ce n’est pas toujours la faute aux médias – repose sur des demandes politiques d’exception, c’est-à-dire des propositions qui entendent imposer à la majorité, avec l’aide des tribunaux fédéraux, le privilège de vivre des vies parallèles sans être inquiétés. On ne le réalise pas, mais la plupart des demandes d’ « accommodements raisonnables » sont le fruit d’une concurrence afin de ne pas vivre selon les coutumes et les lois de la majorité. Les cas de demandes d’accommodements religieux, parce qu’ils refusent les règles de la logique, de la laïcité et de la démocratie, sont des exemples éloquents de la création d’exception à la norme sociale, des exceptions parallèles aux lois générales auxquelles, pourtant, doit se soumettre la majorité silencieuse. Si on prend ici pour lui-même le cas de certaines communautés juives d’Outremont, l’expression « vie parallèle » n’est pas assez forte parce que le mode de vie de ces communautés repose exclusivement sur des présupposés qui sont à la fois ethniques, électifs et religieux qui échappent à l’idée laïque de « vie parallèle ».

La vie virtuelle et aérienne contre la politique

Un dernier cas de figure doit nous intéresser ici. Il ne s’agit pas de vies parallèles produites par des requêtes culturelles, mais des vies parallèles à même la vie de la majorité, à savoir le mode de vie aérien de plusieurs jeunes Québécois et occidentaux. Qu’est-ce à dire ?

Un nombre croissant de jeunes, en effet, semble se couper de plus en plus des exigences de la vie pratique. Ils y arrivent souvent en se réfugiant dans un monde parallèle, un monde imaginaire, virtuel et cybernétique. Ce monde imaginaire est l’un des effets de la consommation illimitée de matériel électronique. Transportant avec soi un mini lecteur numérique, un téléphone cellulaire, un ordinateur portatif et un système de repérage GPS, un nombre important de jeunes expriment, par leur mode de vie mais aussi par les idées qui en résultent, un refus de la réalité. Ils rêvent de cinéma, de jeux, de courses, de combats et de communications et d’étourdissements sans fin.

Assez souvent, si on se fie aux rares enquêtes sociales sur le sujet, la porte d’entrée de leur « vie parallèle » est la création d’un compte de téléphone, d’une adresse courriel et d’un profil personnel sur un site de discussion duquel, assez rapidement, ils deviennent dépendants. Ensuite, ils jouent à la communication sans délais, c’est-à-dire qu’ils communiquent virtuellement sans tenir compte des cycles des journées (repas, repos, école, travail, etc.). Ils écoutent une musique continue leur permettant de s’échapper d’une vie et d’une réalité peu intéressantes en elles-mêmes, car celles-ci n’offrent pas suffisamment de possibilités à leur imagination débordante.

Cette « tendance jeunesse » à l’oubli actif se soi-même est claire, au Québec notamment, mais aussi dans les deux Amériques et en Europe  : les jeunes sont majoritairement épris de l’aérien et cherchent à s’inventer une vie parallèle dans laquelle ils seraient enfin performants, légers et beaux comme des héros. Or lorsqu’ils cèdent à la mode de l’aérien et de la vie rêvée hors de la réalité sociale, ils se retrouvent seuls dans leur univers de communication artificielle et deviennent plus vulnérables. Et aussi longtemps que ces technologies ne seront pas maîtrisées et intégrées à une vie d’adulte responsable, nous assisterons à une désolidarisation générationnelle et à la remise en question de nos «  raisons communes ».

Sur les parallélismes, la confusion et l’affaiblissement de la société

En vérité, que ce soient les jeunes, certaines familles immigrantes ou toutes autres classes de la société, ces personnes qui se construisent des vies parallèles à la majorité deviennent les victimes d’un marché concurrentiel où la suprême valeur s’avère l’individualisme, un mode de vie qui correspond aujourd’hui au refus de l’histoire et à la négation des forces collectives sommeillant au cœur des sociétés. Les individualistes et fiers partisans des vies parallèles sont vulnérables et affaiblissent toute la société, non pas parce qu’ils manquent de dignité, mais bien plutôt parce que, confondant naïvement la concurrence économique avec la concurrence sociale, les acteurs de ces « vies parallèles » entraînent des problèmes sociaux et politiques qui, en dernière analyse, n’épargnent personne.

Dominic DESROCHES
Département de philosophie / Collège Ahuntsic

— Envoi via le site Vigile.net (http://www.vigile.net/) —




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