« Pourquoi nous retirer et abandonner la partie,
quand il nous reste tant d’êtres à décevoir ? »
Émile Cioran, Syllogismes de l’amertume
La société québécoise se regarde dans un miroir. Si sa maturité politique tarde à venir, elle se regarde via les autres et s’inquiète. Car le mouvement affirmatif qui a présidé à sa modernité et qui l’a rendue fière d’elle-même, la Révolution tranquille, connaît ses effets et ses limites. Les acquis de cette révolution sont sans cesse remis en question et nombreux sont les jeunes et moins jeunes qui ne semblent guère comprendre pourquoi le Québec s’est modernisé. Quelque chose ne passe pas entre les combats des plus vieux et les intérêts des plus jeunes : un lien s’est brisé. Les luttes n’intéressent plus ceux qui veulent faire de l’argent immédiatement et qui sont prêts à tout pour suivre le discours dominant. Trop de nos jeunes, insensibles au travail de l’histoire, ignorant presque tout des batailles du passé, ne cherchent qu’à s’étourdir dans la technologie et à oublier. C’est ainsi que le Québec se regarde lui-même, mais n’apprécie pas l’image que le miroir lui renvoie. Son passé difficile, religieux et humiliant, revient le hanter souvent. On dirait que le Québec paie le prix fort de son « ajournement ».
Ce texte veut réfléchir aux effets de l’ajournement de soi-même dans la réalité de l’abandon. En clair : il envisage le pire. Par artifice de méthode, il accepte d’envisager le pire pour une société, à savoir son déclin. L’image traumatisante d’un viaduc qui s’effondre implique plus que la chute d’une structure : elle renvoie aussi l’image de l’érosion de ce que les Québécois ont construit de plus solide durant les décennies 1960-70. Or pourquoi nos constructions tombent-elles ? Sommes-nous capables de les entretenir ? Il ne faut pas être un grand clerc pour voir que les « constructions » québécoises sont mises à rude épreuve, vacillent et parfois s’effondrent. Malgré certaines réussites, il faut voir les faits. Qu’on pense aux grands symboles : la sortie du Cardinal Ouellet témoignant d’une Église qui se perd, les problèmes financiers de l’UQAM, la montée du privé en santé, les échecs du système d’éducation, les scandales économiques et politiques, le laxisme s’infiltrant dans les institutions, le déclin démographique, le recul progressif et irréversible du français à Montréal, la mise sur pied de la culpabilisante Commission Bouchard-Taylor sur les accommodements par un gouvernement irresponsable et incapable de défendre la laïcité de son réseau public, etc.
On pourrait dire que tout ne va pas si mal, mais notre thèse dit que refuser la responsabilité que l’on a envers soi-même et envers les autres s’appelle l’abandon. Que celui-ci est précédé par l’angoisse de la perte. Les questions peu agréables qu’il faut se poser aujourd’hui sont les suivantes : le Québec, qui a opté pour l’ajournement, est-il en train de s’abandonner lui-même ? Si oui, quelles sont les causes ? Et si le Québec s’abandonne lentement, cela signifie-t-il qu’il ira inéluctablement vers sa fin ?
Disparition de la figure d’autorité
On relèvera d’abord que la Révolution tranquille, qui devait libérer les citoyens opprimés par la religion, a produit, sur 40 ans, un effet pervers : la disparition de la figure d’autorité. En effet, en chassant tous les prêtres de la vie publique, l’on a chassé du même coup toutes les figures symboliques d’autorité. Nous avons choisi la liberté et nous récoltons aujourd’hui les fruits de ce renversement ultra-rapide de la tradition dans la modernité. La figure d’autorité, que ce soit celle du père, du professeur ou du policier, a disparu au profit d’un relâchement, d’un laxisme, d’un « chacun pour soi ». Toute autorité au Québec est suspecte, ce qui entraîne un manque de respect envers les lois et les principes et la société dans son ensemble. Ce n’est pas être de droite, « réactionnaire » ou moralisateur que de relever l’absence de civisme et d’entraide dans notre société. Qui aujourd’hui peut dire sans rire que notre société est respectueuse, polie, prometteuse, juste et équitable ?
Échec de la fonction paternelle
La disparition de la figure de l’autorité trouve sa correspondance dans l’échec de la fonction paternelle. En psychologie, la fonction paternelle est décisive puisque c’est la fonction de l’interdit incarné par les parents que doivent intérioriser progressivement les enfants durant leur développement. L’interdit est décisif puisqu’il permet de tracer des limites aux pulsions afin de favoriser l’apprentissage de la vie sociale. Un enfant qui ne respecte pas ses parents (ou l’autorité) connaîtra inévitablement des problèmes sociaux, car il n’aura pas intériorisé la loi, l’interdit, c’est-à-dire ce qu’il ne faut pas faire. Il connaîtra des difficultés à devenir adulte. Il ne pourra pas se choisir lui-même et envisager son avenir, car il attendra que quelqu’un d’autre lui indique la bonne direction. Si la fonction paternelle est affaiblie, alors les jeunes auront besoin de « policiers » pour tracer à leur place des limites… Et, incapables de choisir, n’agissant que par l’autre, ils attendront…
L’ajournement de soi-même à l’infini
Il appert que la disparition de toute autorité et l’échec de la fonction paternelle à inculquer le sens de la loi rendent la société vulnérable, instable et immature. Or, que fait l’individu immature et instable ? Il se regarde mais il est incapable de se prendre en main, de respecter les autres et de relever les défis de la responsabilité. Il pense construire, mais il ne se sent pas impliqué dans l’avenir. En politique, devant le grand miroir, les citoyens formés dans l’ajournement auront tendance à banaliser l’instant du choix. Ils riront de ce qui importe pour les grands. L’ajournement est le nom que l’on doit donner à la position de repli de celui qui ne veut pas choisir lui-même son avenir et qui remet à plus tard l’obligation de s’assumer. L’ajournement, ce n’est pas une démission ni un renoncement, c’est plutôt une mise entre parenthèses ou une suspension du choix. L’intéressant, c’est que lorsque l’on s’ajourne soi-même, les autres ont un intérêt soudain à choisir pour nous et à poursuivre leur développement. L’ajournement repose sur la peur de l’échec.
Réalité de l’angoisse et du sentiment d’abandon
Quand une société s’ajourne sans fin et refuse de s’assumer, elle court le risque de s’abandonner. Il s’agit du dernier et du pire scénario, bien sûr, d’une sorte de pulsion de mort « sociale ». Le signal clair de cette possibilité se trouve dans l’angoisse du choix. L’angoisse est un sentiment d’étrangeté devant la possibilité, c’est-à-dire d’un vertige devant les hauteurs exigées par l’avenir. Ce qui angoisse, c’est précisément la liberté du choix, celle qui veut qu’en agissant l’on puisse choisir le mal. La possibilité du retour du mal, à l’intérieur d’une société sans religion, revient « hanter » la conscience de jadis et affoler la raison. On ressent l’angoisse devant la peur d’une perte.
Or la réalité de l’abandon est vécue lorsque l’on refuse un destin trop lourd pour soi et que l’on reconnaît son incapacité à changer les choses. L’abandon, qui est renoncement, concession, capitulation, se produit lorsque l’on se désolidarise lentement des siens. Est abandonnée la personne seule ; la personne sans famille. Est abandonnée la personne pauvre, sans langue ; la personne qui critique sans comprendre. Est abandonnée la personne qui a peur de parler et d’agir ; la personne qui préfère le passé rassurant au futur engageant. La personne, élevée dans l’abandon, n’aura pas de difficulté à abandonner les autres en retour. L’abandon, c’est un peu le mot de la fin.
Contre la pensée de la fin et du pire…
La société québécoise connaît-elle les effets de son ajournement dans l’abandon ? Le repliement identitaire tire-t-il à sa fin ou commence-t-il ? Où en sommes-nous précisément dans le cycle des hauteurs, nous qui ne voyons plus l’intérêt de faire des enfants, de défendre notre culture et de protéger l’environnement ? Si certaines de nos infrastructures tombent, si plusieurs de nos jeunes ne comprennent plus leurs parents et leurs grands-parents, si nos jeunes adultes n’ont plus d’enfants, si les petites familles ne voient plus l’intérêt d’inculquer la politesse, si les institutions publiques ne protègent plus les principes universels, laïques et démocratiques, si les quartiers ne favorisent plus l’intégration des arrivants, si le français ne mérite plus de protection, si l’histoire est devenue trop compliquée à raconter, etc… la pensée nous oblige à envisager la fin et le pire.
Mais il y a tout de même dans ce scénario de déclin appréhendé une bonne
nouvelle : le pire implique la possibilité de l’espoir, du meilleur et du
redressement. Gaston Miron, dans un poème tiré de L’Homme rapaillé, écrit
ces vers peu cités :
« aujourd’hui debout droit
demain couché brisé
je mourrai d’avoir été le même
je serai une ligne à même la terre
n’ayant plus d’ombre
ô mort
pays possible »
Envisager aujourd’hui la réalité du pire, c’est savoir qu’il faut changer soi-même quelque chose de son vivant, et cela dans la mesure du possible. Envisager le pire, c’est vivre encore. Quand on s’est bien regardé dans la glace, il faut se préparer à sortir dehors...
Il me semble que le temps, justement, devrait être au travail, à l’effort collectif et à la construction d’une petite société plus responsable d’elle-même, aujourd’hui pour demain.
Dominic DESROCHES
Département de philosophie / Collège Ahuntsic
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