L’Assemblée des Évêques du Québec a critiqué le rapport Bouchard-Taylor pour le peu de cas accordé à l’influence du catholicisme dans l’évolution de la nation québécoise. Les évêques font ressortir que les Québécois s’identifient encore aujourd’hui en tant que catholiques malgré la tiédeur de leurs pratiques religieuses.
Du catholicisme au Québec, Jacques Ferron faisait un portrait très noir, le décrivant comme un tissu de pratiques formalistes, généralement inaptes à produire de véritables saints. Michel Chartrand, tout en se réclamant de la veine d’influence catholique, a aussi émis un verdict sévère. Si les Québécois ont cessé de pratiquer en masse dans les années soixante, a-t-il dit en entrevue, c’est parce que leur foi affichée s’appuyait sur du vide.
D’autres intellectuels comme Gaston Miron et Fernand Dumont ont pour leur part partagé une vision plus positive de l’action de l’Église catholique au Québec. Leurs interventions ne suffirent pas à rétablir l’équilibre face à l’armada anti-catholique.
L’Église catholique a été soumise à un procès virulent. D’un côté on avait la prétendue “contemporanéité”, domaine de la liberté, permettant d’avoir des positions naturelles, une effusion authentique du moi, de ses capacités, de sa sensualité et de l’autre vous aviez le pauvre passé fait d’embrigadements pour tuer dans l’oeuf le surgissement vrai, le moi autonome.
Les intellectuels modernes snobaient les intellectuels anciens sous la coupe des racines judéo-chrétiennes. Ce qui ne les empêchait pas, les modernes, de se réunir en chapelles, au nom de l’écriture lesbienne, minoritaire, impulsive, homosexuelle, structuraliste et de tenter des métissages entre une ou deux chapelles compatibles. Ils ne cessaient de dire que “le moi avait trop été agi par le judéo-christianisme” sans convoquer à la barre ceux qui avaient été les porteurs de la grande noirceur. Notre passé, selon les vues contemporaines, abritait principalement des individus conditionnés, dépossédés d’eux-mêmes alors… aussi bien d’écouter des robots.
Pas une fois n’a-t-on entendu un mot sur la perception que les Québécois avaient d’eux-mêmes quand ils étaient dans le giron catholique. Nos ancêtres se regardaient dans un miroir qui n’est pas le miroir contemporain et on aurait pu au moins le mentionner. À ce sujet, Lionel Groulx écrivait dans Le Canada-Français Missionnaire que jamais notre peuple n’a visé le repli sur soi. Au contraire, malgré la misère, on n’avait de cesse d’envoyer des missionnaires en Afrique, en Amérique Latine et en Asie. Rappelons que pour nos ancêtres, ces missionnaires étaient vus comme des bâtisseurs. Toute l’énergie mise à entretenir des missions à l’étranger était la marque de leur ouverture sur le monde.
L’époque contemporaine a tiré un trait sur ces engagements de vie, ces dévouements bien réels en n’y voyant que des agencements aveugles de la politique de domination vaticane On blâme le catéchisme mais l’époque contemporaine n’est-elle pas imbue de sa propre bonne conscience ?
Dans une nouvelle représentation de la réalité qui se voulait moins naïve que la précédente, on démontrait que les évangélisés s’étaient vus retrancher du monde idyllique qui était le leur. Avant la venue des catholiques on connaissait le plaisir, on aimait la nature et on étanchait sa soif, quelle qu’en soit la nature. Ce genre de propos soudait encore plus les individus à la perspective contemporaine, perçue comme une première échappée après des siècles de brimades.
En bâclant ainsi l’image du catholicisme, assurément une pierre angulaire de l’évolution de notre nation à travers les siècles, ne collons-nous pas platement le nez sur notre propre fenêtre ? Ne sommes-nous pas, nous les contemporains, très étroits d’esprit ? Roland Barthes, ce séméiologue qui fut l’icône culturelle des années soixante-dix et quatre-vingts eut le courage de se poser la question. Il disait de la modernité qu’elle était le surmoi, désignant ainsi un répertoire d’interdictions, de nouveaux standards ayant tendance à inclure les exceptions à la règle que dans la mesure où l’économie de l’ensemble n’en est pas perturbée. Vous pouvez être à l’aise avec les lieux, les rendez-vous, les vedettes de l’époque contemporaine mais d’autres en ressentiront péniblement les contraintes.
Nous vivons actuellement dans une société de consommation. À travers le monde, on vit dans l’alternance de partis politiques impuissants à dépasser la logique de ce système économique. Que penserions-nous si les gens de l’avenir disaient de nous que nous sommes conditionnés par une forme de pouvoir et que notre vie s’est platement écoulée dans un monde où les individus se divisaient par catégories, pauvres sujets mystifiés qui se bernaient avec le mythe que leur moi était autonome ?
Les contemporains de l’avenir n’auraient peut-être pas tort sur toute la ligne mais, à bon droit, on voudrait leur dire qu’ils sont vites pour se convaincre de la pauvreté de notre être. Envers les racines catholiques du Québec, n’avons-nous pas agi avec les œillères d’un complexe de supériorité ? Pressentant la mauvaise foi du regard projeté sur un large pan de leur héritage culturel, les Québécois s’identifient au catholicisme et refusent de le voir banaliser comme piécette de la mosaïque multiculturelle. Ils ont d’abord le besoin de réintégrer leur héritage sans se faire dire par la bonne conscience contemporaine que le catholicisme fut pour leurs ancêtres une religion des imbéciles. Il ne devrait pas être interdit à un enfant à l’école secondaire de faire un compte-rendu de lecture de Frère François de Julien Green. La biographie est d’une excellente tenue littéraire et montre que la religion ne produit pas nécessairement des bigots sanguinaires. Et si on leur dit que Saint-Jean de la Croix a existé de même que Nicolas de Cuse, Marie de l’Incarnation, Jacques Maritain et Teilhard de Chardin, on devrait s’abstenir de dénoncer l’obscurantisme, les affreuses menées apostoliques.
Après la simplification à outrance, les Québécois éprouvent le besoin de pallier les carences et les silences qui ont pesé sur la représentation du catholicisme depuis le Refus Global.
On a voulu ranger le catholicisme du côté de l’oppression et la modernité du côté de la libération. Le catholicisme a pourtant eu sa forme de polyvalence. Le catholicisme a abrité plusieurs projets de société. Il y eut certes des individus soumis par le contrôle et la dépendance mais il y eut aussi des sujets catholiques qui trouvèrent dans leur foi la force de combattre et d’assouplir les contraintes.
C’est dans l’enceinte de l’Église Notre-Dame qu’Henri Bourassa a, au nom de sa foi, répondu à ceux qui voulaient briser la solitude de la nation québécoise en l’assimilant à la majorité nord-américaine. Il y a bien d’autres exemples qu’il n’y a pas lieu de cacher. En montrant des gens qui ont découvert dans le catholicisme une pratique de la liberté, on montrera qu’aucune époque ne nous fait naître automatiquement libre.
Chaque époque a ses snobismes, ses rivalités, ses exclusives. Ne serait-ce que pour ne pas inculquer aux jeunes l’illusion qu’ils sont sur une éminence historique, il est bon de leur dire que leurs devanciers se sont aussi voulus le plus vivant possible.
Cette chronique est signée par une personne nullement croyante mais qui a été parfois témoin de la grandeur, de la générosité ou du raffinement de certains individus transportés par la foi.
André Savard

