J’assistais l’autre jour à un souper-conférence organisé par le Parti Québécois de Hull. La moyenne d’âge des personnes présentes était d’environ 60 ans. La conférence, donnée par Charles Castonguay, était des plus intéressantes. Pédagogue hors pair, le grand Charles a su expliquer sans peine à son auditoire qu’au Québec, la base de la pyramide démographique francophone s’effrite, tandis que la pyramide anglophone est bien portante, sans qu’on puisse attribuer cette différence à la dénatalité. Les taux de natalité sont semblables parmi les gens des deux langues maternelles. C’est le grand pouvoir d’attraction de l’anglais au Québec qui fait la différence. Toutes proportions gardées, les parents allophones québécois engendrent davantage d’enfants de langue maternelle anglaise que de langue maternelle française.
Évidemment, Pauline Marois n’était pas à la conférence. Elle n’a jamais voulu entendre les arguments de Charles Castonguay. Les remises en question ne semblent pas l’intéresser. Elle pense qu’au Québec, la connaissance de l’anglais n’est pas encore assez répandue, donc qu’il faut continuer de l’enfoncer dans le crâne de tous les enfants. Elle est contre l’obligation de fréquenter le cégep en français. Elle est pour l’idée d’engloutir des milliards de dollars dans le centre hospitalier de l’Université McGill et de maintenir l’apartheid linguistique de la colonie canadienne-anglaise au Québec.
Pauline Marois ne veut pas appliquer la Charte de la langue française à tous les milieux de travail du Québec. Elle prévoit soustraire à la francisation les entreprises de moins de 25 employés. Dommage pour Justine Dupuis-Bonnerot, qui a écrit récemment le message suivant, diffusé par Impératif français :
« J’ai travaillé au restaurant chinois Le Bambou, à Aylmer, du 8 janvier au 14 mars 2009 en tant qu’hôtesse. La patronne, Mme Setto, m’a avertie de ne pas parler français avec les autres employés, tous francophones. Elle m’a dit qu’elle se sentait mal à l’aise lorsqu’on parlait français parce qu’elle ne comprenait pas ce qu’on se disait et ce, malgré le fait qu’elle travaille au Québec depuis au moins 25 ans. Par contre, Mme Setto parle chinois avec son mari et ses employés d’origine asiatique. »
Il n’y a pas que le domaine linguistique où Pauline Marois semble partisane du laisser-faire. Elle est pour le harnachement de la rivière Romaine. Elle ne s’est jamais prononcée contre le projet Rabaska. On ne l’a jamais entendu critiquer l’abandon du territoire aux minières qui pillent les richesses du Québec en versant des redevances dérisoires et en piétinant les populations, comme au temps où Maurice Duplessis bradait le minerai à 1 cent la tonne. Je serais bien étonné de la voir s’opposer au projet Osisko avec Richard Desjardins.
Pauline Marois laisse les remises en questions et les idées neuves à des politiciens qui ont moins froid aux yeux, comme Amir Khadir. À la tête de la loyale opposition de Sa Majesté, elle se contente de répéter que Jean Charest est un menteur et un mauvais gestionnaire. Elle l’accuse d’incompétence mais, sur le fond, elle partage à peu près les mêmes idées que lui.
Le sujet de la personne de Pauline Marois est tabou au Parti Québécois. La vénération de la chef est officiellement sans borne. On veut lui trouver des milliers d’amis sur Facebook. Celui qui la critique est tenu à l’écart comme un pestiféré, quelles que soient sa ferveur indépendantiste et la qualité de ses idées. Surtout depuis qu’elle a fait savoir aux indépendantistes les plus convaincus qu’ils devaient se tenir à carreau : brasse-camarade dans L’Assomption et excommunication du RRQ.
Les quelques jeunes qui forment la mince relève du Parti Québécois, encore plus mince que la base de la pyramide démographique francophone, se bornent ces jours-ci à organiser des parties de sucre. Ils ont été sévèrement avertis de ne pas fréquenter les dangereux radicaux qui dénoncent l’occupation du Québec par le pouvoir illégitime d’Ottawa. Les agents de liaison du Parti Québécois, un KGB nouveau genre, veillent au grain : pas de salut hors de l’orthodoxie. On est loin de la pensée critique et de l’idéal démocratique.
Dans le site du Parti Québécois, l’une des sections les plus révolutionnaires est celle du financement ; c’est l’un des rares endroits où il est question principalement de souveraineté. « Un don au Parti Québécois est un bond vers la souveraineté du Québec. » Étrange. La dernière fois que j’ai parlé à un organisateur électoral péquiste, le gros de son budget était encore consacré à acheter des pancartes et à mettre des photos de candidat dans les journaux de Desmarais.
Sur la souveraineté, le Parti Québécois de Pauline Marois a des velléités plutôt que des idées. Il s’est donné bonne conscience en mettant en ligne une petite section spécialement consacrée à la souveraineté, qu’il peut ainsi confiner à un espace reclus, loin de la vie politique active. L’argumentaire qui sous-tend cette section est profondément déficient : on y parle beaucoup des symptômes, mais jamais de la racine du mal. Le peuple québécois ne livre plus une lutte de libération propulsée par son histoire ; il veut seulement pouvoir vivre sa différence culturelle. L’État fédéral n’est pas un État oppresseur, mais simplement une source d’interventions « inopportunes ». Ne cherchez pas « Conquête », « Acte d’union », « 1982 » ou « 1995 » dans cet argumentaire vidé des méfaits néocoloniaux du prétendu fédéralisme. Vous n’y trouverez qu’une « litanie des gens gentils » dont Pauline Julien aurait honte. Les scribouilleurs de Gesca doivent se frotter les mains d’aise à l’idée de montrer aux Québécois que les merveilles de la souveraineté lointaine de Pauline Marois sont accessibles immédiatement dans le Canada.
Les dociles amis de Pauline Marois sont tellement gentils que, pour parler de souveraineté, ils ont eu une autre idée venue tout droit des faiseurs d’image superficiels : réaliser de brèves capsules humoristiques avec des comédiens professionnels. Comme argument, c’est d’une faiblesse abyssale. On est loin des conférences de Charles Castonguay. On est loin aussi du Temps des bouffons, un film que la vaste majorité des militants du Parti Québécois, en particulier les jeunes, n’ont sans doute jamais vu et ne verront pas de sitôt, puisqu’il a été réalisé par un radical qu’il ne faut pas fréquenter si on ne veut pas avoir d’ennuis avec la Paulice.
Le Parti Québécois a une peur bleue de l’antagonisme. Il a décidé de ne plus parler des raisons fondamentales de la lutte pour l’indépendance du Québec. Ça fait trop sectaire. Ça fait trop détestation. Il fallait entendre Louise Beaudoin sur TV5 dire combien les souverainistes aiment les Canadiens. Doit-on en conclure que la nation québécoise n’est plus asservie ? Que le régime fédéral n’est plus le résultat de la Conquête ? Qu’il n’y a que de gentils partenaires qui vont néanmoins divorcer pour avoir chacun leur maison ? Mais alors, si le Canada est l’incarnation même de la gentillesse, pourquoi vouloir s’en séparer ?
Si personne ne s’attèle sérieusement à la tâche de fabriquer davantage d’indépendantistes convaincus de la justesse de leur cause, à grand renfort de saine pédagogie fondée sur une solide doctrine, une proportion toujours aussi grande de la population ne verra dans le Parti Québécois qu’une solution de rechange ayant le mot « séparatiste » de tatoué dans le front, même lorsqu’il ne parlera que timidement de souveraineté. Et, pire encore, cette solution de rechange, vidée de sa substance, risque d’avoir l’air si fade que, même avec un premier ministre libéral au bilan peu reluisant, les électeurs la bouderont. C’est ce qui est arrivé aux élections générales de décembre 2008.
On connait déjà l’antipathie et les sarcasmes que suscite Pauline Marois parmi bon nombre de Québécois. Une proportion importante de l’électorat nationaliste a délaissé le Parti Québécois, et ce n’est pas la maitresse de Moulinsart qui va l’y ramener. Aux dernières élections, marquées par un taux de participation catastrophique, des centaines de milliers de nationalistes déçus par la piètre performance de l’ADQ et incapables de se résoudre à voter pour Pauline Marois, sont demeurés chez eux. Ils n’ont même pas vu dans le Parti Québécois une solution de rechange utile. Ils ne sortiront pas non plus aux prochaines élections pour appuyer le Parti Québécois. Pourquoi le feraient-ils si le Parti Québécois ne change pas d’ici le prochain rendez-vous électoral ? Mais, ils risquent de sortir pour appuyer un autre parti s’il y a du renouveau ailleurs, ce qui va très probablement se produire.
Le Parti Québécois a du plomb dans l’aile. Pauline Marois risque d’être amèrement déçue, elle qui, avant toute chose, caresse l’ambition de devenir, en 2012 ou 2013, la première femme à diriger le Québec. Il y aura un nouveau chef à l’ADQ, mais il est probable qu’il y ait aussi un nouveau chef au Parti libéral avant longtemps, et c’est celui-là qui présente le plus grand danger pour le Parti Québécois. Avant les prochaines élections, Jean Charest est susceptible de trouver un emploi et une généreuse prime d’accueil chez Desmarais. Celle qui fera la prochaine lutte contre Pauline Marois sera, parions-le, la vice-première ministre Nathalie Normandeau, qui aura eu pendant quelques mois l’occasion de se donner l’image d’une vraie chef et qui aura, par la même occasion, déjà ravi à Pauline Marois l’honneur d’être la première femme au sommet de l’État québécois.
Mme Normandeau est la chouchoute des chroniqueurs, et on la tient soigneusement à l’écart des dossiers où elle pourrait perdre des plumes, comme la santé, l’éducation et, en période de crise, les finances. Monique Jérôme-Forget s’est éclipsée pour lui céder la place. Devant l’électorat, elle aura tout pour elle : la beauté, l’aplomb, la jeunesse, l’expérience. Nouvelle reine du Parti libéral, elle aura aussi un prince adéquiste. Parions que les électeurs allergiques au Parti Québécois et à Jean Charest ne se feront pas prier, cette fois. Ce ne sont peut-être que des conjectures de ma part, mais si j’étais Pauline Marois, je m’inquièterais sérieusement.

