Si Lucien Bouchard n’avait pas imposé les fusions municipales, on ne parlerait probablement pas de Gérald Tremblay aujourd’hui, Bernard Landry aurait été réélu en 2003, André Boisclair et Pauline Marois n’auraient jamais été élus chefs du Parti québécois et le Québec aurait peut-être déjà enclenché le processus d’accession à la souveraineté.
Les fusions municipales ont été un désastre pour la cause de l’indépendance du Québec, car elles ont eu pour effet de démobiliser plusieurs indépendantistes qui n’ont pas compris ce que faisait Lucien Bouchard à l’époque, d’autant plus qu’il n’a pas eu le courage de terminer lui-même l’ouvrage, préférant démissionner parce qu’il se disait déçu des Québécois qui ne lui avaient pas donné la majorité qu’il voulait en 1998.
La déchirure entre Lucien Bouchard et les Québécois n’a jamais été réparée depuis ce jour fatidique de janvier 2001 où ils se sont sentis à la fois trahis et abandonnés par celui qu’ils avaient pris pour un messie un soir de novembre 1994. On ne peut pas quitter la vie politique de cette façon sans laisser de graves blessures quand on a été longtemps considéré à la fois comme un thaumaturge et un sauveur de la nation. Cela laisse forcément des traces profondes. Comme dirait Richard Desjardins : « C’est rentré comme un clou, un couteau dans patate... »
Si Robert Bourassa a été qualifié de naufrageur, Lucien Bouchard pourrait très bien avoir été le sabordeur qui a coulé le projet indépendantiste juste avant de tirer sa révérence pour aller se réfugier dans l’un des plus riches cabinets d’avocats du Canada. Depuis qu’il nous a légué les cadeaux empoisonnés des fusions forcées et du déficit zéro, le mouvement indépendantiste s’est divisé en plusieurs chapelles allant de Québec solidaire au Parti indépendantiste.
On peut bien parler du bloc monolithique que forment les anglophones et les allophones lorsqu’il s’agit de voter pour Jean Charest ou pour Gérald Tremblay, mais le principal problème du Québec vient d’abord du fait que la majorité française est divisée sur son présent et son avenir, l’élection de Gérald Tremblay et la corruption à Montréal n’étant que des symptômes d’un mal beaucoup plus profond. Parce que la cohésion sociale ne peut pas venir de la minorité, encore moins des nouveaux arrivants, ils ne peuvent être tenus responsables de notre propre incapacité à donner un sens à notre histoire.
« Ou bien l’individu se réfugie dans l’enclos de la vie privée et, croyant ainsi jouir de sa liberté, il abandonne aux pouvoirs anonymes le soin de déchiffrer l’histoire. Ou bien il décide de contribuer à l’édification d’une référence habitable autrement que dans les coutumes devenues insuffisantes. Alors, il devient ce que déjà lui prédisait l’apprentissage de la lecture : le citoyen d’un pays, le responsable d’une histoire, le participant à un imaginaire collectif », écrivait Fernand Dumont dans Genèse de la société québécoise (1993)
Avouons-le, les Québécois ne se sont jamais remis de l’épisode des fusions forcées et de la démission-surprise de Lucien Bouchard en 2001. On ne peut malheureusement pas réécrire l’histoire et nous devons vivre aujourd’hui avec les conséquences de graves erreurs commises par nos chefs et notre mouvement.
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Si le statu quo peut se satisfaire de pantins comme les Jean Charest et Gérald Tremblay, le changement nécessite des chefs forts et courageux qui mobilisent et suscitent le respect et la confiance du peuple, des qualités évidentes qu’avait Lucien Bouchard.
S’il avait mis son orgueil de côté, écouté ses conseillers et consulté les membres de son parti au sujet des fusions municipales, nous n’en serions pas là aujourd’hui. Nous ne parlerions pas de la défaite de Louise Harel et de la victoire Gérald Tremblay. Lucien Bouchard était peut-être un grand chef, mais il n’avait rien d’un démocrate. S’il inspirait le peuple, il ne le comprenait malheureusement pas.
Il serait toutefois injuste de lui faire porter toute la responsabilité de notre échec, même s’il en fut une des principales causes. Il faut le constater, si le projet d’indépendance est toujours légitime, la relève n’est pas là, ou du moins, si elle existe, elle se cache trop bien pour que nous puissions la voir poindre à l’horizon.
Nous savons que les grands ténors du mouvement souverainiste ne venaient pas du milieu de la politique. René Lévesque avait été un grand journaliste, Jacques Parizeau un grand économiste et Lucien Bouchard un avocat émérite. Il faudra bien qu’un jour ou l’autre, quelqu’un parmi nous sorte du rang et trouve les mots qui nous inspireront et nous rassembleront, nous redonnant enfin cette essentielle confiance collective nécessaire pour construire le pays, la passion du Québec.
Toutefois, d’ici là, si Lucien Bouchard pilait sur son orgueil, reconnaissait publiquement ses erreurs et s’excusait de nous avoir abandonnés en plein milieu du trajet, cela aiderait certainement le mouvement indépendantiste à se remettre des séquelles psychologiques qu’il vit depuis ce jour de janvier 2001, cela aiderait sûrement à créer un nouvel engouement pour l’indépendance et inciterait des plus jeunes à reprendre le flambeau du Québec. Des chefs de talent émergeraient peut-être alors sous l’impulsion d’un vieux routier enfin devenu sage, ayant eu le courage de faire la paix avec les siens.
Ne brûlons plus les étapes dans une fuite effrénée en avant à la recherche d’un nouveau chef. Faisons une pause salutaire, réparons nos plaies et faisons la paix entre nous. Pardonnons-nous toutes ces injures dont nous nous sommes affublés au fil des années pour la plus grande joie de nos adversaires. Il en sortira probablement quelque chose de beau, de bon, de généreux et de grand, peut-être même un ou des chefs désireux de prendre le relais avec des jeunes pour les suivre, car notre mouvement a désespérément besoin de relève et de jeunesse pour que le Québec devienne enfin un pays.
Cette paix nous apportera l’union dont nous avons tant besoin pour que des défaites comme celle que nous venons de subir à Montréal ne se reproduisent plus inutilement faute de cohésion, pour que le Québec avance à nouveau inexorablement vers l’indépendance.

