« Une fois que les Québécois ou les Cris se sont définis eux-mêmes comme une nation, il semble que leur allégeance au Canada ne puisse être seulement approximative et conditionnelle. […] La nécessité d’une territorialisation est même plus évidente dans le cas des autochtones. Si les Nisga’as veulent continuer à se développer comme nation, ils ne pourront le faire que sur leur territoire en Colombie-Britannique, certainement pas au Nouveau Brunswick.
Nous devons par conséquent reconnaître que les nationalismes de minorités continueront d’exister au Canada et que ces loyautés nationales seront définies territorialement. »
Will Kymlicka, La voie canadienne
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Certains commentateurs de la scène politique disent que le Québec se dénationalise. Parmi ceux qui soutiennent cette théorie, il y en a qui croient que la dénationalisation est rapide, alors que d’autres prétendent qu’elle est lente ou tranquille. Ils notent que le Québec, depuis 1995, a perdu le sens de la nation. Cherchant polémiquement des coupables, ils distinguent le civique de l’ethnique, expliquent le repliement identitaire par la peur du racisme et critique la reformulation ingénieuse de l’identité québécoise dans la mode multiculturaliste conduisant à l’édulcoration du Québec réel. Mettant l’accent sur une majorité refoulée, le « nous », ils reconnaissent une dénationalisation québécoise. La dénationalisation, ainsi vue, paraît expliquer la réalité.
Or pour intéressante qu’elle soit, la théorie de la « dénationalisation » est fausse. Elle est fausse parce que le Québec, inversement, vit ce que l’on pourrait appeler une « nationalisation subtile » à l’intérieur du Canada. Loin de se dénationaliser, l’interprétation des faits récents montre que le Québec connaît plutôt une nationalisation assez subtile pour échapper à l’analyse de nos politologues. L’ironie ici, c’est qu’un ardent défenseur du fédéralisme comme W. Kymlicka l’ait vue et annoncée. Notre article veut démontrer, à l’encontre de la mode actuelle, trois points précis : 1) le Québec est devenu subtilement une nation 2) le Québec se nationalise de l’extérieur, à partir du Canada, c’est-à-dire dans un sens nouveau et 3) la nationalisation du Québec est peut-être, selon un retour de balancier, le produit d’une stratégie fédérale basée sur une application simple de la gestion des attentes.
L’idée de « nationalisation subtile »
Se nationaliser, c’est au sens large se constituer en nation et mettre sur pied un modèle politique national. Dans un sens traditionnel, on dira que la nationalisation consiste à conférer au peuple le contrôle et la propriété des moyens de production qui appartenaient au privé. Ici, on pense par exemple à la nationalisation des ressources énergétiques.
Or, dans un schéma politique classique, la nationalisation s’opère de l’intérieur, c’est-à-dire que le peuple, celui qui veut se gouverner lui-même par l’État, travaille à créer ses propres structures et cherche par lui-même sa reconnaissance auprès des autres États. Le peuple ne demande pas un statut politique, il se le donne. L’État ne reçoit pas un statut politique particulier, il le conquiert ou se le vote lui-même par les moyens de la démocratie. Un État autonome et légitime ne demande pas la permission, il agit.
Cependant, à l’intérieur de la fédération canadienne multiculturelle s’est produit un phénomène intéressant et riche sur le plan politique : au lieu de le choisir, le Québec s’est vu octroyer subtilement par le gouvernement fédéral (dirigé minoritairement par les conservateurs de Harper) un nouveau statut : il est devenu, n’en déplaise aux Libéraux de Dion, une nation. En effet, à la surprise du chef du Bloc, le Québec est devenu une « nation » parce que le gouvernement fédéral en a décidé ainsi. Généreux, le nouveau gouvernement conservateur ? Voyons voir.
On peut se demander à bon droit ce que signifie ce geste. Pourquoi donner au Québec un statut qui, partant de la confusion naturelle du terme « nation » dans les deux langues officielles, risque de créer des problèmes. La question est d’autant plus intéressante que le geste de Harper, certes, ne visait pas à donner explicitement au Québec une véritable reconnaissance internationale qui irait à l’encontre des intérêts centralisants d’Ottawa, mais à l’apprivoiser en période électorale. Ici, l’analyste doit oser une hypothèse : se pourrait-il que le mot nation, loin de renvoyer à son sens classique, doive désormais s’interpréter en terme de « territorialisation », c’est-à-dire que la nouvelle nationalisation du Québec n’a plus rien à voir avec sa volonté de devenir un État souverain, mais implique plutôt, vue d’Ottawa, le début de sa gestion par l’extérieur en tant que nouveau « territoire » ?
Le Québec devenu une nation parmi d’autres
Si nous partons de cette hypothèse, il est possible de défendre une idée nouvelle : le gouvernement fédéral aurait-il réussi à renommer la réalité de telle manière que les Québécois, sans trop s’en rendre compte, forment désormais une nation, une nation au sens des « premières nations », une nation territoriale parmi d’autres ?
En effet, et ne soyons pas dupes : si le fédéral donne cette récompense ou cette reconnaissance, c’est parce qu’il sait très bien qu’il fera plaisir à de nombreux Québécois, qu’il coupera l’herbe sous les pieds des Libéraux et que ce don ne renversera jamais l’ordre établi, c’est-à-dire la confédération canadienne. Au contraire, le nouveau statut de nation assure une véritable puissance de l’État multinational canadien. Non seulement le Québec en fait partie, mais il y participe lui-même dès qu’on lui donne ce « mot »…
Affublé du titre de nation – suivant la nouvelle définition territoriale et non étatique du terme –, le Québec n’a plus à affirmer sa capacité à se gouverner lui-même, mais doit rentrer directement dans le giron et l’ordre politique canadien. Ce faisant le Québec, déterminé de l’extérieur, se voit confirmé comme une « province territoriale » à l’intérieur de la fédération canadienne multinationale. Les cyniques diront que le Québec ressemble de moins en moins à un État et de plus en plus à une réserve, comme celle qui encadre les activités des premières nations autochtones. En vérité, ils auront en partie raison : le Québec redevient un territoire que la fédération reprend en main à partir du centre, à partir d’Ottawa et de Toronto.
Nouvelle signification du nationalisme
Cela dit, nous assistons depuis 1995, au Québec, à l’émergence d’un nationalisme de minorité, c’est-à-dire à une nationalisation imposée par la majorité anglophone. Loin de la redoutée dénationalisation, le Québec se fait complice de la gestion de son État-Providence par le Conseil de la fédération canadienne. Il y a, avec l’accord subtil du Québec, rapatriement national des services à partir d’Ottawa. Le cycle n’est pas à la perte de la nation, mais à sa confirmation par la nation elle-même. Le gouvernement du Québec, au lieu de refuser le jeu de la construction de la réserve, la justifie. Dans ce nouveau contexte, le nationalisme n’est plus l’affirmation de soi, mais l’acceptation de son propre repliement identitaire. Cela dit, comment pouvons-nous expliquer cette situation inusitée et extraordinaire ?
Application politique de la gestion des attentes
Voici une idée encore peu développée dans les théories modernes de psychologie politique. Il s’agit de la théorie de la gestion des attentes. Cette théorie est assez simple à comprendre et s’applique bien au cas du Québec.
On sait tout d’abord que les populations et les sociétés, à l’image des individus qui les composent, ont des attentes, conscientes et inconscientes. Nous interprétons le futur en fonction de notre passé, c’est-à-dire à partir de nos réussites et de nos échecs. Nous voulons moins souffrir et nous nous projetons dans un avenir meilleur. Ce phénomène, en politique, explique les attentes, les rêves, et les espoirs de reconnaissance des peuples.
Psychologiquement, il se produit parfois des déformations de la réalité créées par le remplissement soudain et inattendu des attentes. En effet, nous sommes rarement déçus quand nous n’avons aucune d’attente. Cependant, a contrario, nous sommes tous heureux de recevoir un cadeau, ce qui flatte l’ego. Or le cadeau est encore plus apprécié s’il vient d’une personne que nous croyons incapable de l’offrir. Si nous estimons qu’une personne est peu généreuse, on n’anticipera pas le cadeau, lequel paraîtra alors plus gros que nature. Mieux : dès la réception d’un cadeau que nous croyons impossible, nous considérons (sur le coup et par l’effet de la chance) la situation avantageuse pour nous. Il s’agit en fait d’une illusion qui repose sur l’oubli de la conscience historique. Quand sourit la personne qui ne sourit jamais, nous oublions le passé et nous la trouvons tout à coup sympathique…
Quand il est politiquement judicieux de « donner »…
Mais revenons au Québec. Will Kymlicka l’avait vu : si les Québécois réclament le titre de nation, ils iront alors vers l’indépendance politique et l’allégeance au Canada sera problématique. Mais si l’on donne le statut, ils deviendront une nation comme les autres. Devenu nation sur un territoire, le Québec n’a plus rien à demander. L’effet psychologique fut magistral. Car si l’histoire moderne du Québec est construite sur des échecs, des fins de non recevoir, c’est-à-dire sur la non reconnaissance de la part du fédéral, ce qui a fait baisser les attentes, le geste surprise du gouvernement Harper, pour se distinguer de la gouvernance libérale et amie des commandites, peut avoir hypnotisé un bon nombre de Québécois. Recevoir un cadeau, entendre des promesses dans sa langue, cela peut enchanter certaines âme sensibles.
L’illusion nationale et l’édification d’un État multinational
La nationalisation subtile qui se produit dans le moment procède peut-être d’une rigoureuse application de la gestion des attentes. De nombreux Québécois, loin de saisir la logique des attentes, ont le sentiment d’être enfin reconnus pour ce qu’ils sont devenus : une petite « nation » dans le monde. Comme nation, il est désormais normal que le gouvernement fédéral gère le territoire et décide de ce qui est bon pour elle. Quand ils empruntent les mots du fédéral sans se poser trop de questions, quand ils acceptent de recevoir un statut politique en cadeau au lieu de se le donner eux-mêmes par leur démocratie, ils rendent crédible l’édification d’une fédération multinationale. S’ils trouvent acceptable d’être confinés au rang de nation, de « seconde » nation, de nation nationalisée de l’extérieur, c’est qu’ils se nationalisent à la vitesse de leur repliement politique. Les Québécois redeviennent lentement des Canadiens-français, des habitants de seconde zone tout simplement.
Cependant, cette nouvelle nationalisation n’est pas la fin du monde. Il y aura un lendemain que l’on peut prévoir. Toute la difficulté de la prévision concerne l’intensité du sursaut, c’est-à-dire la force du réveil. Si le sursaut ne dure pas très longtemps ou n’est pas assez puissant, les risques de voir le Québec devenir un territoire augmentent. Peut-être convient-il de rappeler ici que le terme nation, dans sa redéfinition fédéralisante, doit conduire à la territorialisation, c’est-à-dire à l’isolement et à la dépendance. En ce sens, le Québec ne se dénationalise pas, comme l’avait anticipé le livre de Kymlicka, il se nationalise sur son territoire à l’intérieur d’un nouveau Canada, un vrai État multinational enfin responsable de toutes ses minorités.
Dominic DESROCHES
Département de philosophie / Collège Ahuntsic
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