Le Canada, qui s’est appelé Dominion britannique et qui parsème les couleurs british sur tant de drapeaux provinciaux, constitue un cas singulier dans l’histoire du colonialisme. Il prétend constituer un monde à part. Un rapport du Commissariat sur le français, simple langue étrangère au Canada, ou d’autres facteurs corrélatifs comme l’amoindrissement du poids du Québec dans la fédération, n’éclairent jamais sur les intentions du Canada.
Il suffit pourtant de quelques minutes pour s’apercevoir que la belle vertu canadienne paraît être en train de réaliser, sans tambour ni trompette, les intentions conquérantes de l’Empire. Le langage est tellement cousu de fils blancs. Le français reste « un beau défi », l’occasion de travailler mieux.
On ira même plus loin. Jean Charest et les grands journaux vous raconteront que, dans un colloque canadien, le Québec présidait l’univers avec tous ses points et ses cercles. Qui racontera que le Québec ne trouve pas sa place ? La question ne se soulève même pas. Le Canada, le Québec l’a créé, dit Stephen Harper, alors, forcément il en fait partie. En effet, on se fait si bien digérer que, bientôt, le Québec ne fera même plus mal au système.
Un fédéraliste soutiendra qu’il y a beaucoup de fraîcheur dans cette faculté québécoise de douter de son propre malheur. Naguère on présentait le nombre de soixante-quinze députés comme un instrument de salut. Maintenant qu’il s’avère qu’il s’agit d’une béquille dérisoire, tout ce que le Québec peut faire, en respectant les limites du cadre canadien, c’est se raconter des histoires, alimenter confusément ses espérances.
Une province peut toujours vivre de l’idée qu’elle est une province importante et que, comme province, elle ne sombrera jamais. En effet, la province du Québec est dans la parade. En effet, un Québécois peut être élu à la tête du Canada et devenir beaucoup plus puissant, comme si, tout à coup, il tenait le Québec, sa propre nation, dans le creux de sa main, signer pour elle, la soumettre aux grandes conditions.
Le Canada inspire des certitudes bien naïves, la première étant que la minorisation du Québec peut être évitée. Aujourd’hui comme hier, les fédéralistes allèguent que le Québec est responsable de son poids dans la fédération. Il n’a qu’à faire aussi bien en matière de peuplement et exploiter ses ressources en suivant les règles de productivité nord-américaine.
La province redeviendra un pôle d’attraction, dit le protagoniste d’un virage à droite. On comprend à demi-mot que l’âge du déclin a été entamé avec la loi faisant du français la langue officielle et que depuis, notre nation se consume dans l’isolement. Les Canadiens le croient. Ils sont bien contents que Justin Trudeau ose dire tout haut ce que la majorité canadienne ne pense même pas tout bas.
On explique le fait que le Québec soit à la traîne par la social-démocratie, l’indépendantisme, un tempérament ethnique déviant. Il est certain que les soixante-quinze députés qui sont garantis au Québec par la Constitution représenteront une fraction plus petite des députés au Fédéral mais à qui la faute, dira très souvent un membre de l’intelligentsia canadienne. D’ailleurs, cela n’empêche pas un Québécois de devenir premier ministre du Canada : Justin Trudeau ferait bien l’affaire ou un autre frenchie trempé dans l’humanisme universel canadien.
Si le Québec veut avoir plus de députés que les soixante-quinze alloués, il n’a qu’à prospérer et à attirer autant de travailleurs que ne le fait l’ouest du pays avec son pétrole, argue-t-on. Il y a beaucoup de mauvaise foi dans cette façon de voir mais comme on y croit, comme on veut y croire ! On doit s’en tenir à un nombre très réduit d’idées pour respecter cette tendance au Canada de s’exonérer du blâme et de se déclarer grande nation idéaliste, blanche comme neige.
Le Québec a beau être la plus grosse province canadienne, ni par ses dimensions ni par ses ressources ne peut-il constituer un foyer d’essor démographique aussi imposant que le territoire canadien réservé aux Etats anglophones. Fatalement, même avec une revanche des berceaux, le Québec ne pourra jamais renverser la minorisation de sa population au sein du Canada.
Ceci dit, avant l’émergence du Bloc Québécois, un député du Québec se bornait ordinairement à vouloir des amis puissants à Ottawa. Les députés allaient se faire valoir comme représentants de la « belle province ». Dans une telle veine, le Québec dût-il être autorisé à élire cinq cents députés, l’avant-poste de la nation québécoise n’apparaîtrait nulle part. Pour un fédéraliste, la question n’est pas de s’interroger sur le maximum dont le Québec est capable au sein du Canada car l’un et l’autre ne font qu’un et leurs capacités s’additionnent.
Le poids du Québec décline et sa nation ne dispose que d’un Etat provincial mais, comme le disait Trudeau père et, maintenant, Trudeau fils, sous les applaudissements nourris, il faut se moquer des dangers : « vivre dangereusement ». Il n’y a rien d’autres que cet héroïsme de toc, à moins de demander sans rire au Canada des dispositions qui nous protègent comme nation de la mort.
Évidemment, on ne peut formuler une requête, un droit de sur-représentation de la population québécoise. L’ouest, l’Ontario, les Maritimes, les anciens territoires convertis en province, auront nécessairement droit à de plus en plus de sièges. C’est mathématique.
Le pouvoir multiplicateur de la population anglophone s’appuie sur le nombre, un territoire plus vaste, la possession d’un Etat national voué aux intérêts du groupe ethnique anglais. Pourtant, au nom de la liberté des opinions, on se fait répéter que le français peut prendre un bain de jouvence partout au Canada. Les travailleurs québécois exilés se font bien accommoder…
Alors on se rassure. La possibilité de la mort n’est pas survenue qu’une seule et unique fois dans notre passé. La nation québécoise a toujours surmonté. On se fait dire que ça ne dépend que de nous… ou bien sinon… on se fait dire que, les règles étant ce qu’elles sont, personne n’en décide et n’a le pouvoir d’en décider autrement.
André Savard

