On se serait cru dans les meilleures années de Robert Bourassa. L’allocution d’Henri-Paul Rousseau devant la Chambre de commerce de Montréal ne méritait pas la une hier soir, alors qu’une nouvelle sportive concernant le Canadien de Montréal volait la vedette au bulletin de 18h. Les explications au sujet des 40 milliards $ perdus par la Caisse de dépôt et de placement (CDPQ) ont laissé la place à la nouvelle du jour, au drame national qui se vivait alors dans toutes les chaumières du Québec, Bob Gainey venait tout juste de congédier Guy Carbonneau.
Même constat ce matin, j’ouvre la radio et la première chose que j’entends, ce sont les réactions négatives des partisans. « Guy Carbonneau paye pour la mauvaise performance de ses joueurs ! » Je n’ai pu alors m’empêcher de revoir en flash-back ces images d’applaudissements nourris des gens d’affaires de Montréal à la suite du discours très attendu d’Henri-Paul Rousseau plaidant son innocence devant la Chambre de Commerce de Montréal.
Comme nous n’avons plus de héros, nous nous attachons à nos perdants. Nous les élisons, les adulons et les récompensons. Quand ils perdent, nous les ovationnons devant la Chambre de Commerce. Ce n’est certainement pas à cause de sa gestion exemplaire que les Québécois ont réélu Jean Charest, le plus impopulaire des premiers ministres québécois au cours des cinq dernières décennies, probablement le plus incompétent et peut-être le plus perfide.
Faire toute une campagne juste sur l’économie, sans jamais répondre à la moindre question de ses adversaires portant sur la situation de la Caisse de dépôt et de placement, en feignant un mélange d’ignorance, d’incompétence et de confiance en soi, relevait tout simplement de l’exploit et méritait certainement qu’il soit réélu dans l’esprit de nombreux Québécois qui aiment tant leurs ratés sympathiques, comme chantait Robert Charlebois.
Comment ne pas aussitôt penser que Jean Charest aurait pu servir de modèle pour le personnage d’Omer Simpson, à moins que ce soit le contraire, que ses conseillers lui aient suggéré d’imiter le populaire père de Lisa, Bart et Maggie qui, cette année, fêtera ses vingt ans de longévité à la télévision américaine ? De quoi faire frémir encore une fois tous les Québécois dans leurs chaumières. Peut-on imaginer un seul instant à quoi pourrait ressembler le Québec après vingt ans sous le régime de Jean Charest !
Comme on a pu le constater à l’occasion de la campagne électorale de 2008, jouer les gros colons peut devenir un avantage en politique québécoise, mais le succès de cette opération demeure toutefois une question de dosage. Mario Dumont a essayé et ça n’a pas fonctionné. On ne peut pas être crédible lorsque dans le même discours devant une foule de bérets blancs on passe de la gestion de la Caisse de dépôt aux sapins de Noël qu’on a sortis de nos écoles. Jean Charest est plus subtil, il parle de choses qu’il ne connaît pas en ayant l’air d’y croire. Comment peut-on alors l’accuser de mentir, sachant qu’il est innocent en ces matières ?
Malheureusement pour le PQ, Pauline Marois n’a pas le même talent. Vous remarquerez, lorsqu’elle s’adresse à la foule ou qu’elle parle devant une caméra, affectant un sourire pincé, elle a toujours le visage légèrement détourné alors qu’elle regarde ses interlocuteurs du coin de l’œil. Des images qui font mouche et que les médias ne se sont pas gênés de multiplier tout au long de la dernière campagne électorale. Si une image vaut mille mots, nous savons tous qu’une boutade fait rire et oublier tous les soucis !
C’est à cela que je pensais hier soir, lorsque je regardais le bulletin de nouvelles de 18h. à la SRC, à la duplicité de nos gouvernants, à la complaisance des médias et de leurs journalistes qui se satisfont de clips en guise d’information. Eux qui s’étaient acharnés sur le sort de Bernard Landry en 2003 pour des péchés beaucoup moins graves que ceux commis par Jean Charest au cours de ses deux premiers mandats. Comment ne pas aussitôt penser à la condamnation de Patrick Bourgeois par Pauline Marois la semaine dernière ? Si nous aimons nos perdants, la naissance d’un nouveau héros nous est insupportable.
Et puis il y a tous ces exs du sport et de la politique qui envahissent nos écrans, ceux qui gagnent leur vie en vantant les perdants ou en cassant du sucre sur leurs dos dans les médias, et dont l’opinion est requise à toute heure du jour pour commenter les nouvelles, y compris les faits divers. S’ils aiment tant les perdants, c’est probablement parce qu’ils font plus souvent la une que les gagnants, le pain et le beurre des Frulla et autres Lapierre de la télévision québécoise en dépendent.
Ne nous le cachons pas, les mauvais coups des perdants sont autant d’occasions données aux commentateurs de se mettre en valeur, de multiplier leurs présences à la télévision et à la radio et, par voie de conséquences, les cachets qui vont avec. Nul doute que s’ils avaient pu partir avec le magot lorsqu’ils ont quitté la politique, comme l’a fait Henri-Paul Rousseau en entrant chez Power Corporation, on ne les verrait plus et on les entendrait beaucoup moins souvent !
* Titre d’un roman de Tonino Benacquista

