
J’aurais bien aimé terminer l’année 2012 sur une note plus positive. Après tout, n’avons-nous pas survécu à la fin du monde ? Mais les nouvelles qui nous arrivent de partout ne sont vraiment pas « jojo » si l’on se donne la peine de gratter un peu sous la surface des médias à la solde qui ne veulent absolument pas que nous sachions ce qui se passe, des fois que ça nous donnerait des idées.
Pourtant, même des faits divers comme le massacre des petits écoliers de Newtown atteignent désormais des proportions telles qu’il n’est plus possible d’occulter la désagrégation du tissu social américain qui se cache en arrière. Le recours aux armes est un acte de désespoir, et ce désespoir a une cause même si elle est difficile à décrypter parce qu’elle se décline sous plusieurs facettes.
Je suis tombé vendredi soir sur une série de chiffres époustouflants qui nous aident à prendre la mesure non plus seulement du déclin de l’empire américain, mais de sa chute brutale. Ils valent la peine qu’on s’y attarde car ils auront, à plus ou moins brève échéance, des répercussions considérables sur nous.
Ces chiffres sont rapportés dans un article repris sur le site ZeroHedge, une excellente source d’information économique et financière que je consulte quotidiennement. Le titre ? « 75 Economic Numbers From 2012 That Are Almost Too Crazy To Believe » . En français, « Soixante-quinze statistiques de 2012 presque trop difficiles à croire ».
Pour les fins de ce texte, j’ai choisi d’en regrouper quelques unes sous 10 rubriques. Les chiffres qui me parlent à l’âme, soit en raison de mes sensibilités personnelles ou de mon expérience professionnelle aux niveaux supérieurs de plusieurs grandes entreprises canadiennes et québécoises, ou à la tête de la division québécoise de l’Association des manufacturiers canadiens.
1. Pour mesurer l’ampleur des dégâts, rien ne vaut les statistiques sur la pauvreté. En voici quelques unes qui sont très révélatrices. Aujourd’hui, 47,7 millions d’américains sont admissibles aux tickets alimentaires (food stamps), un programme qui permet de tenir en vie les plus démunis. En 2008, ce chiffre n’était que de 31,6 millions. En 1970, 1 américain sur 50 recevait des tickets alimentaires. Aujourd’hui, la proportion est de 1 sur 6,5. Le nombre des personnes admissibles aux tickets alimentaires est désormais supérieur à la population combinée des États suivants : Alaska, Arkansas, Connecticut, Delaware, District de Columbia, Hawaï, Idaho, Iowa, Kansas, Maine, Mississippi, Montana, Nebraska, Nevada, New Hampshire, Nouveau Mexique, Dakota du Nord, Oklahoma, Oregon, Rhode Island, Dakota du Sud, Utah, Vermont, Virginie Occidentale, et le Wyoming ! ! ! Ouf...
2. Quand vous faites le total de tous les Américains en âge de travailler aujourd’hui qui se retrouvent sans travail, il surpasse les 100 millions (sur une population totale de 313 847 465). Si vous considérez que le groupe en âge de travailler est grosso modo celui des 15 à 64 ans, la taille de celui-ci est approximativement de 211 millions de personnes. C’est donc dire que près de la moitié des personnes en âge de travailler aux États-Unis aujourd’hui sont sans travail. Voilà une donnée que les statistiques du Bureau of Labour Statistics (BLS), l’équivalent américain de Statistique Canada, se gardent bien de révéler.
3. Voici une autre donnée qui est révélatrice du climat des affaires : 55 % des dirigeants de PME ne se relanceraient pas en affaires si c’était à recommencer, et surtout pas dans le contexte actuel.
4. Un million d’enfants inscrits à l’école publique aux États-Unis vivent dans des familles sans abri. Ce nombre a enregistré une hausse de 57 % depuis l’année scolaire 2006 -2007.
5. La part des États-Unis dans le PIB mondial a chuté à une vitesse très rapide, de 31,8 % en 2001, à 21,6 % en 2011. Un tel rythme traduit nécessairement des dislocations profondes.
6. En 2000, plus de 17 millions d’Américains oeuvraient dans le secteur manufacturier. Aujourd’hui, ils sont un peu moins que 12 millions. Les États-Unis perdent 50 000 emplois manufacturiers par mois depuis 2001, gracieuseté de leur perte de compétitivité dans ce secteur et de la mondialisation. Or ces emplois, syndiqués pour la plupart, figuraient parmi les mieux rémunérés, et la fameuse classe moyenne américaine est en voie d’extinction lente : de 61 % à 51 % de 1961 à 2011. Seuls 24,6 % des emplois sont considérés comme de bons emplois. Soixante pourcent des emplois perdus pendant la dernière récession étaient de bons emplois. Cinquante-huit pourcent des nouveaux emplois créés depuis la dernière récession sont des emplois faiblement rémunérés. Les États-Unis perdent 500 000 emplois à la Chine chaque année depuis 2001.
7. À Détroit, capitale de l’industrie automobile américaine, autrefois synonyme du « Grand rêve américain » et de la réussite de son modèle économique, plus de 50 % des enfants vivent sous le seuil de la pauvreté, et près de 50 % des adultes sont des analphabètes fonctionnels, incapables de comprendre ce qu’ils lisent au niveau de ce que leur tâche exige.
8. En 2005, il s’est vendu aux États-Unis trois fois plus de maisons qu’en 2012. Cela fait désormais 5 ans que les tarifs d’électricité augmentent à un rythme plus rapide que l’inflation. Et de nombreux Américains ont vu leur taxe d’eau tripler depuis 12 ans (l’eau est infiniment plus rare aux États-Unis qu’au Québec, et elle est donc lourdement taxée). Par ailleurs, 20,2 millions d’Américains consacrent plus de 50 % de leurs revenus à se loger. Ce chiffre est en hausse de 46 % depuis 2001. Enfin, 25 millions d’adultes américains vivent actuellement chez leurs parents.
9. Un sondage récent a révélé que 40 % des Américains avaient moins de 500 $ en épargne, et que 28 % d’entre eux ne disposaient pas de la moindre réserve en cas d’urgence. Plus de 100 millions d’Américains sont inscrits à un programme ou un autre de bien-être social, et ce chiffre ne comprend même pas les rôles de la sécurité sociale ou de « Medicare ». Pourtant, 1 Américain sur 7 détient au moins 10 cartes de crédit. Allez y comprendre quelque chose. Et si les Américains s’endettent personnellement, leur gouvernement fédéral s’endette encore plus. Cette dette atteint désormais les 16 300 milliards $. Il y a quatre ans, lorsqu’Obama est arrivé au pouvoir, elle n’était « que de » 10 600 milliards $.
10. Et enfin, pour terminer sur une note un peu plus légère, l’entretien de la présidence américaine et de son titulaire actuel coûte au gouvernement américain 20 fois ce que le gouvernement britannique consacre à la famille royale (à ce prix-là, la reine est une « bargain » ! Qui l’eût cru ?).
Combien de temps cela va-t-il prendre à tous nos Elvis Gratton pour comprendre que notre salut ne viendra pas d’ailleurs, que le modèle américain est mort, que l’Alberta va s’étouffer avec ses sables bitumineux, avec ou sans pipeline, que l’Ontario va devenir une grande banlieue de Détroit, et que le Québec n’a d’avenir que s’il ne compte que sur lui-même ?
Falardeau avait tout vu venir. Son personnage d’Elvis Gratton en est la meilleure preuve. Pour tourner ainsi en ridicule l’attachement puéril d’autant de Québécois à l’incarnation du grand rêve américain, il fallait qu’il sache que la base de celui-ci était fragile et qu’il était condamné.

