« La Wallonie est une société dépendante depuis 1830. » C’est ce que m’avait répondu un jour le Professeur Michel Quévit à propos de la situation économique de la Wallonie.
La Wallonie au 19e siècle est considérée alors, en proportion de sa population (mais parfois aussi en chiffres absolus), comme la deuxième puissance industrielle du monde. Mais dès 1859 (charbonnages et métallurgie), elle se voit dépossédée de la maîtrise de ses entreprises, car celles-ci sont peu à peu absorbées par des sociétés à portefeuille établies à Bruxelles. C’est-à-dire à « l’étranger » dans ce cas de figure, car cela instituait une logique purement financière de l’économie wallonne du même type que celle qui a provoqué la crise actuelle et qui a jeté la Wallonie au gouffre après la Deuxième Guerre mondiale.
On a dit aussi que le français, langue de la Wallonie, dominait la Belgique à cette époque. Mais, en même temps, c’est un parti très catholique et surtout très conservateur établi en Flandre qui va diriger les affaires du pays à partir de 1884. C’est à peu près à cette date que sont votées les lois linguistiques en faveur du néerlandais. L’article de Wikipédia (« Politique linguistique de la Belgique »), consacré à cette législation n’a pas tort d’écrire que les lois votées de 1888 à 1921 l’ont pratiquement toutes été par une majorité de parlementaires flamands (dont le total est majoritaire dans le Parlement belge), contre une majorité de parlementaires wallons (dont le total fut toujours minoritaire). C’est tellement vrai qu’un député wallon modéré proposa en 1921 que le parlement belge adopte la procédure du vote dit« bilatéral » (pour qu’une loi soit votée en Belgique, il aurait fallu qu’elle ait la majorité en Flandre et en Wallonie). Sa proposition d’amendement à la Constitution ne fut même pas prise en considération, les députés flamands rejetant a priori toute discussion sur ceci qui remettait en cause leur position majoritaire. Il est vrai que les lois linguistiques de 1932 furent, elles, l’objet d’un consensus. Mais c’est bien les seules. Contrairement à la légende que colportent des éditorialistes écoutés de grands journaux francophones qui s’étonnèrent que, le 7 novembre 2007, la Commission de la Chambre se divise entre d’une part députés wallons et francophones et d’autre part, députés flamands, en faveur de la division du fameux arrondissement Bruxelles-Halle-Vilvorde. Qui prétendirent même que c’était une rupture du consensus belge. Or celui-ci n’a que très rarement existé en ce domaine. En 1962 encore le tracé de la frontière linguistique qui fixe les territoires de la Flandre et de la Wallonie est imposée par la majorité flamande aux Wallons qui souhaitaient un autre tracé.
Ajoutons à cela que c’est surtout la Wallonie industrielle (la plus peuplée), qui a été écartée de la direction des affaires du pays. Cette Wallonie industrielle est représentée par le Parti socialiste (ou son ancêtre, le Parti ouvrier). Or, depuis sa fondation en 1885, ce parti ne fait d’abord partie d’aucun gouvernement . Puis à partir de 1916, il n’est représenté que dans les gouvernements d’union nationale (qui fatalement reprennent tous les partis). En dehors de cette formule nationale jusqu’en 1940, les socialistes sont toujours absents de tout gouvernement belge, sauf 333 jours très exactement. En 1938 et en 1947, des propositions wallonnes de révision de la Constitution dans le sens du fédéralisme sont à nouveau rejetées à la suite de votes Flamands contre Wallons. C’est le même cas de figure qui se reproduit en 1950 lors du référendum sur le retour de Léopold III. La Flandre vote majoritairement en faveur du retour et cette solution s’impose (puisque la Flandre est majoritaire). Ici, le mouvement populaire en Wallonie renverse la logique majoritaire flamande en usant d’une violence légitime. Le même mouvement tente en 1960 le rejet d’une politique de droite, mais il est contré : la gendarmerie et le gouvernement belgo-flamand parvient à faire que la grève s’épuise. C’est à ce moment que le mouvement ouvrier va épouser la thèse autonomiste en Wallonie. Seul un fédéralisme de plus en plus poussé peut faire échapper la Wallonie à sa minorisation par la Flandre.
Récemment, si Bruxelles est la région la plus riche du Royaume et à 90% francophone, c’est, récemment, la seule Région wallonne qui a consenti un effort supplémentaire de 200 millions d’€ pour aider l’enseignement tant en Wallonie qu’à Bruxelles (où sont installées souvent les écoles supérieures les plus importantes), la Région bruxelloise ne versant pas un centime. Mais les voix autorisées en Belgique francophone insistent sur la nécessité pour la Wallonie de se lier à Bruxelles étant donné sa puissance économique. C’est sans doute pour cela que la Wallonie en pleine crise dépense autant d’argent pour l’enseignement à Bruxelles ? Il y a là tellement d’absurdités en Belgique qu’on se demande comment les Wallons n’ouvrent pas les yeux. Une certaine majorité d’idées en Wallonie considèrent les Wallons comme perdus s’ils se détachent de Bruxelles à qui, on vient de le voir, ils commencent à payer tribut. La vision de la Flandre selon laquelle la Wallonie vit à ses crochets est également une idée répandue dans l’opinion publique wallonne qui y acquiesce et, alors que les Wallons sont minoritaires et dominés, ils craignent une autonomie plus poussée que leurs dirigeants politiques wallons disent eux-mêmes appréhender et dont ils s’échinent à reporter l’échéance (1).
Mais la logique de la domination n’est pas qu’un pur rapport de force. Elle induit dans l’esprit du dominé le sentiment que c’est lui qui aurait le plus à perdre d’une modification qui, cependant, lui rendrait la liberté et l’indépendance. En Belgique, la Wallonie confirme un phénomène qui s’observe partout. Pour être libre, il faut aimer la liberté.
(1) Je n’écris pas tout ceci en isolé. En principe, à l’heure où s’écrivent ces lignes, une lettre ouverte d’intellectuels et syndicalistes wallons devrait être parvenue au Gouvernement de Rudy Demotte.

