Le texte suivant fut envoyé au quotidien Le Monde, jeudi 9 juillet dernier. J’aurais aimé pouvoir le faire parvenir plus tôt à ce journal mais, vous me l’accorderez sans doute, il ne convient pas de s’opposer à un Prix Nobel de littérature, et en particulier celui-là, sans faire au moins un petit effort de style.
Je ne revendique nullement que mon point de vue soit celui de tous les Québécois, mais aurait-il le seul mérite de provoquer un début de prise de conscience en France sur les attaques canadiennes anti-Québec que j’en serais satisfait ?
La Romaine, Monsieur Le Clézio, les Innus, la poésie, Rita Mestokosho et tutti quanti.
C’est en tant que Québécois à la double nationalité, vivant en France depuis 1995 et ayant la prétention d’y écrire au sujet du Québec et du Canada, que je me permets de réagir à la lettre récente de Monsieur Le Clézio au Monde (Quel avenir pour la Romaine ?, 2 juillet dernier). D’y réagir en espérant construire autour de la question un argumentaire qui élargit le regard de l’observateur. Comme pour respecter l’adage de l’arbre et de la forêt.
Tout d’abord, malgré les lacunes de son texte, Monsieur Le Clézio n’en aborde pas moins un sujet tout à fait pertinent. Comme d’habitude, pourrais-je ajouter ? Alors qu’il est moins dix pour l’Homme, qui pourrait en effet sauter de joie à l’annonce du harnachement prochain d’une rivière majeure ? Moi non plus, à sa suite, je ne vois pas quel déterminisme oblige le Québec à ajouter quatre grands barrages aux outils de sa production d’électricité. Les Québécois ne sont pas en manque d’électricité, ni pour leur consommation individuelle, ni pour leur développement économique ; l’Etat du Québec n’est pas en instance de faillite ; aucun de ses alliés et partenaires ne se trouve dans une situation d’urgence. Alors, quant à moi, aucun gouvernement québécois ne devrait essayer de justifier l’augmentation de production de son hydro-électricité. Moi aussi j’ai assez envie de partager la Terre avec les milliers de générations qui, normalement, devraient pouvoir succéder à la nôtre. Lorsque le dernier coup de scie sera donné à la branche sur laquelle, pour l’instant, de petits bûcherons prospèrent, la dégringolade risque d’être tristement spectaculaire pour tous dans son enchaînement.
Mais alors, vous entends-je me dire, si je suis d’accord avec l’auteur du texte, pourquoi écrire une réaction ?
Parce que si je partage les préoccupations de Le Clézio, je m’inquiète toutefois beaucoup du raisonnement qu’il présente pour convaincre. Je l’écris clairement : je ne doute en rien de la bonne foi de son auteur, mais je me demande s’il ne se serait pas fait berner par ses sources ? Pour m’en expliquer, qu’il me soit permis ici de poser la question d’antithèse suivante : alors que tout en est décidé depuis des mois, que toutes les parties ont été entendues et écoutées, que toutes les instances démocratiques reconnues furent parties prenantes de la décision et que le projet est définitivement lancé, à quoi et à qui peut donc profiter sa prise de parole internationale tardive ?
Parce que dans le cas actuel des choses, Monsieur Le Clézio l’admettant lui-même dans son texte en annonçant que le 21 juin dernier, "la nation innue... a décidé de se rallier au projet", que cela soit ou pas "sous la pression des avocats d’hydro-Québec", le fait demeure : le projet en question ne date pas d’hier. Surtout qu’il ne s’agit pas d’un projet pour un site naturel qui se trouve au fond d’une forêt inaccessible à quiconque, au sein d’un pays à circulation restreinte d’informations et où la langue parlée reste peu accessible à un francophone. Pour preuve, sous la plume de René Boudreault, un article critique à ce sujet fut publié le 27 avril 1998 dans le quotidien montréalais Le Devoir (La ruée vers l’or liquide)... Cela jumelé au fait que le début des travaux a été annoncé en mai 2009, il m’étonne que le récent nobelisé réagisse si tard. Trop tard !
Je suis méfiant ?
Oui c’est vrai, je le suis. Mais j’ai mes raisons et ne suis pas le seul de mon espèce à l’être. D’ailleurs, comme celles-ci n’ont rien de personnelles et tout de politiques, toléreriez-vous que je les partage ici avec vous ?
Voyez-vous, autant par détermination politique que par configuration géographique, l’aménagement de barrages est devenu l’empreinte collective la plus forte que le peuple québécois a lui-même inscrit sur son territoire. Outre l’enracinement de la langue française, les succès mondiaux du Québec en cette matière ont fini par représenter pour eux l’équivalent de ce que sa compétence en vin symbolise en France. Mais attention, par cette comparaison, je ne juge évidemment pas de l’offensif ou de l’inoffensif des deux marques territoriales ; je trace un parallèle pour mieux illustrer à quel point remettre en question le Québec à ce sujet peut indisposer, voir irriter carrément, tous les individus qui voient en cette maîtrise une marque d’identité territoire majeure.
Pour comprendre la chose, il faut savoir que la nationalisation des moyens de production en électricité eut lieu dans les années soixante, à peine quelques années avant le bien connu cri du coeur du Général de Gaulle et, au contraire de ce que Monsieur Le Clézio annonce, qu’Hydro-Québec n’est pas "une multinationale caractéristique du grand capitalisme", mais bien une Société d’Etat appartenant à tous les citoyens du Québec. Amérindiens inclus et bien que certains gouvernements au Québec ont parfois la fâcheuse tendance à l’oublier... Dès ses débuts, puisque ce fut même l’une des principales raisons de sa création, cet organisme participa à l’extraction des Canadiens français, telle l’appellation en usage alors, de cette gène séculaire dans laquelle les avaient installé, deuxième moitié du 18è siècle, les événements définitifs de leur Nouvelle-France. Ce qui n’est toutefois pas tout.
Là-dessus, s’ajouta très vite que le démontage progressif de la mainmise des anglophones sur l’économie du Québec, amorcé donc dans l’immédiat après-guerre et généralisé au tournant des années 70, n’eut rien pour plaire aux financiers du Canada. Pas plus aujourd’hui qu’hier, non seulement ne souhaitent-ils pas voir fleurir la francophonie du Québec mais, par souci d’économies et de philosophie sans doute, ils préfèrent favoriser l’anglophilie partout au pays. Depuis lors, par conséquent et en parallèle puisque la chose n’en est pas détachée, la progression dans la population du Québec de l’idée de l’indépendance politique ne fait rien pour les réjouir. En effet, qui donc peut être si totalement aveugle et sourd pour ne pas remarquer que partout où la consommation de masse s’accroît, l’usage de la langue anglaise y croît de pair ? Et vice-versa.
Donc, milieu des années soixante-dix et début années quatre-vingt, un premier puis un deuxième gouvernement indépendantiste furent élus. Malgré tout, en 1980, au résultat d’un premier référendum, l’alternative proposée fut toutefois rejetée par une majorité de Québécois. Cependant, les promesses ambiguës tenues par les politiciens fédéralistes pour les inciter à ne pas créer leur propre pays et les crises continuelles qui opposèrent au Canada les gouvernements provinciaux successifs du Québec, firent encore progresser l’idée parmi ce peuple. Et en 1995, nouveau référendum qui lui, ne fut plus perdu par les francophones que d’un seul petit pour cent des voix... Chose significative, ce résultat fut obtenu alors que pour vingt pour cent de la population votante, la proportion de citoyens québécois qui ne parle pas français, il convient de rejeter sans nuance cette option politique.
Seul ennui durable, sentant les choses tourner à l’avantage de leurs adversaires politiques avant même le jour du vote, les opposants à l’indépendance du Québec développèrent une vraie belle frousse. D’ailleurs, pour emporter la consultation, le gouvernement du Canada en arriva même à largement outrepasser les lois référendaires et de l’immigration (lire à ce titre Le référendum volé, du journaliste Robin Philbot, aux éditions Les intouchables et Jean Pelletier : entretiens et témoignages, du regretté Gilbert Lavoie, journaliste aussi, chez Septentrion)...
Incapable d’accepter d’aménager la Constitution canadienne de manière à ce que le Québec puisse agir pleinement pour préserver sa culture et sa langue d’une chute finale éventuelle, le Canada entretient chez lui cette crainte. Par conséquent, il ne cesse de supputer qu’à la prochaine occasion, selon toute vraisemblance, la majorité du Québec basculera définitivement vers sa pleine souveraineté nationale. Contre cette probabilité, c’est donc avec la peur au ventre que les gouvernements successifs du pays agissent pour défaire une décision majoritaire qui tomberait en ce sens.
Depuis 1995, je ne l’invente pas, quiconque s’intéresse de près au Québec ne peut que l’observer, pour éviter de donner plus de pouvoir aux Québécois, tant à l’intérieur de ses frontières qu’à l’étranger, le Canada investit temps, argent et relations pour présenter toutes choses québécoises à sa manière. Tout y passe : culture, histoire, commerce, etc. D’ailleurs, ne me croyez pas sur parole. Faites "Option Canada" et/ou "Scandale des commandites" sur Internet et, en cliquant "recherche", vous jugerez librement par vous-mêmes des stratégies de communication et des budgets colossaux qui sont mis en place pour le faire.
A l’échelle internationale comme à celle nationale, à condition bien sûr que la face soit sauve, l’idée générale est de discréditer d’avance les Québécois par tous les moyens possibles en montrant que sans le Canada, point de salut pour les francophones de ce pays.
Et ça marche ?
Oui ; du moins parfois...
En suis-je donc à dire que le prix Nobel de littérature se prêterait au dénigrement politique de la principale minorité francophone d’Amérique du Nord ?
Non, bien sûr que non. Ou en tout cas, sans doute pas sciemment. Sa détermination à défendre les Droits de l’Homme partout sur la Terre, et pour toutes les minorités, le met quant à moi à l’abri d’une telle insinuation. Non, je ne doute pas de sa bonne foi, sauf que le procédé de la lettre de Monsieur Le Clézio m’étonne autant qu’il me déçoit. D’invoquer les "lieux merveilleux" de la rivière La Romaine, les "forêts du Grand Nord", l’harmonie de la vie des Innus avec la nature, la poésie de Rita Mestokosho, en laissant entendre que le Québec est ou sera responsable des drames qui les frapperont à coup sûr ; de rapprocher le fonctionnement d’Hydro-Québec de ce "grand consommateur d’énergie (fossile ou naturelle)" que sont les Etats-Unis en y liant plus loin le manque d’attention qu’ils pratiquent envers les Amérindiens ; de suggérer que "des groupes de protection des minorités" ont tenté de "faire arrêter le monstrueux projet" alors qu’il n’en nomme qu’un seul, le Survival International ; par la nature même de ces diverses évocations, cela ne me semble aucunement pouvoir faire changer quoi que ce soit au projet qui démarre.
Parce que pour avoir encore une chance de changer quelque chose dans ce mauvais projet, il vaudrait assurément mieux s’en prendre aux deux élus qui sont à sa tête qu’à tout le Québec en entier ! Qu’une telle sommité littéraire choisisse de s’en prendre au Québec plutôt qu’à ses politiciens, qu’il fasse ainsi le jeu de tous les gouvernements canadiens depuis 1995 en brouillant l’image globale des Québécois dans le monde, même s’il n’en perçoit rien de la chose, comment ne pas s’en poser des questions ?
Si Monsieur Le Clézio avait interpellé Madame Nathalie Normandeau et Monsieur Jean Charest, respectivement ministre des Ressources Naturelles et de la Faune de même que premier ministre du Québec, alors oui, j’aurais pris tout de son appel au sérieux sans sourciller du reste. Mais bien entendu alors, outre d’avoir à présenter un argumentaire solide pour démontrer que le fonctionnement du gouvernement québécois actuel est déficient, un inconvénient de la chose aurait été d’incommoder politiquement deux amis du président et du gouvernement Sarkozy. Mais bon, après tout, lorsqu’on veut sauver une minorité d’une catastrophe imminente, ne faut-il pas accepter aussi de se mouiller dans son propre pays ?
Par des affirmations qui jettent le doute sur le sens démocratique des Québécois, par des silences qui oublient la prépondérance et les ascendances connues des responsabilités canadiennes sur celles québécoises en matières autochtones (bien qu’il s’agisse d’une critique internationale, pas une seule fois le nom du Canada n’apparaît alors que celui du Québec y est répété neuf fois...), ne pouvons-nous pas nous interroger sur l’identité des sources d’information auxquelles l’auteur a eu accès sur ce dossier ? Surtout lorsqu’on sait qu’en ce même jour où l’article du Prix Nobelisé parut, par hasard sans aucune doute, le Québec oeuvrait, à titre d’Etat, pour être invité au prochain Sommet de Coppenhague sur le réchauffement planétaire. Cela, à la grande insatisfaction ouverte du Canada qui en grogne largement chez lui...
Même en partageant tout à fait le souci écologique qu’il y manifeste, le manque de recul politique de la lettre de Monsieur Le Clézio participe joyeusement au discrédit général des Québécois à l’étranger. En commençant par en France, pays majeur en terme international mais où les citoyens ont la fâcheuse tendance à ne pas rejeter d’emblée le point de vue des Québécois sous prétexte que la langue dans laquelle ils le manifestent n’est pas l’anglais.
Chose que De Gaulle et d’autres avaient bien compris en une époque pas si lointaine et qui, malheureusement, semble encore avoir échappé à quelques-uns aujourd’hui.
Je vous remercie sincèrement de m’avoir lu.
Yves Côté

