L’ombre anglaise sur notre identité selon Jean Bouthillette
Voici un résumé du premier chapitre du Canadien français et son double de Jean Bouthillette. Travail difficile puisque je ne peux pas citer tout le livre. Mais travail nécessaire.
Je cite Bouthillette dans son essai de psychanalyse collective.
Dépersonnalisation
“Quand nous tentons de nous saisir comme peuple, ou de nous projeter sur le monde, une présence s’interpose. Où que nous regardions, infailliblement nous rencontrons l’Autre -en l’occurrence l’Anglais-, dont le regard trouble notre propre regard. Le Canadien français est un homme qui a deux ombres. Et c’est en vain que nous feignons d’y échapper : l’ombre anglaise nous accompagne toujours et partout. Et dans cette ombre nous devenons ombre.” (...)
Puisque nous ne sommes plus seuls dans ce pays, interroger notre identité de peuple dans sa relation à la présence anglaise peut nous conduire à mettre à nu l’être collectif. La nationalité peut n’être qu’une étiquette, mais, dissimulée, il y a l’âme d’un peuple.
Qui sommes-nous Canadiens français ? (...)
Avons-nous deux identités ? (...)
Car enfin si notre nom comporte deux vocables, notre identité est une. Cet adjectif français que nous ajoutons à notre nom originel n’ajoute rien à ce que nous sommes : il sert à nous distinguer de l’Anglais, qui se dit également Canadien, mais ne se distingue pas en nous quand nous nous saisissons comme Canadiens, Le terme français marque une relation à l’Anglais au sein d’un nom commun (...).
Nous sommes indissolublement Canadienfrançais. (...)
Quelle est cette image de nous-mêmes qui se dédouble ainsi dans le miroir de l’identité canadienne ?
Notre relation à l’Anglais serait-elle faussée à sa racine psychique ? (...)
A l’origine de cette dérive intérieure il y a, dans notre histoire, un événement que la mémoire refoule mais dont l’âme collective transmet la trace de génération en génération : la Conquête, qui projette en nous la grande ombre anglaise. La Conquête est brisure ; comme notre nom, comme notre être collectif. Et sans le savoir nous ressemblons à ce malheur initial, qui s’est figé dans l’âme commune en une durée qui nous ravit le présent.
C’est sous forme de résidu scolaire que la Conquête s’intériorise d’abord en nous, inoculée dans nos âmes d’enfants par une histoire bien divisée en deux parts qui se repoussent : avant, après ; qui sonnent comme toujours, jamais. Un régime français tout glorieux de notre présence héroïque et généreuse. Puis la cassure. C’est comme si tout d’un coup nous n’étions plus là, comme si notre vie s’arrêtait, le souffle de notre histoire coupé net. C’est désormais l’Anglais qui bâtit ce pays à son image ; et nous devenons les spectateurs d’une histoire qui semble ne plus être la nôtre. Il y a les bons gouverneurs anglais, soit ceux qui aimaient les Canadiens français ; et les autres, qui tramaient notre perte. D’une seule coulée dans nos jeunes âmes : Frontenac - “Allez dire à votre maître...”- ; Carillon. Et puis les Plaines d’Abraham. Tout se recroqueville subitement, nous désintéresse jusqu’au sursaut des Patriotes de 1837. Puis vient la torpeur définitive : plus notre histoire se fait contemporaine, plus elle s’éloigne et devient brumeuse. (...)
Mais la blessure est toujours là, si mal cicatrisée qu’elle se rouvre à chaque génération ou presque.
Et si la Conquête était infiniment plus qu’un simple saisissement de nos jeunes coeurs ?
( à suivre)
Robert Barberis-Gervais
Longueuil, 30 juillet 2009

