
« Les grands événements sont silencieux », ( Friedrich Nietzsche)
Le Canada est-il en train d’imploser, comme l’anticipait monsieur J.R.M Sauvé en 2004 ?
Je n’ai pas l’expertise géopolitique de M. Sauvé pour répondre à cette question. À l’évidence, une étape cruciale a été franchie : la fédération est entrée dans un processus irréversible de dislocation depuis cette élection fédérale de 2008.
Une dislocation survient quand un membre de la fédération fait primer ses intérêts d’État au détriment de l’unité de l’ensemble et que le rapport de force lui est favorable. Ça n’a pas encore été le cas pour le Québec, mais c’est bien le cas pour l’Alberta, comme je vais le démontrer plus loin. Mais revenons d’abord sur l’implosion.
Voici un extrait du texte de monsieur Sauvé, dont le titre avait frappé mon imaginaire. Une prédiction hallucinée, ou une donnée de la méthode géopolitique ? Jugez-en vous-même :
L’implosion du Canada
« Le terme implosion appliqué aux États est nouveau mais la réalité qu’il représente est ancienne. Implosion veut dire désintégration d’un État par l’intérieur, sans violence physique, ou presque, pour la simple raison que l’État concerné, n’existant déjà plus ou presque plus dans les faits, finit par cesser d’exister de droit. La prise de conscience d’un tel état de choses entraîne des transferts de pouvoirs et de compétences en faveur d’États naturels dont le poids politique ne permettait pas antérieurement d’agir en tant qu’États reconnus de plein droit.
Ne représentant plus rien dans le réel (de facto), l’État qui implose concède son existence juridique et constitutionnelle en faveur d’un ou plusieurs États montants. Comme toujours en matière d’État, la dévolution naturelle des pouvoirs entraîne une dévolution analogue des formes juridiques et des constitutions écrites. L’État existe d’abord par fait accompli, au terme d’une progression à la fois continue et discontinue de plusieurs siècles. Les formes constitutionnelles et juridiques qui viennent ensuite confirment ce qui existe déjà par principe et dans les faits. Autrement l’État est arbitraire et ne peut durer qu’aussi longtemps qu’il dispose des moyens de l’inféodation et de la coercition. »
Ce que je retiens de ce texte, c’est cette prédiction surprenante à l’effet que non seulement le Québec mais, aussi d’autres provinces, qui sont des États naturels, viendront elles aussi à vouloir se débarrasser de l’État arbitraire qu’est Ottawa. Sceptique, je me suis mis en mode veille-radar pour vérifier l’évolution de la fédération depuis 2006, en utilisant la grille géopolitique de M. Sauvé.
Depuis la publication de ce texte de M. Sauvé. La géopolitique de l’énergie a fait son oeuvre : la monté en puissance de l’Alberta a mené à la dislocation de la fédération. La première étape fut de laminer le parti de P.E. Trudeau lors de l’élection de 2008 ; et la deuxième, la prise de contrôle du gouvernement central à l’élection de 2011. C’est ainsi que « l’équilibre, un concept phare du fédéralisme »* a basculé complètement, de l’État arbitraire en faveur de l’État naturel.
En voici la démonstration.
Lors de l’élection fédérale de 2008, Stéphane Dion, alors chef du parti libéral, faisait campagne avec son fameux programme axé sur l’environnement : le « Tournant Vert », vite devenu dans les médias « le tourment vert » suite à la réaction des provinces pétrolières qui y voyaient l’équivalent du « Plan National de l’Énergie » que P.-E. Trudeau leur avait imposé en 1980 (un désastre devenu pour elles un traumatisme historique).
Dans une déclaration commune, les premiers ministres de l’Alberta et de la Saskatchewan y sont allées d’une mise en garde sans équivoque. Si Ottawa (lire les Libéraux) voulait imposer une politique qui nuirait à leurs intérêts énergétiques, il mettrait l’unité du pays en jeu :
« Alberta Premier Ed Stelmach even warned that national unity could become an issue if any federal political parties try to make electoral gains at the “expense” of certain regions. (…) Both Mr. Stelmach and Saskatchewan Premier Brad Wall are worried that the Liberals’ proposed environmental policies, including a carbon tax, would kill off foreign investment in the energy sector and raise production costs. »
Cette déclaration pourtant très lourde de conséquences n’a jamais été rapportée par les médias francophones du Québec. Et pour une raison bien simple, elle ne cadre pas avec la narration de « L’Idée fédérale » !
Et comment a réagi Stéphane Dion, le grand pourfendeur de séparatistes devant l’Éternel quand il s’agit du Québec ? Il est demeuré muet comme une carpe (ou carpette) face à ces cowboys séparatistes.
En 2012, il nous a expliqué qu’à l’époque (2008), il a eu un débat avec ses stratèges à ce sujet, mais qu’il a préféré ne pas répliquer pour ne pas nuire à la « cohésion sociale », un euphémisme pour ne pas nommer la bête de son vrai nom, le séparatisme qui menace l’unité du pays :
« Former Liberal leader Stephane Dion got into the fray Monday, revealing that he turned down a proposal from party strategists before the 2008 election to try to exploit Canadian misgivings over environmental damage caused by oilsands operations.
Dion said Mulcair’s statements were damaging to “national cohesion.” »
Michael Ignatieff allait ensuite remplacer Dion à la direction du PLC. Dans un discours prononcé dans l’Ouest, il démontre bien qu’il a pris acte que l’unité du pays était liée au pétrole de l’Alberta. La menace séparatiste avait porté :
« Over the past several months, Michael Ignatieff has been surprisingly positive toward the Alberta oil sands. In a Vancouver pub this past January, the Liberal leader had this to say : “It [the oil sands] changes everything about our economic future. It changes everything about Canada’s importance in the world.” This is new talk for the Liberal party, and it parallels Prime Minister Harper’s stance on the issue - that energy is a key geopolitical tool for Canada. But Ignatieff has gone even further, framing the oil sands as fundamental to the future of Canadian federalism. “Energy policy in our country is a national unity issue” the leader was quoted as saying at the same Vancouver meeting. Ignatieff’s explicit openness toward the oil sands stems from his desire to rebuild the Liberal Party in Western Canada and to escape the sour political legacy of Pierre Trudeau’s 1980 National Energy Program. »
Michael Ignatieff quitte le PLC et Justin Trudeau arrive dans la course à la direction du parti.
J’ai eu l’occasion de le croiser lors de la campagne électorale de 2008. Voici la question que je lui ai posée au sujet du rapport de force que le gouvernement central devait assumer avec l’Alberta pour imposer son Tournant Vert (j’avais le texte de monsieur Sauvé en tête) :
« Monsieur Trudeau, êtes-vous prêt à assumer le rapport de force avec l’Alberta pour imposer le Plan Vert de votre parti, comme votre père l’avait fait pour imposer son Plan National de l’Énergie ? ». Il a hésité, j’ai insisté. « Monsieur Trudeau êtes-vous prêt à assumer l’héritage de votre père ? », il a bombé le torse et a répondu : « Monsieur, je suis un Trudeau ».... À cet égard, j’aurai aimé l’entendre dire un, « Just watch me ! », encore plus convaincant. Car enfin, en assumant l’héritage de son père face à l’Alberta, il deviendrait un allié objectif de la souveraineté du Québec.
En 2012, j’ai eu ma réponse :
(Cyberpresse, 3 septembre, 2012)
« Le Programme énergétique national était une mauvaise politique pour l’unité nationale, a reconnu Justin Trudeau à Calgary ... C’était la mauvaise manière de gouverner dans le passé. C’est mauvais aujourd’hui. Et ce sera mauvais dans l’avenir »
L’acte de reddition de Justin Trudeau face à l’Alberta, qui va jusqu’à renier l’héritage de son père, marque la fin de la doctrine politique d’un gouvernement central fort qui dicte aux provinces ses volontés (du moins les provinces pétrolières). L’Alberta a renversé le rapport de force. La Doctrine qui a prévalu, de J A McDonald à Jean Chrétien, s’éteint ainsi dans le plus grand silence. Quelle est maintenant la nouvelle doctrine politique de la fédération ?
Suite à la dernière élection fédérale de 2011, l’Alberta a pris le contrôle complet du gouvernement central pour le mettre au service de ses intérêts énergétiques. La fédération est ainsi entrée dans un processus irréversible de dislocation. Je n’ai pas l’expertise de monsieur JRM Sauvé pour voir venir l’implosion du Canada, mais si c’est ce qui s’en vient, la dislocation en est sûrement une étape importante.
Sans nécessairement être encore l’implosion prévue, cette dislocation fait sauter le statu quo de facto et ne peut que mener à une reconfiguration de l’espace politique dans lequel l’Alberta jouera un rôle clé.
Ce contexte ouvre de nouvelles perspectives au Québec, d’autant plus que l’Alberta a un besoin « critique » de sortir son pétrole enclavé vers le corridor EST (Montréal). D’où le « dialogue » Alberta-Québec, déjà entamé. Le cadre de ces négociations et les termes possibles de l’entente sont déjà connus. Cela ne va pas sans risque, d’où la nécessité absolue pour les Québécois de suivre la partie de près.
Quelle est la nouvelle doctrine politique imposée par l’Alberta qui fait sauter la Constitution de 1982. Dans ce contexte, le Québec a-t-il un rapport de force pour défendre ses intérêts supérieurs. Et avec quels risques pour le gouvernement du Parti Québécois.
Suite à venir, en exclusivité sur Vigile .
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* L’équilibre, un concept phare du fédéralisme.
Pour le professeur Bruno Théret,
« un système fédéral « authentique » peut […] être défini comme celui dans lequel est institué un mécanisme d’autoconservation du principe fédéral qui régule en permanence sa contradiction constitutive entre unité et diversité : si l’unité l’emporte sur la diversité ou si, à l’inverse, c’est la diversité qui triomphe aux dépends de l’unité, on ne peut plus guère parler de fédéralisme » [1].
Le plus grand défi, en contexte fédératif, consiste donc à tenter de maintenir un certain équilibre entre les tendances à l’union et à la désunion qui s’expriment au sein des collectivités. Cette notion d’équilibre constitue le concept phare en contexte fédératif... »
[1] THÉRET, Bruno, « Du principe fédéral à une typologie des fédérations : quelques propositions », dans GAUDREAULT-DESBIENS, Jean-François, GÉLINAS, Fabien (dir.), Le fédéralisme dans tous ses états. Gouvernance, identité et méthodologie, Cowansville, Éditions Yvon Blais, 2005, p. 128
