“Le Canadien français et son double” (chapitre 5) de Jean Bouthillette
Extraits par Robert Barberis-Gervais
“Dépersonnalisation
“Le dédoublement de la personnalité. en même temps qu’il attisait en nous le refus de l’Anglais, nous amenait non moins inconsciemment à le considérer comme un père nourricier sans lequel nous ne sommes ni ne pouvons rien (...)
Le refus se double donc d’un secret consentement à l’Anglais.
(C’est cette ambiguïté qui est à la source de l’opportunisme politique de notre “bourgeoisie” traditionnelle, qui fut - et est encore- à la fois nationaliste et “collaboratrice”, son instinct de survie lui commandant à la fois, pour se tenir en selle, de flatter le peuple par des slogans autonomistes et de rassurer l’Anglais en l’assurant de notre docilité. Le dédoublement de la personnalité a conduit tout naturellement au double jeu politique, caractéristique des peuples dominés. (...) Tiraillé entre le refus et le consentement, le nationalisme traditionnel ne pouvait conduire à une libération nationale.)” (...)
“Avec la génération d’après-guerre, le Canadien français, par voie de la réalité socio-économique moderne, accède au présent. (...) Revenu d’exil, Il liquide son passé, rejette le nationalisme traditionnel dont il fustige l’irréalisme et stigmatise l’échec sur tous les plans, et projette sa nouvelle image dans une réalité canadienne globalement consentie. Le reprise canadienne-française loge désormais à l’enseigne de l’intégration lucide et franche au système perçu comme juste et raisonnable.” (...)
“Accéder au présent par la logique du système, c’est considérer la Conquête comme événement statique, c’est-à-dire qui a épuisé ses effets historiques, et faire de 1867 l’avènement dynamique d’une émancipation qu’a seul stérilisée le nationalisme traditionnel. La logique du système nous fait ainsi accéder à une fausse - et mauvaise- conscience de nous-mêmes : en croyant nous reprendre, nous nous repoussons.” (...)
“Refus de soi et refuge dans l’universalisme abstrait constituent la trame irrationnelle de notre seconde idéologie traditionnelle, ce pancanadianisme dépersonnalisé qui, sous les extérieurs d’une ouverture à l’autre et au monde, est secrètement une fermeture à soi. Loin de mettre un frein à la chute de notre identité, il en est la seconde forme d’expression.
Le pancanadianisme dépersonnalisé n’est donc pas une récupération de notre être mais un déracinement de la sensibilité canadienne-française. Avec le Moi, c’est la culture qui se décolle du terreau collectif et devient tour d’ivoire, richesse de l’esprit cultivée pour elle-même, produit sans patrie et à l’usage de l’individu émancipé. La culture pancanadienne est une évasion hors de notre québécité : elle s’est délestée de cette solidarité qui fonde les cultures nationales.
Le même processus de désolidarisation s’exerce dans notre vie socio-économique : le pancanadianisme dépersonnalisé compense l’échec de la collectivité par une surévaluation des vertus individuelles. C’est ainsi que l’excellence s’insinue en nous comme la condition de notre existence. L’Anglais est plus qu’à concurrencer : il nous faut lui être supérieurs. (Commentaire : penser au gala de l’excellence de “La Presse” qui revient chaque année.)
“Nationalisme traditionnel et pancanadianisme dépersonnalisé sont contraires, mais comme deux angles opposés par le sommet. Si, idéologiquement, ils se séparent, psychiquement, ils ne font qu’un. (...)
A la mélancolie orpheline du nationalisme traditionnel répond une sérénité orgueilleuse qui cache mal un stoïcisme désespéré.
Le pancanadianisme dépersonnalisé est la seconde forme d’expression idéalisée de notre échec historique.”
Robert Barberis-Gervais
Longueuil, 3 août 2009


