
Dès le 4 mai 2012, Jean Finet, capitaine et directeur des communications avec les médias de la Sûreté du Québec (SQ) était à Victoriaville. Pourquoi cette présence du directeur des communications dès le début des événements ? Avec l’échelon de capitaine, il est un des hauts-gradés de la SQ, directement relié au directeur général, Richard Deschesnes. Nous pouvons poser cette question : qui du haut-commandement de la SQ était aussi présent à l’intérieur de l‘hôtel Le Victorin ?
Entre le 4 mai et le 10 mai, Jean Finet a fait plusieurs conférences de presse ; celle du 10 mai nous semble la plus importante ; il fait le bilan de l’action policière. Le capitaine Finet affirme alors, sans sourciller, que la manifestation du 4 mai : « survenue vendredi lors du Conseil général du Parti libéral du Québec, tenu au Centre des congrès de Victoriaville, est sans doute la plus violente depuis celle du Sommet des Amériques à Québec en avril 2001 ».
Le 9 mai 2012, à l’émission « 24 heures en 60 minutes », lors d’un débat animé par Anne-Marie Dussault, Robert Poëti, ancien directeur des communications à la SQ, réplique à l’animatrice lorsque celle-ci compare l’émeute de Victoriaville aux événements d’Oka pour illustrer sa gravité, que cette manifestation lui rappelle plutôt celle du Troisième Sommet des Amériques à Québec. Madame reprend même la suggestion : Sommet des Amériques.
Comment expliquer cette convergence de point de vue de Finet et Poëti sur cette supposée ressemblance, centré uniquement sur le caractère violent qui se dégage des deux événements. Pourquoi cette insistance des deux hommes à vouloir comparer l’émeute de Victoriaville à une des manifestations les plus mythiques au Québec ? Depuis, 2001, le Québec a connu de nombreuses manifestations violentes.
Pensons aux manifestations contre la brutalité policière, pensons aux manifestations anti-capitalistes, pensons aux manifestions pendant le conflit étudiant de 2012 (avant le 4 mai). Nous savons que Robert Poëti était en 2001 directeur des communications avec les médias à la SQ et qu’il était donc le principal représentant de la SQ auprès des médias lors du Sommet des Amériques. Lorsqu’il intervient à l’émission d’Anne-Marie Dussault, il n’est pas encore devenu le député libéral de Marguerite-Bourgeoys (4 septembre 2012).
Prétendre que l’émeute à Victoriaville ressemble par sa violence à celle du Sommet des Amériques est peu crédible mais pourrait excuser la brutalité policière à Victoriaville. Pour notre part, cette évocation du Sommet des Amériques nous confirme que la brutalité policière en 2012 est le seul élément comparable entre les deux événements. Plus encore, sur une plus petite échelle, la violence policière démontrée par la SQ le 4 mai se compare et même dépasse celle de 2001.
Car, à part cet élément, il n’y a rien de comparable entre ces deux événements. Faisons un simple rappel :
Le Sommet des Amériques se tient sur trois jours (20 au 22 avril 2001) ; le samedi est la journée la plus mouvementée et violente. Deux manifestations se tiennent en même temps. Dans la haute-ville, il y a environ 10 000 manifestants autour des clôtures qui encercle le sommet des dirigeants politiques et dans la basse-ville, près de 55 000 personnes déambulent dans les rues. Alors que tout est calme dans la basse-ville, les violences entre manifestants et policiers dureront pendant toute la journée et une partie de la nuit dans la haute-ville.
Les forces policières sont au nombre de 6 515 agents. (SQ, GRC, SPVQ, le SCRS et l’armée canadienne). Plus de 55 % du personnel de la SQ a pris part à cet événement. Suite aux méfaits et dégâts, plus de 700 commerçants seront dédommagés pour un montant de 3 millions de $. La couverture médiatique est considérable et inédite au Québec : 3 000 journalistes provenant principalement des deux Amériques et plus de 300 caméras des différents médias nationaux et internationaux présents.
A Victoriaville, les manifestants sont concentrés dans un petit périmètre contrôlés par les policiers. Tant du côté des organisateurs que de la police, le nombre de manifestants est estimé entre 1 500 et 2 500. La manifestation va débuter vers 17 heures et se terminer à 21 heures. Globalement, il y a surtout des étudiants et des groupes communautaires chapeautés par la Coalition opposée à la tarification et la privatisation des services publics. Il y a aussi des casseurs et des provocateurs.
Quant à la question des dommages, lors de la réunion du Conseil de ville de Victoriaville, tenue le 7 mai Nous pouvons lire dans le procès-verbal que le maire Rayes se réjouit « (…) du peu de dommages aux biens et aux personnes de la municipalité sont survenus lors de cette occasion ». Finalement, la couverture médiatique est surtout provinciale et locale. Les grands réseaux québécois d’information y sont.
Devant eux, combien de policiers de la SQ ? Il est curieux de constater que cette question n’a pas été posée. Nous allons tenter d’évaluer approximativement leur nombre.
D’abord, l’unité d’intervention de la SQ, seule unité permanente au Canada dont le travail consiste à intervenir dans les manifestations qui troublent la paix publique. C’est un corps de policiers militarisés. Ils sont environ 130 policiers. Ils trois points de service : Québec, Saint-Hubert, Rive-Nord de Montréal. Ajoutons aussi un ou plusieurs pelotons de policiers (unités d’urgence auxiliaires) répartis dans les dix régions administratives. Le peloton est formé de 35 policiers. Il y en a 19 pelotons au Québec.
Il est très difficile de savoir le nombre de pelotons qui ont participé à cette action. Sûrement les pelotons venaient d’abord du district de la Mauricie et du Centre du Québec (district 4) et du district de l’Estrie (district 5) ont participé à cet événement puisque que ceux-ci font partie de la plate-forme appelée Centre, superstructure créée à partir de 2009. Dans le Rapport de gestion 2011-2012 produit en octobre 2012, nous pouvons savoir le nombre exact de policiers qui travaillent dans plate-forme Centre : 927 policiers (599 du district de la Mauricie et du Centre du Québec et 328 du district de l’Estrie). Ce nombre représente environ 15 % de l’effectif total. Les unités d’urgence auxiliaires dans cette plate-forme devaient, selon notre hypothèse minimale (15%), compter environ 105 policiers puisque le nombre de policiers dans les 19 unités seraient au nombre de 665 policiers. Étant donné que cette manifestation était de niveau national, c’est le QG de Montréal qui coordonnait l’opération. Le QG a certainement fait appel à des pelotons dans d’autres districts.
Grâce aux vidéos, on remarque deux types de policiers : les patrouilleurs, avec leur revêtement jaune et gris et l’inscription du mot police bien visible sur leur dossard, qui proviennent certainement des régions environnantes (une cinquantaine). Pour les escouades plus spéciales, nous remarquons que ces policiers sont regroupés par une pièce de tissu rectangulaire de couleur sur leur épaulière droite. Nous avons vu des rectangles blancs, rouges, bleus, jaune-orangés et jaunes. Chaque unité de couleur devait comprendre environ 70 policiers, soit deux pelotons. Si nous faisons l’addition des policiers des unités d’urgence et de l’unité permanente, nous arrivons à un nombre de 400 à 480 policiers.
Robert Poëti lors du même débat à Radio-Canada, estime leur nombre à environ 400 policiers liés aux escouades spéciales. En ajoutant les patrouilleurs, les préposés aux irritants chimiques, les préposés aux armes d’impact (la SQ révèle que son unité de tireurs était composée de six policiers sur les vingt disponibles donc, plus du quart des tireurs sont présents pour cet événement), l’équipe géomatique, les observateurs aériens et l’escouade canine, nous croyons que les policiers étaient approximativement au nombre entre 475 et 550 agents.
Le nombre d’arrestations et le nombre de blessés légers n’est pas comparable. En 2001, environ 460 personnes seront arrêtées surtout dans la journée et la nuit du 21 avril. On avait évacué une proportion importante des détenus de la prison d’Orsainville afin d’avoir des cellules pour les manifestants. Les médias ont rapporté plus de 400 manifestants et 40 policiers blessés légers. Deux manifestants ont dû hospitalisés pour de graves traumatismes
À Victoriaville, 4 manifestants ont été arrêtés le 4 mai, pendant la période entre 17 h. et 21 h. Pour gonfler le nombre d’arrestations, trois autobus ont été détournés vers la fin de la soirée par des autos-patrouilles : un autobus d’étudiants de McGill et Concordia et deux autobus d’étudiants du CÉGEP Montmorency ; en tout, 106 arrestations. Ces personnes ont été ramenées à Victoriaville pour fin d’enquête. En conférence de presse, on annonce donc 110 arrestations dont 106 ont été faites lors des détournements d’autobus.
Quant à la question des blessés, en 2012, on dénombre 400 manifestants et 3 policiers blessés légèrement. Au moins 4 manifestants ont été blessés gravement (traumatisme crânien, blessures au visage), dont trois devront être transférés de l’hôpital d’Arthabaska à ceux de Québec et de Trois-Rivières. C’est sur ce plan que nous pouvons comparer les deux événements : des manifestants gravement blessées.
Finalement, il faut mentionner qu’en 2001, 5 148 cannettes de gaz irritant ont été lancées et plus de 900 balles de plastique ont été tirées. En 2012, selon les chiffres même de la SQ, plus de 240 cannettes de gaz irritant ont été lancées et 33 balles de plastique ont été tirées
Comment expliquer que le nombre de blessés graves à Victoriaville soit plus nombreux qu’à Québec, et cela, malgré que la proportion de balles de plastique tirées à Victoriaville représentaient 3 % de celles tirées à Québec.
Selon nos données, nous calculons que le ratio policier-manifestants était en 2001 au plus fort des manifestations de 6 500 policiers (21 avril) pour au moins 65 000 manifestants (1 versus 10), dans un périmètre très éclaté et sur une durée de temps d’au moins 18 heures alors que ce ratio serait à Victoriaville (1 versus 5) car nous calculons 500 policiers pour au moins 2 500 manifestants dans un petit périmètre encerclé et dans un temps maximal de 4 heures. Globalement, les forces policières étaient proportionnellement plus importantes à Victoriaville qu’au Sommet des Amériques. Avec les manifestants légèrement et gravement blessés, voilà la seule autre caractéristique comparable entre les deux événements.
Nous savons qui était le responsable pour la SQ au Sommet des Amériques en 2001, Richard Deschesnes, devenu en 2008 directeur général de la SQ. Il semble que sa performance lui a permis de monter rapidement les échelons.
Dans les jours qui ont suivi l’émeute de Victoriaville, même l’opposition péquiste se joignait à Québec Solidaire et à plusieurs groupes sociaux pour exiger une enquête indépendante sur le comportement des policiers le 4 mai 2012. Il était clair que l’état-major de la SQ voulait une action énergique de ses policiers. L’utilisation de balles de plastiques, comme en 2001, devenait le symbole de ce support de la haute-hiérarchie pour le PLQ. En regardant, sur des vidéos, ces tireurs d’élite visés à l‘horizontale sur des manifestants encerclés, alors que les biens privés et publics n’avaient subi que des dommages légers. une seule question doit être posée : la SQ a-telle répondue à une commande politique ?
Il semble que l’insatisfaction du gouvernement péquiste par rapport à la protection de madame Marois lors de l’attentat manqué de Bain, le 4 septembre, fut la goutte qui fit déborder le vase, surtout qu’au lendemain de cet événement, la SQ prenait le contrôle de l’enquête. Le gouvernement péquiste ne pouvait permettre aux hauts-gradés de la SQ de s’en sortir encore une fois, d’où le congédiement de Richard Deschesnes et la nomination de Mario Laprise le 10 octobre.
Ce retournement de situation aura comme effet qu’une enquête indépendante ne se fera pas malgré les nombreuses pressions exercées sur le gouvernement péquiste. Mario Laprise est entré en fonction le 15 octobre et a même signé, en octobre, le Rapport annuel 2011-2012 de gestion de la SQ remis à Stéphane Bergeron. Normalement, les Rapport annuels sont toujours remis en septembre ou plutôt, en l’été, par le directeur général au Ministre de la Sécurité Publique, et cela, depuis 2001-2002 à la suite d’une réforme importante de la Loi sur l’administration publique votée en 2000.
La remise du rapport en octobre est exceptionnelle et s’expliquerait essentiellement par le changement de garde intervenu le 10 octobre. Le gouvernement péquiste préférait congédier certains dirigeants plutôt que de se lancer dans une autre enquête publique indépendante sur les comportements des policiers le 4 mai 2012. L’utilisation supposée illégale de certains fonds publics par des membres de l’ancien état-major, Richard Deschesnes, Steven Talbot (retraité) et Jean Audette, révélée par le ministre Stephane Bergeron au début décembre 2012, permettait de neutraliser et faire taire les Poëti et les Ouellette (anciens hauts-gradés de la SQ) du PLQ qui commençaient à jouer les vierges offensées en affirmant que le gouvernement péquiste n’avait pas le droit de s’immiscer dans la gouvernance de la SQ !!
Il était plus important, surtout après l’attentat de Bain, pour le ministre Bergeron de siffler la fin de la récréation en reprenant le contrôle de l’état-major de la SQ tout en sacrifiant, dans un geste de bonne volonté envers la SQ, l’enquête indépendante exigée par de nombreux groupes sociaux.
Cependant, nous sommes persuadés que la gestion de la manifestation de Victoriaville a pesé dans la balance lors des congédiements.
La brutalité policière de la SQ démontrée devant ses patrons politiques (Parti Libéral du Québec) et leurs hauts-gradés ne servait qu’une seule cause : la réélection du PLQ dans les mois qui s’en venaient. En somme, la manifestation du 4 mai était un piège. Les excès policiers inutiles (balles de plastique) ne pesaient pas lourds dans les médias. Ces derniers parlaient plutôt de balles de caoutchouc, d’un policier sauvagement battu par des manifestants avec des barres de fer devenu un policier anonyme blessé légèrement (que faisait-il là au milieu de la foule ? Il allait à l’encontre de toutes les règles d’une intervention anti-émeute !! Quel est son nom ? A-t-il été sanctionné car il s’est mis en péril et a mis en danger nombre de personnes suite à l’arrivée rapide d’un camion de la SQ dans la foule avec au moins un policier qui tirait à bout-portant des cannettes de gaz irritant à l’horizontal vers les manifestants).
Plusieurs questions n’ont jamais été posées par les médias. Combien de policiers de l’unité d’urgence et des pelotons de sécurité auxiliaires étaient présents le 4 mai ? Combien de hauts-gradés de la SQ étaient présents à l’intérieur de l’hôtel Le Victoria ?
En moins de quelques mois, nous avions devant nous deux fortes images : un congrès libéral protégé par plus de 500 agents de la SQ qui utilisèrent des balles de plastique et un fête électorale du PQ et de sa nouvelle première ministre menacées par un individu fortement armé aux portes du Métropolis, tuant un technicien et en blessant un autre !! Comment Bain, habillé en peignoir avec une cagoule, armé d’une carabine Ceska Zbrojovka (CZ), d’une arme de poing de 9 mm (Beretta) et d’un cocktail Molotov a pu se trouver à quelques mètres de madame Marois alors que nous connaissons toute la préparation de la SQ pour faire de la manifestation du 4 mai, un événement sanglant que les propagandistes libéraux compareront, sans gêne, à l’immense manifestation du Sommet des Amériques de 2001 ?

