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Penser le Québec
L’âge d’or du clientélisme politique
Notes sur le phénomène du client-électeur et la stratégie de la diversion politique
Dominic Desroches
Collaboration spéciale
lundi 24 novembre 2008


« Le client n’est pas la source de l’innovation »
Schumpeter

***

Les campagnes électorales ne lèvent pas et les manifestations sont rares. Les électeurs, participant au néolibéralisme triomphant, se comportent souvent comme des clients. Ils regardent les publicités, lisent les journaux et se demandent s’ils doivent acheter. Certains électeurs seront prêts à marchander ou à échanger leur opinion politique entre deux campagnes électorales. Loin de se sentir utiles à la politique, ils en lèchent seulement les vitrines, que sont les bulletins télévisés, les entrevues dirigées à la radio et les articles de journaux sans fond. Le client-électeur, surtout le jeune adulte qui n’a pas connu les cours d’économie familiale, attend chez lui de trouver son produit, prêt à le consommer, sans bien comprendre la signification de la garantie. La politique appartient désormais au marché.

Dans ce texte, je réfléchirai sur la confusion croissante entre les sphères de la politique et de la consommation. Car quand les élections sont prévues pour la période des Fêtes, le risque est grand – et nous sommes en temps de crise économique - que l’on cherche à magasiner nos députés en même temps que nos cadeaux de Noël. Je me pencherai aussi sur la politique des bas prix et des soldes, c’est-à-dire les limites de la démocratie participative à l’ère de la mondialisation des marchés et de la recherche du confort individuel. Je n’aurai donc pas le choix d’expliquer ce qu’est la politique du consommateur, le phénomène du client-électeur, de même que le problème peu discuté de l’élection de partis politiques ne comportant pas de garantie et de service après-vente.

Le clientélisme, la publicité journalistique et la politique consommatrice

L’électeur est plus que jamais un client. Au Québec, ce client est parfois capricieux, mais rarement insatisfait. Le parti politique lui apparaît désormais comme une possibilité à l’ère du marché. Ce n’est donc pas une erreur si chaque parti politique, représenté ou non en chambre, cherche à définir sa potentielle clientèle selon des critères précis : l’âge, le salaire annuel, la scolarité, la langue, l’origine ethnique, le statut social, le lien à l’environnement, l’affiliation syndicale, etc. Tout électeur quel qu’il soit est apte à consommer un certain type de politique. Le parti a un logo visible, une marque. Cohérente avec le monde auquel elle appartient fièrement, la politique se présentera à la carte. Déclenchées comme une vente sous pression ou une vente de feu, les campagnes sont construites comme des menus avec des spéciaux à durée limitée. Ainsi, les groupes de pression utilisent ces campagnes pour faire des demandes (parfois irréalistes) aux politiciens et ceux-ci se rendent visibles en faisant des annonces. Dans ce contexte débridé de l’offre et de la demande, on exige des électeurs qu’ils choisissent - ils ont une quarantaine de jours - une option, alors que les partis proposent deux ou trois idées maîtresses, c’est-à-dire qu’ils offrent des combos ou des trios selon ce qu’écriront les journalistes. Le journaliste couvre ces enchères, tout en se faisant le promoteur d’un angle d’analyse utile pour ses patrons. Ici, le client est roi : s’il n’est pas content, il peut bouder, changer d’avis ou retourner la marchandise sans même se lever. L’achat en magasin et l’expérience du repas rapide pris au restaurant, telles sont les images contextuelles nouvelles de la politique à l’âge d’or du clientélisme, politique qui excite surtout les grands journaux à la recherche de publicité et de clientèles nouvelles.

À l’ère de la politique consommatrice, de nombreux électeurs ne sont plus en mesure de distinguer le magasinage des députés du magasinage des Fêtes. Clients d’abord et électeurs ensuite, ils jouent le même jeu que les politiciens habiles qui distribuent des promesses sans tenir compte du budget réel. Ils préfèrent la quantité à la qualité, ils recherchent les soldes de fin de saison politique, ils optent pour un parti ou un candidat selon la mode, et ils se lassent rapidement de leur choix, celui-ci étant, sur la marché, presque échangeable à volonté. Le fameux « boxing day », et l’ADQ en sait quelque chose, est le temps de rapporter les boîtes enfin ouvertes, des boîtes qui ne contiennent pas toujours la marchandise annoncée durant la campagne. Le client-électeur a toujours la possibilité de se faire un autre cadeau… ou attendre, sans bouger de sa maison devenue cocon, pour voir ce que le marché lui proposera de plus technologique, de mieux emballé et de moins cher.

L’attentisme, la disparition du militantisme et la diversion

Ce phénomène de clientélisme politique en période des Fêtes peut avantager d’abord les partis sans engagements fermes, car les électeurs ne se sentent pas réellement impliqués : ils ne payent rien directement (quand ils voient l’argent, ils se comportent souvent autrement) et ne s’intéressent pas aux effets de leur choix. Ainsi compris, l’attentisme politique incarne la manière de vivre la politique à distance : on attend de voir ce qui se passera avec le jeune parti, avec le nouveau chef, avec les promesses destinées à ne pas être tenues. On attend dès lors la vague, la déferlante, le changement, mais sans participer à sa réalisation. On fait autrement dit de la politique de salon.

La politique de salon, et on ne le soupçonne pas, a pourtant des conséquences réelles pour le développement du Québec. Car si la montée du clientélisme, ami de l’attentisme ou du magasinage tranquille de fin de semaine, conduit lentement à la disparition du militantisme, alors l’énergie du changement se perd dans les achats compulsifs réalisés dans les grands centres commerciaux à l’approche des Fêtes. Quand on discute au salon et que l’on ne s’implique pas, certaines politiciens professionnels, ami de l’espionnage, en profitent pour diriger la barque du Québec. Quand l’énergie politique est dépensée dans les entrepôts, les magasins en gros et les restaurants entre deux achats compulsifs, les personnes vulnérables de la société réalisent à leurs dépens que la défense de leurs droits n’est plus acquise et que la grande diversion dans les boutiques avantage toujours la privatisation.

Les nombreux privilèges du client-électeur

Si nous soutenons cela, il convient alors de dire un mot sur les privilèges de cette pratique politique. Comment se comporte le client-électeur moyen ? Le client-électeur moyen ne veut que les avantages de la politique démocratique du marché. Il peut adhérer aux idées d’un parti, mais sans se sentir obligé de les défendre. En tant que consommateur, il veut plus de produits de confort, une chute des prix et le moins d’engagements possibles. Si son parti ou son chef commettent des bourdes, ils se désolidarisent rapidement, prêt à changer de marque ou de couleur. L’époque actuelle n’est pas celle d’une crise du politique, ni celle de la fin de la démocratie, mais bien celle de sa transformation en une politique des clients-électeurs.

La mode est à la carte de crédit. Tout le monde veut dépenser l’argent qu’il ne possède pas. Les banques privées risquent la faillite et continuent de prêter. Les politiciens n’échappent pas à cette vague puissante du crédit politique, notamment en s’assurant un certain nombre de promesses non tenues. Le politicien parle sans cesse, tandis que le client-électeur, libre de s’endetter envers l’avenir ou non, pense d’abord à son confort et aux privilèges que lui assure la démocratie. Cependant, ce qui est nouveau, c’est de voir les électeurs ne pas exiger davantage. Et la raison est peut-être simple : dans une démocratie gratuite à l’image d’une masse informe de consommateurs compulsifs, souvent en crise de légitimité (nous pensons ici aux scandales divers et aux pratiques contraires à l’éthique), le client-électeur n’entend pas investir physiquement ou miser son propre argent dans un marché incertain. Comme dit l’économiste Schumpeter, le client n’est pas la source de l’innovation. Les électeurs les plus sensibles, bien à l’étroit dans la politique de consommation, se trouvent condamnés à attendre de voir le développement audacieux de projets de société qui favoriseront enfin le bien commun.

La boutique Internet et la démocratie du futur

En notre ère d’hyperpolitique, Internet vient jouer le rôle d’accélérateur de consommation. Il supprime non seulement la distance et l’effort pour acheter, mais il s’impose comme le relais politique de l’investissement sans conséquence. De nombreux internautes magasinent sur Internet le choix des partis, mais sans prendre le soin d’imprimer les programmes ni participer aux assemblées et au vote. Dans un futur près de chez nous, plusieurs services seront offerts en ligne et la démocratie virtuelle prendra tout son sens, ce qui n’est pas encore le cas aujourd’hui. Si le temps s’accélère à la vitesse de la technologie, notons aujourd’hui pour demain qu’Internet favorisera l’accentuation du phénomène de la clientélisation politique puisque les jeunes, sensibles à leurs droits des consommateurs, y consacreront la plus grande partie de leur temps.

Disparition de la garantie et du service après-vente ?

L’un des problèmes de la démocratie physique traditionnelle au Québec en 2008 est la disparition de la garantie associée au parti. Actuellement, on peut voter Parti québécois sans vouloir réaliser la souveraineté politique. On peut de même acheter un produit sans être préoccupé par son avenir, ni vouloir le récupérer. La politique se réalise dans un avenir suspendu. Le politicien Stephen Harper a voulu jouer sur l’idée de tenir ses promesses, mais il n’a pas obtenu un gouvernement majoritaire. Au Québec, il n’existe plus de « service après-vente », c’est-à-dire que les électeurs – les gouvernements minoritaires expliquent en partie seulement cette tendance lourde – ne s’attendent pas à ce qu’un gouvernement propose un projet ou accomplisse quelque chose. Les problèmes sont présentés comme récurrents, sans solutions possibles. On dirait que les électeurs vont voter et que sous le nom des candidats est écrit en caractères minuscules « Votre voix n’est pas garantie après 30 jours. Pour tout échange ou plainte sur votre choix, veuillez communiquer avec le bureau de votre comté le plus éloigné ou signalez le numéro sans frais suivant : 1-888- électeurs abandonnés ». Cela est triste, mais c’est cela l’économie.

Comment magasiner son député en même temps que ses cadeaux de Noël ?

Si nous savons que les politiciens ne respectent pas toutes leurs promesses et que les électeurs s’abandonnent eux-mêmes aux achats ou sont abandonnés dans un marché qui les protège de moins en moins, on peut s’interroger sur la coïncidence troublante entre le vote du 8 décembre 2008 et la période la plus compulsive, la plus fébrile et difficile de l’année.

Le souhait hyperpolitique que le premier ministre du Québec caresse est peut-être le suivant : en sachant que la campagne est aussi inutile que bon nombre de nos cadeaux de Noël et que les Québécois seront dans le rouge de toute manière, peut-être se dit-il que les clients-électeurs, énervés dans les magasins et les partys, diront joyeusement oui au parti qui s’affiche le plus souvent en rouge et blanc. La stratégie du gouvernement libéral, qui vise à profiter au maximum du désintéressement citoyen, de l’arrivée du Père Noël et de la diversion que constitue la crise économique, fonctionnera-t-elle ? Quant à la réponse à la question la plus pertinente pour la prochaine semaine, qui consiste à se demander comment magasiner son député en même temps que ses cadeaux de Noël, nous laissons aux clients-électeurs le soin de la trouver…

Dominic Desroches
Département de philosophie
Collège Ahuntsic

— Envoi via le site Vigile.net (http://www.vigile.net/) —




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