Il y a trois semaines, je signais une chronique intitulée Faire de la Politique en Culture adolescente. La chronique traitait de Cultural Codes [1], un livre de Clotaire Rapaille, psychanalyste embauché autant par Nestlé que par Chrysler ou le Parti Républicain. Ses clients lui demandent comment faire convenir un produit et un message conformément aux archétypes collectifs de la nation à laquelle le client veut s’adresser.
Dans notre société capitaliste, on doit persuader sans arrêt pour vendre. Il s’est donc développé tout un cartel d’experts et de spécialistes embauchés par des compagnies. Ces compagnies leur demandent : Comment vendre du café aux Japonais alors qu’ils sont habitués au thé ? Ou, comment vendre une grosse cylindrée de fabrication américaine aux Français ? Ou même, comment faire accepter l’image de George W. Bush ? Les spécialistes de la persuasion leur répondent qu’ils doivent composer leur message en fonction des codes culturels du pays ciblé.
Bien que les analyses de Clotaire Rapaille aient porté principalement sur quelques nations européennes, le Japon et les Etats-Unis, Clotaire Rapaille livre ce commentaire sur le code culturel qui dominerait au Canada : « Les Canadiens, par exemple, recherchent des leaders capables de préserver leur culture. Le Code pour le Canada est : PRÉSERVER. Ce Code trouve son origine dans les rudes hivers canadiens. Depuis toujours, les Canadiens utilisent ce qu’ils appellent « l’énergie hivernale » pour conserver autant d’énergie que possible. Ils ne recherchent pas des leaders ayant une vision, capables de grands progrès, ils préfèrent élire un premier ministre qui fasse office de gardien et qui, selon les électeurs, offrira la meilleure chance à leur pays de préserver la culture. »
À la lecture de ce commentaire plutôt court, on reste perplexe. D’abord, ce rapport de causalité exclusivement climatique paraît insuffisant pour donner les bases d’un code culturel. Ensuite, on ne peut que se demander où est le distinguo entre le code culturel de la nation québécoise et celui de la nation canadienne.
Est-ce possible que le code culturel canadien de même que le code culturel soient axés sur la préservation ? Si on lève les yeux un moment, on voit en effet partout chez les Canadiens les signes d’une culture préservatrice, très attachée aux signes de la monarchie et qui, pour l’avenir, envisage une réforme du Sénat ! Vraiment pas le symptôme d’une nation révolutionnaire.
Que le Canada soit axé sur la préservation, cela s’expliquerait aussi par le contexte historique. Dès sa fondation anglaise, le Canada a senti l’hégémonie anglaise menacée. Les francos, vus comme beaucoup moins civilisés qu’eux, étaient en outre affectés d’une faculté de surpeupler comme des rats. Les Britishs appréhendaient le débordement. Et ils ne pouvaient prendre de front les francos autant qu’ils le voulaient, menacés qu’ils étaient du côté de la frontière sud.
En ce qui concerne la nation québécoise, si vraiment elle a agit par un code culturel axé sur la préservation, il y a de quoi s’inquiéter. On veut préserver ce qui existe déjà. Claude Morin a déjà noté les succès du thème « préserver le pays » entretenu par les fédéralistes [2]. Le roman Maria Chapdelaine trace aussi le portrait d’un peuple qui ne « sait pas mourir » et dont la raison d’être est la préservation.
Dans une telle optique, Clotaire Rapaille, disant que les codes culturels changent avec une lenteur quasiment géologique, comment les indépendantistes peuvent-ils composer avec le code culturel des Québécois ? En nationalisant l’Etat québécois et en donnant un contenu grandissant à ce qui est à préserver par les Québécois. Régime républicain (les Québécois ne cherchent pas à préserver la monarchie), instance de représentation internationale, citoyenneté, Constitution nationale proclamant la souveraineté populaire, le droit d’initiative, l’intégrité territoriale, le français langue de travail, sont autant de traits qui peuvent entrer dans le projet de préservation des Québécois.
Si ces initiatives conduisent à un conflit différentiel des nations québécoise et canadienne, cela se traduira probablement par une convocation à la barre émise pas la cour suprême. Les magistrats nommeront d’office un ami de la cour, comme ils le firent avec André Jolicoeur. Ce sont les affaires canadiennes. Pendant ce temps, les élus québécois doivent construire un « positif » québécois à préserver. Si le Canada veut se dresser en « négatif » par rapport à ce que le Québec veut préserver, il y aura collision des deux codes culturels qui ne veulent pas préserver la même chose.
Ceux qui sont dans le camp indépendantiste contre une Constitution Nationale du Québec disent que cela ne fera que détourner de l’effort de persuasion. On ferait ainsi croître un faux-semblant au sein de la société établie, renforçant cette dernière. L’argument paraît tiré mot pour mot des débats de la vieille gauche sur l’éclosion d’une vraie société socialiste. Les idéologues gauchistes disaient que la société socialiste ne pouvait croître, structurellement liée à l’état de fait capitaliste, comme le poulain dans le ventre d’une jument.
Puisque ces indépendantistes sont encore dans un cadre conceptuel si voisin de celui de « l’idéologie révolutionnaire », il faudrait leur rappeler ce qu’avait répondu le penseur Cornelius Castoriadis [3] à ceux qui voulaient construire le « socialisme en soi » dissocié de la société présente, et enseigné comme un théorème dans des ateliers académiques. Ce penseur avait répondu à ceux qui voulaient démontrer par la persuasion l’excellence d’une société sur une autre et promettaient la génération spontanée de la nouvelle société sur l’ancienne : « Vous faites semblant d’ignorer qu’on a jamais à faire avec ce genre d’évidences dans aucune activité réelle, ni individuelle, ni collective, et que vous-mêmes vous laissez de côté ces exigences dès que vous entreprenez quelque chose ».
C’est dès maintenant, par des initiatives étatiques qui étoffent l’appareil de la gouvernance nationale, que l’on doit poser le problème d’une autre organisation de la société. Certains diront que donner plus à préserver, ce n’est que prendre des précautions au sein du régime. Les autonomistes auront ce point de vue qui leur sera positif à leurs yeux. Les Libéraux accuseront les tenants d’une vraie Constitution Nationale de préparer secrètement l’indépendance.
Tel est le droit de chacun de penser ce qu’il veut. Pensez différemment du moment que les élus élargissent la base des légitimités québécoises, donnent une portée nationale à ses juridictions, affirment l’Etat national et ses droits intrinsèques pour l’avenir. Ce n’est pas une mission partisane, c’est un devoir d’Etat auquel doit souscrire tout élu à l’Assemblée Nationale.
À ceux qui prétendent qu’on ne doit pas agir de façon mitoyenne pour mieux persuader au préalable du but ultime, une autre réponse servie par Castoriadis aux idéologues s’applique :
« L’évolution des attitudes humaines dans la société capitaliste présentent des significations qui ne sont pas simples, qui ne sont même pas simplement contradictoires, des significations que l’on peut appeler, à défaut d’un autre terme, ambiguës. Mais l’ambigu, au sens où nous l’entendons ici, ce n’est pas l’indéterminé ou l’indéfini, le n’importe quoi. L’ambigu n’est ambigu que par la composition de plusieurs significations susceptibles d’être précisées, et dont aucune ne l’emporte pour l’instant ».
Les indépendantistes auraient tort de s’opposer à toute fixation unilatérale du cadre institutionnel, toute nouvelle nomenclature. Ils s’abstiendraient ainsi d’avoir des effets tangibles Ce sont les effets tangibles qu’on a le goût de préserver.
Les sociétés sont nébuleuses. Dans les échanges quotidiens, elles sont dominées par les préoccupations instantanées. Les institutions agissent pour leur part sur le temps long. Elles constituent une idéologie invisible qui mobilise cette société nébuleuse sans que ça paraisse trop. Elles contiennent un pouvoir persuasif.
On peut bien parler de l’accès à l’indépendance par la persuasion en autant que l’on comprenne tous les registres possibles de la persuasion. Depuis les Grecs, on voyait la persuasion comme un dialogue entre deux consciences, deux raisons. À la Renaissance, on s’est mis à croire que les problèmes de l’humanité ne consistait finalement qu’en une carence du savoir et de la morale, carence à laquelle le progrès de la science et une discipline accrue devaient remédier sans problème.
C’était l’époque où on croyait au domaine séparé de l’esprit, posant un postulat, déduisant, ouvrant des enquêtes et une perspective historico-critique qui se transmettaient d’âme à âme. Avec le XX ième siècle, il a fallu réviser ce schéma. La politique, ça ne se fait pas de cortex à cortex, par une schématisation du savoir, en régulant le discours comme une catéchèse, en prévenant les militants contre les exutoires.
Et maintenant, on est rendu au XXI ième siècle. On ne se démontre plus seulement sur trente pages ou par la méthode du tableau noir. Les institutions portent en soi une structure persuasive si on les remodèle à notre image.
André Savard

