“Je suis souverainiste, mais…”, “J’ai voté OUI en 1995, mais…”, “Je suis un Québécois de souche fier de ses racines, mais…”. Mais, mais, mais quoi ? Mais j’ai honte. Mais je souffre. Mais j’ai mal d’entendre les “cous bleus” (Guy A. Lepage), “fascistes culturels” (Yves Boisvert) et autres “ayatollahs de la québécitude” (Alain Dubuc) s’égosiller en français sur l’importance du français lors de la Fête nationale du peuple français d’Amérique. Je suis affligé, oui, de savoir que des groupes anglophones ne seraient pas autorisés à chanter en anglais lors de notre Fête nationale, qui est officiellement nationale depuis 1977, lorsque Barack Obama lui-même — oops, pardon : René Lévesque — a décrété que la Saint-Jean-Baptiste, autrefois la fête des Canadiens-français, deviendrait la Fête des Québécois de “toutes origines”. Je dis affligé, mais au fond le terme n’est pas assez fort : je suis overwhelmed, crashed up, überwältigt, abrumado, разбитый, kaputt. Décrissé ben raide, effondré, complètement à terre. Tsé veut dire ? Do you get that ?
Le Québec officiel a poussé un soupir de soulagement : le nationalisme unilingue n’est plus toléré dans La Belle Province (laquelle n’a jamais aussi bien porté son nom). La prééminence du français, langue officielle du Québec, ne peut plus être invoquée comme facteur d’exclusion contre d’autres langues, a fortiori s’il s’agit de l’anglais, ennemi historique du nationalisme unilingue. L’exclusion de l’anglais, semble-t-il, a paru infiniment plus scandaleuse, aux yeux de nos publinotables médiatiques et politiques, que celle de n’importe quelle langue. Et ce n’est pas seulement en raison de son conflit historique avec le français. L’anglais, en effet, et contrairement au “wolof”, à “l’espagnol” et à d’autres langues exotiques aimées des musiciens et des chanteurs, est une langue qui existe au quotidien à Montréal et dont le poids politique est grandissant. Mais on a préféré mettre sur le même pied toutes les langues, pour jouer une fois de plus les grands psychanalystes du “mal-être atavique” québécois, en coucluant à un “tabou inavouable” que l’exclusion de l’anglais viendrait révéler aux yeux de la collectivité étonnée et choquée. La “psyché” québécoise, ou d’origine canadienne-française, pour reprendre les termes de Gérard Bouchard, serait blessée depuis maintenant plusieurs siècles, et aurait cultivé des mécanismes de ressentiment malheureux envers l’altérité, en particulier l’anglophone. Ce qui la pousserait à commettre des gestes irréparables d’intolérance dans des situations à haute charge symbolique.
Mais heureusement, le “tabou” de “l’anglophobie” vient d’être levé. L’intolérance, sous quelque forme que ce soit, n’est plus acceptée dans notre beau Québec pluriel et les “ceintures fléchées” devront en prendre acte. Dans un texte lyrique (je n’ose plus écrire “éditorial”), qui avait également valeur de catéchisme doctrinal, André Pratte écrivait, le 17 juin dernier : “Le Québec moderne s’est levé. Ces Québécois restent divisés au sujet de l’avenir politique de la province (sic) mais ils partagent le même amour de la culture et la même ouverture à l’autre.” Alors comme ça, le Québec moderne s’est levé ? J’ai plutôt l’impression du contraire. Ce n’est pas le Québec moderne qui s’est levé (lequel est resté assis dans son salon, pétrifié), mais le Québec modernitaire (ou post-moderne), qui bénéficie aujourd’hui d’une présence publimédiatique quasi-monopolistique. Les Québécois post-modernes, pour paraphraser Pratte, se rejoignent sur l’avenir politique de la “province” par leur même “amour de la culture” et de “l’ouverture à l’autre”. Qu’est-ce que le “nationalisme d’ouverture” décrit par Pratte, sinon le “nationalisme festivo-multiculturel” de Gilles Duceppe, Jean Charest, Stéphane Dion, Jack Layton, Amir Khadir, Guy A. Lepage et autres “amoureux de la culture” ? Les partis politiques, qui sont nés de courants historiques antagonistes, ne forment plus guère qu’un seul et même Parti. Et comme c’est souvent le cas dans des régimes à parti unique, la souveraineté populaire se voit aussitôt désignée comme l’ennemi à abattre. La mémoire historique et sensible, le sens commun, les réflexes culturels, tout ce qui constitue le corps charnel de la nation est perçu soudain comme un obstacle à l’utopie grandiose du Parti. Le fait est que les Québécois sont de nouveau abandonnés par leurs élites, qui ne se reconnaissent pas plus dans le Québec français qu’elles ne se reconnaissaient dans le projet d’assimilation des immigrés lors de la crise des accommodements raisonnables. Car c’est bel et bien à une démonstration de force multiculturaliste que nous avons assisté à travers la controverse sur la Fête nationale. Depuis maintenant plusieurs années, l’actualité québécoise n’est plus constituée que d’une série ponctuelle d’événements ou de “crises” qui servent de prétexte pour mettre en scène la mutation des codes de légitimité politique dans le sens du multiculturalisme.
La ”controverse” n’est une “controverse” que parce qu’elle a été voulue telle par le régime. En soi, “l’exclusion” des deux groupes anglophones d’un banal party “alternatif” dans Rosemont, lors de la Fête nationale, n’était même pas une nouvelle. Elle aurait mérité à peine un entrefilet. Il y a avait certainement quelque chose de malpoli dans le fait d’exclure deux groupes qui avaient déjà été invités : ça ne se fait pas. Il aurait fallu dès le départ ne pas les inviter, ou bien les accepter une fois l’invitation lancée. Mais c’était trop tard. Une “association culturelle” plus ou moins affiliée à la SSJB, commanditaire de “L’Autre Saint-Jean”, aurait été informée à la dernière minute de la présence des deux groupes anglophones lors de cette “Saint-Jean” de quartier. Elle a donc sommé le producteur de les retirer du spectacle. Il n’en fallait pas plus pour que les nouveaux clercs médiatiques ne lancent le signal de la chasse à “l’intolérance”, qui ne sera toujours qu’un prélude à un renforcement doctrinal du multiculturalisme dans toutes les sphères de la vie publique. Ainsi La Presse a aligné ses chroniqueurs et éditorialistes moutonniers sur le même front, tout en ouvrant les commentaires sous l’article sur Cyberpresse qui résumait la controverse, ce qu’elle ne fait presque jamais pour un article d’information. La lynchage s’est donc prolongé dans une sorte de cour aux miracles, où une tribu de lecteurs déchaînés s’est chargée de surenchérir dans l’autoflagellation et la haine anti-nationale en des termes orduriers que ne pourraient se permettre les journalistes établis. Où l’on voit que le rôle du système des commentaires, sur les sites “d’information” comme Cyberpresse, est également de nourrir et de prolonger les mises à mort symboliques dans l’espace public. C’est aussi un espace de défoulement, en ce qu’il permet l’anonymat, un privilège qui autorise la profilération des affects et des opinions peu mûries. On aurait tort de sous-estimer leur rôle dans la normalisation du discours public. Pour les professionnels de la communication politique qui entourent les politiciens d’aujourd’hui, le système des commentaires sur des sites comme Cyberpresse est au moins aussi légitime, pour prendre le pouls de “l’opinion publique”, que n’importe quel sondage Léger Marketing. En outre, par la force du nombre, les commentaires donnent l’illusion d’une accréditation démocratique à l’opinion solitaire du chroniqueur.
Et ça marche. À chacune de ces “controverses” et de ces “crises”, les politiciens — à la remorque du politiquement correct — sont sommés par la terreur publimédiatique de se positionner en faveur de l’idéologie dominante et à condamner les résistances résiduelles. Ainsi la base nationaliste, qui porte à bout de bras le mouvement national, n’a pu compter sur aucune de ses têtes dirigeantes pour la défendre publiquement. Que les publimédias s’acharnent à présenter le désir d’une norme française lors de la Fête nationale comme une intolérance pathologique est une chose, mais que l’intelligentsia souverainiste reçoive cette intimidation rhétorique de façon aussi passive et aussi lâche, sans rien dire, sinon qu’en s’exprimant par des tergiversations pénitentielles de chien battu, laisse tout simplement pantois. Il me semble que les nationalistes sincères qui composent la base du mouvement national ont là un sujet de réflexion très riche pour les prochaines semaines. Vont-ils continuer à subir le mépris de leurs propres dirigeants, qui ne savent plus se tenir en public sans éprouver une honte latente pour leur base d’électeurs et de militants ? Vont-ils continuer à aller se faire crucifier ainsi sur le front publimédiatique, sans obtenir rien d’autre des strates supérieures du mouvement qu’un haussement d’épaules poli ou un silence désapprobateur ? Vont-ils continuer à accepter de se faire faire la morale par une clique d’attachés de presse, de journalistes médiocres, de carriéristes sans envergure et autres officiers au service du politiquement correct indifférencié, et ce au mépris de leurs convictions les plus profondes ? N’ont-ils pas appris, depuis le 400e de Québec, qu’il n’était plus permis de soulever la question de la nation et de la langue ? N’ont-ils pas compris que les publiélites du “nationalisme d’ouverture”, un parachute qui regroupe toutes les familles politiques, pourvu qu’elles soient prêtes à céder ensemble – et de la façon la plus festive possible – au déclin national du Québec, ne leur permettront plus de s’exprimer en public sans leur mettre au préalable un sac d’épicerie sur la tête ? En tout cas, l’intelligentsia souverainiste l’a parfaitement compris et elle ne se le dissimule même plus : les ennemis du Québec ne seraient pas ceux qui veulent accélérer la babélisation et la multiculturalisation du Québec, mais ceux qui veulent l’empêcher.
Pratte se frotte les mains. Le Québec est de plus en plus multiculturel, c’est donc le signe que le “mal-être psychologique”, la grande insécurité historique du Canada français, autrement dit, la grande bactérie infectieuse du nationalisme serait sur le point d’être éradiquée. Le Québec, guéri de lui-même, de toutes ses cicatrices et de tous ses cancers, serait maintenant aussi blanchi qu’un sarrau et aussi vierge qu’une pucelle. Plus vacciné qu’un poupon de Sainte-Justine, plus médicamenté qu’un schizophrène, plus neurasthénique qu’un intellectuel-expert. Le Québec est blindé et il est prêt à aller de l’avant dans la grande aventure de l’incommunicabilité babélique. Plus jamais, semble dire Pratte, le Québec ne tolérera que l’ombre de l’histoire conflictuelle ne surplombe la table de travail des ingénieurs de l’avenir radieux multiculturel. Avant-hier c’étaient les accommodements raisonnables, hier c’était le 400e, aujourd’hui c’est la Saint-Jean, et demain ce sera la loi 101. Je ne compte pas ici toutes les manigances ingéniériales du Ministère de l’Éducation qui visent à vider le programme d’enseignement de toute référence nationale, de toute mémoire, de tout fil de continuité historique par lequel les petits Québécois de l’avenir radieux pourraient faire société avec leurs parents et leurs aînés. L’école du Québec post-moderne tant vanté par Pratte et consorts n’est plus qu’un camp de dressage idéologique au service du pluralisme doctrinaire, est-ce là bien le ”Québec de tolérance et de confiance” qu’il faudrait saluer ? Est-ce bien là le Québec d’avant-garde des “amoureux de la culture” ?
On savait nos publiélites pas bien courageuses. C’est d’ailleurs pourquoi on les appelle “publiélites” et non “élites”. Mais on ne se doutait pas que leur manque de courage, symptôme d’une vie provinciale quelque peu limitée qui se consume dans le ressentiment de ne pas être au New York Times, les conduirait à un comportement aussi violent et traître. Il était sans doute prévisible qu’un esprit aussi petit que Pratte s’abaisse à ce type de besogne. Laporte n’est qu’un cocu content, tandis que Lagacé a l’excuse d’être un illettré. Mais Yves Boisvert, sérieusement ? À quoi a-t-il pensé ? Comment un homme aussi intelligent a-t-il pu écrire que “l’exclusion” de deux groupes anglophones d’une Saint-Jean de quartier dans Rosemont relevait du “fascisme culturel” ? Personne, que je sache, n’a “banni” ces groupes anglophones au sens où l’entend Boisvert. Il leur a été précisé que leur participation était conditionnelle à une performance en français, ce qui est la moindre des choses lors de la Fête nationale du Québec. Aussi, il ne leur est pas interdit d’organiser une Saint-Jean par leurs propres moyens, dans la langue de leur choix (il n’y qu’à ouvrir le catalogue de l’ONU et à choisir). Aucune police fasciste ne débarquera pour les bannir du territoire, mais Yves Boisvert, qui a une formation juridique, le sait sans doute mieux que moi. Il était tout de même ahurissant de le voir nous expliquer doctement qu’il était “mesquin“ de réduire la “culture québécoise” à son aspect ”unilingue” : “Il se trouve que ça ne se passe pas seulement en français. Il y a une présence anglophone au Québec depuis 250 ans“. Clap clap clap, mon cher Boisvert. Si j’étais une foule, je me lèverais debout et vous réserverais une ovation à faire léviter de jalousie tous les Prix Nobel de ce monde. Quelle ouverture d’esprit ! Quel humanisme ! Quel progressisme ! Les deux épouvantails nommés “Leonard Cohen” et “Mordecai Richler” n’étaient pas bien loin, on le sent. André Pratte s’en était déjà occupé, du reste. À lire Pratte dans son éditorial du 17 juin, c’était à croire que le Québec — maintenant anglomanisé — commençait tout juste à pouvoir apprécier Leonard Cohen : “L’anglais est surtout la langue internationale par excellence, qu’on ne peut se permettre d’ignorer. C’est pourquoi des jeunes souverainistes s’opposent à ce qu’on impose l’enseignement collégial en français ; ils veulent profiter de leur passage au cégep pour apprendre l’anglais. C’est ce qui explique aussi que des gens de tous âges, de toutes langues et de toutes orientations politiques peuvent partager les mêmes émotions à l’écoute de la poésie de Leonard Cohen.” On ne voit pas très bien le rapport entre le cégep en anglais et le partage des “mêmes émotions” (sic) à l’écoute de Leonard Cohen, mais bon, le langage des “amoureux de la culture” est parfois bien abscons ; l’important n’est-il pas qu’ils se comprennent entre eux ? On ne voit pas non plus en quoi un Québec français empêcherait les Québécois d’apprécier l’art de Cohen ou de Richler. Enfin, on ne voit absolument pas en quoi le cégep en français empêcherait les jeunes Québécois d’apprendre les langues de leur choix, y compris l’anglais. Aux dernières nouvelles, Cohen n’a pas été découvert par le Québec multiculturel de 2009. Ça fait déjà un bail que Cohen roule sa bosse, et il ne me semble pas que le nationalisme unilingue des années soixante-dix ne l’ait jamais empêché de s’épanouir, ni les Québécois d’apprécier son travail. Je peux me tromper, mais la police du fascisme culturel de l’époque n’a banni aucun de ses disques, est-ce exact ? Il faut dire qu’on ne sait jamais avec les fachos…
On le voit, ce qui a été jugé insupportable par la notabilité publimédiatique dans cette affaire, c’est la prétention de certains nationalistes à faire du Québec français la référence nationale incontestable sur le territoire. Je dis certains nationalistes, car une majorité de plus en plus substantielle de souverainistes modernitaires — dignes héritiers d’André Boisclair — s’accommodent volontiers du nouveau paradigme multiculturaliste. Ce sont les “nationalistes d’ouverture” célébrés par André Pratte. Pour eux, le Québec dans le Canada, le Canada dans le Québec, l’anglais sur le français et le français sous le wolof, la Constitution signée ou pas signée, ça ne fait aucune différence. Ils n’en ont rien à battre. Leur programme est le même que le premier multiculturaliste venu : sacraliser les Chartes des droits ; transformer l’État en un instrument gestionnaire de rééducation des comportements ; liquider ce qui reste d’histoire dans les programmes d’enseignement et dans les institutions ; multiplier les festivals et les divertissements édifiants (Carifête, Nuits d’Afrique, Festival arabe, Tour de l’île pour une Planète verte, Marathon pour le cancer…) ; et enfin, augmenter l’immigration de manière irrationnelle, jusqu’à la transformer en processus de substitution démographique.
Car la babélisation multiculturelle de Montréal va de pair avec une immigration de masse, qui vient fourguer chaque année sur le territoire une quantité toujours plus imposante d’immigrés, et pas toujours des plus compatibles avec le caractère occidental du Québec. Le désordre et le déséquilibre démographique ainsi créées ont pour effet de maintenir en permanence la société — en l’occurrence, la montréalaise — dans l’imaginaire multiculturel et la mentalité onusienne. C’est un fait, nous en sommes témoins, les Québécois sont en voie de ghettoïsation à Montréal, un nombre considérable d’entre eux fuyant la ville en silence pour des banlieues plus paisibles, et surtout plus québécoises. Leur part démographique dans la composition de la population de Montréal est en constante régression, et on ne voit pas comment on pourra éviter la formation d’ici les quinze ou vingt prochaines années, sur l’île de Montréal, d’un ensemble démographique et politique distinct — déserté par les Québécois — qui pourrait se poser éventuellement comme une force hostile au Québec. La démographie est un déterminant lourd dans les grandes lois de la politique, et elle est trop peu souvent prise au sérieux. Elle opère pourtant à vitesse grand V sur la mentalité des Québécois montréalais, qui vivent chaque jour ce que les autres Québécois ne vivent pas : leur automarginalisation. Il est sans doute plus aisé de se réclamer du Québec national et du Québec français lorsque la démographie est de notre côté à 85-90%. Mais à 35, 40 % ? C’est beaucoup plus difficile. Le multiculturalisme, qui a imposé le phénomène de l’immigration de masse, et qui a donc redéfini l’équilibre démographique du Québec, vient alors à la rescousse des Québécois ébranlés en leur fournissant un logiciel de décryptage de la nouvelle réalité. Il leur explique ce qu’il leur faut penser pour continuer à être fonctionnel dans un pareil système : le Québec c’est aussi l’anglais, le wolof, l’espagnol… C’est l’ONU. Une grande assemblée délibérative, démocratique, inclusive, tournée vers le métissage, qui inclut toutes les nations, toutes les origines, toutes les langues. À coup de propagande, de chantage victimaire, de repentance et d’autoflagellation, on finit par imposer la nouvelle “vérité” : seules les “sociétés multiculturelles” sont véritablement modernes. Et l’on sait qu’à notre époque modernitaire, le crime suprême est de ne pas être moderne. C’est pourquoi nos notables passent si facilement de l’accusation de “ringard” et de “ceinture fléchée” à celle de “fascisme”. Ne pas être du côté de la modernitude multiculturelle relève pour eux de l’immonde et de l’inimaginable.
Les souverainistes modernitaires, qui nous font le coup de la stigmatisation des présumées “ceintures fléchées”, sont l’objet d’une colonisation culturelle et politique qui ne fait que commencer, et dont nous sommes loins d’avoir vu tous les aboutissants. “Je suis souverainiste, mais…” Sur Cyberpresse, le spectacle n’arrêtait pas. C’étaient les feux d’artifices de la Vertu multiculturelle contre le ciel obscur de l’Intolérance. 50, 100, 200 personnes qui commentent, et toujours reprenant le même message doctrinal : “Je suis souverainiste, mais…”, “Je suis Québécois de souche, mais…” Mais je ne veux pas approuver ce genre d’attitude intolérante. Je ne veux pas faire croire que la Fête nationale, une journée sur 365, la seule qui soit véritablement politique pour la nation, ne puisse se dérouler qu’en français. Je ne veux pas être étiqueté comme un fermé d’esprit, un arriéré, un antimoderne. Un exclu de la grande fratrie onusienne. Je suis un Québécois ouvert sur le monde, moi, vous comprenez, je me suis promené avec un backpack en Inde, en Amérique latine, en Asie et chez les Pygmées en Afrique. Mon expérience de touriste humanitaire est garante de mon degré de modernitude. Mon expérience de touriste humanitaire, ainsi que mes quelques cours de langues étrangères, font de moi un individu moralement supérieur qui surpasse en tous points ceux qui m’ont précédé : parents, grand-parents, arrières-grands-parents et arrières-arrières ancêtres jusqu’au début de l’espèce humaine. C’est malheureux, une telle ignorance, mais comment peut-on s’en étonner lorsque l’on sait que nos ancêtres vivaient dans des milieux homogènes et repliés sur eux-mêmes ? Sans Guide du routard ? Sans TGV ? Sans Twitter ?
De fait, la principale hantise du citoyen de la cité multiculturelle mondialiste est de paraître ringard. Par effet doctrinal, bien sûr, mais aussi par effet de narcissisme, l’autopromotion publicitaire se confondant chez le citoyen modernitaire avec la pose progressiste “d’ouverture sur le monde”. L’excitation que ressentent nos contemporains à stigmatiser autrui au nom de la modernité semble inépuisable. Il fallait le voir pour le croire, des dizaines de personnes s’exclamant les unes à la suite des autres : “j’ai honte d’être Québécois !”, “petit peuple xénophobe !”, “je déteste les nationaleux !”, “maudites ceintures fléchées !”, et j’en passe et des meilleures. Comment ces gens pouvaient-ils aller jusqu’à commenter ce qui avait déjà été commenté des dizaines de fois auparavant, et de la même façon ? Pourquoi répéter “je suis souverainiste, mais j’ai honte des nationaleux rétrogrades”, quand toute une armée de bien-pensants l’a déjà fait avant soi ? La seule explication possible réside dans la mystérieuse jouissance que ces “individus” sans relief éprouvent à l’idée de paraître plus modernes, plus moraux et plus ouverts que leurs semblables. Sans doute, il s’agit là pour eux d’un excellent moyen de rehausser leur “estime de soi”, comme disent les psychologues. Sans doute. Mais sinon ? Quel intérêt ?
Les multiculturalistes sont convaincus d’être dans le sens de l’Histoire. La violence de leur réaction contre les pauvres organisateurs d’une simple Saint-Jean de quartier ne manque pas de dissiper les derniers doutes que l’on pourrait cultiver sur leur détermination. Jamais, pourtant, derrière leur arrogance si niaise et leur fierté si bête, ils ne paraissent disposés à se poser cette simple question : “Quel intérêt ?” Oui, quel intérêt ? Quel intérêt d’évacuer le substrat démographique québécois à Montréal ? Quel intérêt de ravager la métropole ? Quel intérêt d’importer ici des populations étrangères entières, qui nous coûteront plus cher en frais sociaux d’ici dix ans que ce que le Stade Olympique nous en a coûté en trente ans ? Quel intérêt de détruire l’identité nationale ? Quel intérêt de détourner nos institutions ? Quel intérêt de censurer la souveraineté populaire ? Quel intérêt de transformer l’école en camp de dressage ? Quel intérêt de ringardiser toute forme de mémoire et de passé ? Quel intérêt de faire de la propagande haineuse contre la majorité québécoise ? Quel intérêt de stigmatiser les Québécois comme des racistes ? Quel intérêt d’idolâtrer les immigrés comme l’avant-garde de la civilisation ? Quel intérêt de tribaliser les quartiers montréalais ? Quel intérêt de faire semblant que des anglos qui sont nés à Montréal et ne parlent pas un mot de français sont quand même des Québécois ? Quel intérêt de faire régner un climat de terreur dans le débat public ? Quel intérêt de lyncher, de ringardiser, d’intimider ? Quel intérêt de s’attaquer à de pauvres gens sans défense et à d’honnêtes patriotes ? Quel intérêt de monopoliser “l’amour de la culture” et “l’ouverture d’esprit” ?
Quel intérêt, alors que nous savons pertinemment que les “nationalistes d’ouverture” ne sont ouverts qu’à leur propre utopie et amoureux que d’eux-mêmes ? Montréal dût-elle avoir une centaine de langues sur son territoire, tant que les publiélites multiculturalistes orienteront son destin, elle n’en parlera véritablement qu’une seule : la langue de bois ; tandis qu’elle ne célébrera toujours qu’une seule culture : celle de la médiocrité qui naît de l’autosatisfaction idéologique.
Pour avoir une idée de ce que sera le Montréal du futur, imaginez une synthèse entre le Cirque du Soleil et l’urgence de l’hôpital Maisonneuve-Rosemont, revisitée par les technocrates de l’ONU et les psychiatres de l’OMS. L’enfer même.
Source
http://cbergeron.wordpress.com/2009/06/20/je-suis-un-souverainiste-mais/

