Le 11 mai 2009, Charles Castonguay a publié dans L’Aut’ Journal « La dégringolade du français en 2006 ». Il s’agit d’un autre coup de tonnerre annonçant un orage violent sur le front linguistique. Ce n’est pas la première fois que le mathématicien Charles Castonguay nous permet de voir ce que beaucoup de gens pourtant érudits ne voient pas ou ne veulent pas voir. En tout cas, ils ne veulent pas que nous le voyions.
Après avoir démontré entre autres, dans le passé, l’effet des modifications aux questions linguistiques du recensement sur les indicateurs généraux de vitalité des langues, Charles Castonguay nous révèle cette fois les conséquences du sous-dénombrement sur les données du recensement de 2006. On croyait déjà ces données alarmantes pour le français. Depuis leur publication, en décembre 2007, elles ont fait beaucoup de vagues. Mais, que dire maintenant des données corrigées pour tenir compte du sous-dénombrement ? Elles annoncent une véritable catastrophe pour le français au Québec. La pente de la courbe descendante s’accentue dangereusement.
Le sous-dénombrement est l’estimation du nombre de personnes qui n’ont pas été énumérées à l’occasion d’un recensement. Statistique Canada dispose de divers moyens pour estimer, après chaque recensement, quelle partie de la population n’a pas été recensée. On peut ensuite corriger les données. Autrement dit, les données publiées en décembre 2007 n’étaient pas définitives. Charles Castonguay vient de les corriger en se servant de la méthode décrite dans son étude intitulée « Incidence du sous-dénombrement et des changements apportés au questionnaire de recensement sur l’évolution de la composition linguistique de la population du Québec entre 1991 et 2001 », publiée par l’OQLF en 2005. Voici donc, en bref, ce qu’a constaté Charles Castonguay.
1) La majeure partie de l’augmentation de 115 000 francophones au Québec entre 2001 et 2006, soit environ 74 000 personnes, est attribuable à une énumération plus complète des francophones en 2006.
2) Faisant fi des mises en garde de Charles Castonguay concernant le sous-dénombrement, l’OQLF a indiqué, dans son faux bilan de mars 2008, un taux de croissance de 2 % de la population de langue maternelle française entre 2001 et 2006, comparativement à 1,1 % entre 1996 et 2001. En fait, lorsqu’on tient compte du sous-dénombrement des francophones, des anglophones et des allophones, on s’aperçoit que le taux de croissance de la population de langue maternelle française a été de 0,7 % entre 2001 et 2006. Donc, loin d’avoir augmenté, le taux de croissance a encore diminué parmi les francophones et ne peut pas être attribué au faible taux de natalité, puisque le taux de natalité des anglophones est sensiblement le même.
3) Une fois les données corrigées pour tenir compte du sous-dénombrement, le poids de la population de langue maternelle française tombe à 79,1 % dans l’ensemble du Québec, à 65,0 % dans la région de Montréal et à 49,0 % dans l’île.
4) Les statistiques ne sont guère plus rassurantes pour ce qui est de la langue d’usage. Le tableau suivant est éloquent et démontre la forte croissance de l’anglais par rapport à la croissance anémique voire au recul du français. Sur l’île de Montréal, le français recule de 2,9 %, tandis que l’anglais progresse de 3,2 %, ce qui fait un écart de progression de 6,1 points de pourcentage.

Pour en savoir davantage, lisez « La dégringolade du français » et jetez un coup d’oeil également aux autres articles de Charles Castonguay dans L’Aut’ Journal. Procurez-vous aussi Avantage à l’anglais, la dernière publication sur papier de Charles Castonguay. Toute cette littérature est beaucoup plus instructive que les bilans de l’OQLF, les communiqués de Statistique Canada ou les modèles prévisionnels faussés des démographes patentés.
La déstructuration mentale engendre l’inconscience totale
Les textes de Charles Castonguay sont exactement le contraire de la déstructuration mentale que l’on trouve dans la Pravda du dictateur Desmarais, fer de lance médiatique des collabos au service du régime colonial d’Ottawa. Cette déstructuration engendre une inconscience totale de la situation linguistique réelle au Québec parmi les chefs de file québécois, y compris parmi de nombreux indépendantistes, de même que dans la population en général. Il est intéressant de comparer les statistiques éloquentes que vient de nous présenter Charles Castonguay, et dont il ne sera évidemment jamais question à la une de La Presse, avec les morceaux d’anthologie des scribouilleurs de ce journal sur la question linguistique. Voyons voir un peu.
André Pratte nous annonçait fièrement, le 7 décembre 2007, que le français progressait. Et son complice Alain Dubuc prétendait la même chose le même jour dans « La démagogie de la peur ». Le 26 janvier, Pratte en rajoutait avec une analyse tout aussi mensongère intitulée « Le français : que faire ». La thèse nullement étayée de ces deux champions propagandistes est simple : nous avons tous des hallucinations auditives quand nous entendons parler anglais de plus en plus, à Montréal. En fait, selon eux, ce n’est pas l’anglais qui gagne du terrain, mais simplement l’augmentation du poids des immigrés qui réduit autant celui de l’anglais que celui du français. Cette évolution démographique serait sans danger. Dire que le français périclite relèverait, comme le clame Dubuc, de la démagogie.
Les affirmations de Pratte et Dubuc sont évidemment très loin de la réalité. Ce n’est pas une question d’interprétations ou de points de vue divergents mais aussi défendables l’un que l’autre. Leurs affirmations sont carrément mensongères. Certains me répondront que Pratte et Dubuc ont droit à l’erreur. Je veux bien, mais alors, pourquoi ne se sont-ils jamais rétractés ? Est-ce que Pratte et Dubuc se sont dédits depuis leurs tartines de décembre 2007 et janvier 2008 ? Bien sûr que non. Au contraire, ils en remettent à tour de bras, notamment dans l’affaire de L’Autre Saint-Jean, comme nous allons le voir un peu plus loin.
En fait, Pratte, Dubuc et quelques autres scribouilleurs au service de la Pravda de Desmarais, comme le propagandiste junior Lagacé, sont des menteurs et des manipulateurs. Rien d’autre. Dans les faits, le français recule sérieusement et, contrairement à ce qu’aiment nous radoter non seulement ces menteurs mais aussi certains journaleux de Radio-Canada, ce n’est pas à cause des immigrés qui continuent de parler italien, grec ou serbo-croate chez eux. Le français recule par rapport à l’anglais. Le Québec est le terrain d’une concurrence linguistique féroce, et le français est en train de se faire dévorer, faute de mesures efficaces pour renverser la vapeur. Comme le dit Charles Castonguay, « pas la peine d’attendre un autre bilan bâclé de l’OQLF. Ni d’énièmes prévisions démographiques. Il faut agir. »
Comment agir ? Premièrement en faisant des constats justes et lucides. Pour ce faire, on a absolument besoin de Charles Castonguay et des gens qu’il saura former si on lui en donne les moyens. Pauline Marois devrait, sans tarder, le nommer conseiller principal du Parti Québécois en matière de langue. Si le Parti Québécois remporte les prochaines élections, Charles Castonguay devrait être nommé à la tête de l’Office québécois de la langue française, où il y aurait un grand ménage à faire. On a besoin de discipline, de rigueur et de transparence. Avec Charles Castonguay, on aura l’heure juste.
Deuxièmement, il faut se débarrasser de la mentalité de colonisé qui nous empêche de voir la question linguistique comme un peuple libre le ferait. Même si le Québec est encore prisonnier du Canada, la nation québécoise gagnerait à envisager tout de suite l’univers linguistique qu’elle veut se donner et à ouvrir le chantier sans attendre l’indépendance. Or, qui entretient parmi nous cette mentalité de colonisé ? Principalement les institutions et les lois fédérales ainsi que la puissante et richissime élite fédérale, personnifiée avant tout par le dictateur Desmarais, qui s’est approprié une grande partie des médias du Québec et qui a la collaboration entière des décideurs de Radio-Canada pour réaliser sa colossale entreprise de propagande.
Dès que le Parti Québécois sera revenu au pouvoir, il devra s’employer à desserrer l’étau médiatique fédéral. On pourrait, dans cette optique, envisager la création de deux ou trois grandes coopératives de presse québécoises indépendantes, solidement appuyées par l’État québécois. Le rapatriement des pouvoirs en culture et en communications qu’envisage le Parti Québécois serait certainement un bon outil pour y arriver. On pourrait même imaginer une fusion de Télé-Québec et du réseau français de Radio-Canada. Et bien entendu, le cartel de presse de Gesca devrait être démantelé sans tarder. Ce cartel porte atteinte sérieusement à l’intégrité de la démocratie au Québec parce qu’il monopolise les meilleures tribunes et musèle à toutes fins utiles ses détracteurs (quoiqu’il sache se donner une apparence d’objectivité en leur ouvrant sporadiquement ses pages).
Troisièmement, il faut mettre en œuvre un cadre et des mesures linguistiques propres à un peuple libre. Certaines mesures ne pourront pas être adoptées avant l’indépendance du Québec, mais d’autres pourraient l’être dès maintenant. Je pose comme prémisse que nous respectons la légalité canadienne, même si elle est illégitime, parce qu’au lendemain d’un référendum gagnant, ce respect sera notre argument pour exiger la même chose de la part du Canada, à l’égard de la légalité québécoise désormais souveraine, en prenant à témoin la communauté internationale. Il faut néanmoins comprendre l’hypocrisie du concept de « droits linguistiques » fédéraux et agir comme n’importe quel pays normal le fait, y compris le Canada anglais, tout en étant conscients des limites temporaires de notre action.
Permettez-moi maintenant de revenir sur l’œuvre de déstructuration mentale dont nous sommes victimes, en tant que peuple qui se voit déjà affranchi, mais qui est toujours profondément colonisé. Comme je l’ai dit, cette œuvre est très évidente lorsqu’on compare les écrits de Pratte, Dubuc et consorts à des données objectives sur la vitalité des langues. La dernière manifestation de cette œuvre est le débat entourant L’Autre Saint-Jean, au cours duquel on a entendu bien sûr les scribouilleurs de La Presse sermonner les « ceintures fléchées », mais aussi beaucoup de propos dénotant une grande faiblesse doctrinale en matière de langue dans le camp nationaliste québécois. J’aimerais proposer aux lecteurs de Vigile quelques pistes de réflexion pour remédier à cette déstructuration. Je sais que je ne convaincrai ni Desmarais, ni ses valets, mais je pense bien que nombre de « bilinguisateurs » du mouvement indépendantiste sont à l’écoute. C’est à eux avant tout que je m’adresse.
Que font les peuples normaux ?
Sur la question linguistique, demandons-nous avant toute chose ce que ferait un peuple libre dans un pays normal. Demandons-nous ce que font les Français, les Russes, les Danois, les Italiens et les Vietnamiens. Demandons-nous ce que font les Américains, voire les Canadiens anglais de l’Alberta ou de l’Ontario. La langue n’est jamais un droit individuel. Elle est toujours la loi première d’un pays. Sans cette loi, aucune autre loi ne peut être adoptée. La Constitution et les lois sont rédigées dans la langue nationale uniquement et les procès ont lieu dans cette langue. Les débats au Parlement se déroulent dans cette langue. Les droits d’aucun citoyen, ni même d’aucun étranger ne s’en trouvent violés pour autant. Un étranger qui doit subir un procès à New York et qui ne parle pas anglais a droit à un interprète. Mais, il n’a pas le droit d’imposer le slovaque, ni même l’espagnol, à tous les participants du procès.
Les Américains n’ont pas indiqué, dans leur Constitution, que l’anglais était leur langue nationale. Ils ont bien vu que c’était superflu. Si tout est écrit en anglais et que l’État fonctionne en anglais, faut-il être encore plus clair ? Les Américains se sont arrangés pour que tous les écoliers apprennent la langue et l’histoire nationale, quelle que soit leur origine. Tous unis par une langue et une histoire à laquelle ils se sont joints, certains il y a plusieurs siècles et d’autres, tout récemment. Les Canadiens anglais ont fait la même chose. Il n’existe pas, à Toronto ou à Calgary, une colonie qui impose sa langue dans des institutions, sur la place publique et dans les médias. Tout le monde sait parler anglais à Toronto et à Calgary. Pourquoi serait-il sectaire ou intolérant d’attendre le même comportement à l’égard du français, de la part de tous les Montréalais ? Imposer le français à tous serait les brimer, mais imposer l’anglais ne le serait pas ?
Au Québec, on rédige les lois en anglais et en français. On tient des procès en anglais, avec des jugements écrits en anglais, y compris des procès où sont contestées des dispositions de la Charte de la langue française. L’État offre activement aux gens de les servir en anglais presque partout et en tout temps. On entretient deux systèmes parallèles de soins de santé, dont l’un fonctionne en anglais et a un poids démesuré. C’est tout le scandale des milliards accordés au Centre universitaire de santé McGill et des médecins qui y sont formés avec des petits cobayes francophones, puis qui vont majoritairement pratiquer hors du Québec après leurs études. On entretient aussi deux systèmes parallèles d’éducation, dont l’un faillit lamentablement à la tâche d’enseigner le français, quoi qu’en disent les statistiques officielles fédérales sur le prétendu bilinguisme de la colonie canadienne-anglaise du Québec. On a aussi des universités et des cégeps anglais, où les jeunes esprits viennent s’imprégner profondément de culture anglo-saxonne et acquièrent en anglais seulement les concepts et le vocabulaire de leur futur métier.
Comment expliquer qu’après des années de bataille héroïque contre l’inertie de puissantes entreprises, bataille qui a été notamment menée par la FTQ, en vue de franciser l’aérospatiale au Québec, on trouve normal d’investir des deniers publics pour former, en anglais, dans un cégep français, des techniciens en aéronautique, comme on le fait actuellement au cégep Édouard-Montpetit, malgré les vives protestations solidement étayées contre cette pratique ? C’est complètement incohérent. Ça frôle la schizophrénie ! Est-ce qu’on veut faire du français la langue de travail au Québec, oui ou non ? Il ne faut vraiment rien comprendre aux mécanismes d’acquisition des langues et à la dynamique sociolinguistique pour penser que des travailleurs qui ont étudié dans la langue dominante de l’Amérique du Nord vont se mettre à travailler facilement en français au Québec après coup. Ces travailleurs vont devenir tout simplement des vecteurs d’anglicisation de la société québécoise ou vont s’expatrier.
Nous devrions revoir notre conception des « droits » de la personne, et en particulier des « droits » des colonisateurs canadiens-anglais, qui ont plutôt l’allure de privilèges n’ayant aucun sens dans une société démocratique et égalitaire. Les Canadiens anglais du Québec ont-ils le « droit » d’y maintenir un régime d’apartheid linguistique ? Ne devraient-ils pas plutôt avoir exactement les mêmes droits et les mêmes obligations que tout citoyen québécois ? Sans aucune discrimination.
En Suisse, il n’est pas question d’envoyer son enfant à l’école allemande quand on habite dans un canton romand. On a beau être né à Zurich, de parents suisses allemands, on n’a pas ce droit. L’enfant est mis au besoin dans une classe d’immersion pendant quelque temps, puis il est scolarisé en français, ce qui ne l’empêche pas par ailleurs d’apprendre l’allemand ou d’autres langues. Mais, une chose est certaine : tous les habitants des cantons romands savent parler français, sans exception. La Suisse serait-elle une fédération qui ne respecte pas les droits de la personne ?
Qu’arriverait-il aux minorités canadiennes-françaises si, au Québec, on obligeait la colonie canadienne-anglaise à fréquenter l’école française ? Y aurait-il des représailles ? Serait-ce déjà la fin des écoles françaises de l’Ontario et du Manitoba, qui ont été acquises il y a quelques dizaines d’années seulement, au terme d’une lutte pénible et après plusieurs décennies de politiques ouvertement hostiles au français ? En fait, ce n’est pas ainsi que la question se pose, du moins pas quand on sort de l’approche légaliste dans laquelle nous ont enfermés nos adversaires. La question se pose en termes de résultats.
La colonie canadienne-anglaise du Québec devrait avoir une obligation de résultats pour ce qui est de l’apprentissage de la langue commune. Ses enfants devraient apprendre le français aussi bien que les jeunes Canadiens français du Manitoba et de l’Ontario apprennent l’anglais. Or, comme ces derniers maîtrisent l’anglais souvent mieux que leur langue maternelle et aussi bien que leurs camarades de langue maternelle anglaise, il est certain que les enfants de la colonie canadienne-anglaise du Québec sont très loin des résultats qu’on devrait pouvoir attendre d’eux, en toute équité. À moins que les Canadiens anglais du Québec soient en mesure de nous démontrer qu’ils sont capables d’obtenir les résultats attendus, en matière de connaissance du français, avec leur système d’apartheid linguistique actuel, il faudra changer ce système.
Veut-on récréer au Québec une sorte de fédération de deux peuples fondateurs, ou veut-on plutôt un pays normal ayant une langue nationale et des citoyens aux origines ethniques diverses ? Il me semble que la fédération à deux langues a déjà fait assez de dégâts. Elle a donné lieu à un bilinguisme à sens unique et à l’éradication quasi totale du français au Canada anglais, sauf dans les régions voisines du Québec. Elle a donné lieu aussi à un sérieux recul du français au Québec, depuis quelques années. Et d’ailleurs, est-il vraiment juste de parler du « bilinguisme » de cette fédération ? Voici ce qu’a écrit récemment un lecteur français de Vigile : « Le fait, historique, de devoir parler l’anglais et le français pas seulement au Québec d’ailleurs mais au Canada en général ne devrait pas s’appeler du bilinguisme mais de la diglossie. En effet, et comme l’indique très bien notre euro-député Paul-Marie Couteaux, le Québécois parle anglais non par affinité ou par plaisir ou encore par extraction familiale mais par obligation ; c’est donc une langue apprise du fait de l’hégémonie d’un plus fort qui dicte sa loi à l’autochtone. »
Parlons donc de la diglossie au Québec, et non du bilinguisme. Toute analyse lucide de la situation linguistique doit être fondée sur le constat fondamental de cette diglossie issue d’un régime colonial. L’anglais n’est pas l’inuktitut, ni l’italien. L’anglais est la langue qui fait une concurrence sans merci au français et qui le menace sérieusement. Pas les autres langues. On pourrait même dire que la défense du français contre l’anglais passe par la défense des autres langues non hégémoniques, notamment les langues amérindiennes.
Aussi, j’ai trouvé extrêmement pénible d’entendre le camarade Gérald Larose affirmer en entrevue à Radio-Canada que la langue française était la langue commune au Québec et qu’il fallait se montrer généreux envers les minorités, autant anglaise qu’inuite ou portugaise. Minorité anglaise ? Il ne faudrait tout de même pas délirer au point de croire que l’anglais est minoritaire en Amérique et qu’il a besoin de notre bienveillante protection pour que ses locuteurs ne se sentent pas opprimés.
L’anglais est une langue hégémonique qui a été imposée par la force des armes et par diverses autres formes d’oppression, notamment juridique et institutionnelle. Ni la démocratie, ni le génie des peuples anglo-saxons, ni les qualités intrinsèques de l’anglais n’ont quoi que ce soit à voir avec les succès de cette langue. Nous en avons eu de nombreuses démonstrations au cours de l’histoire du Canada et nous en avons aussi des démonstrations actuelles ailleurs dans le monde, par exemple dans le cas du Rwanda, où l’anglais a été imposé au détriment du français par la force des armes, au terme d’un conflit extrêmement meurtrier qui n’est toujours pas terminé, qui a embrasé le Congo et dont les marionnettistes sont les Américains et les Britanniques.
Les Irlandais ont vécu, eux aussi, cette extermination de leur langue aux mains des bourreaux anglais. Ils essaient désespérément aujourd’hui de ressusciter le gaélique. S’ils avaient pu devenir indépendants avant qu’il soit trop tard, l’humanité aurait peut-être encore aujourd’hui un trésor linguistique de plus à chérir.
L’anglais est un cas à part parmi les langues. Au Québec, l’anglais est parlé par une excroissance de l’immense majorité anglo-saxonne d’Amérique du Nord, et non par une minorité en perdition qui mériterait notre pitié. Les Anglo-Saxons du Québec agissent collectivement comme tous les autres Anglo-Saxons de la terre. Ils ont un fort sentiment de supériorité et considèrent qu’il est dans l’intérêt des autres peuples de se faire civiliser en apprenant l’anglais. Ne connaitre que le français est à leurs yeux un grave handicap qui confine l’unilingue à l’ignorance et son pays, au sous-développement.
Les autres peuples de la terre écoutent de la musique en anglais et chantent même en anglais. Les Anglo-Saxons, eux, sont généralement imperméables à tout ce qui ne leur est pas chanté dans leur langue. Ils ont l’impression de se suffire à eux-mêmes. Céline Dion a la même voix en français qu’en anglais. Même que ses mélodies sont souvent plus belles dans ses chansons françaises. Mais, elle n’a d’intérêt aux yeux des Anglo-Saxons que si elle chante en anglais.
L’anglais s’est imposé dans le monde avant tout par la force des armes et aussi par le refus des Anglo-Saxons de parler d’autres langues. L’unilinguisme, qui serait une tare dans le cas des Québécois, serait parfaitement acceptable dans le cas des Canadiens anglais, qui n’éprouvent pas du tout le sentiment d’être moins intelligents lorsqu’ils ne sont pas bilingues. Leur unilinguisme généralisé ne leur fait pas croire qu’ils sont moins capables ou que le développement de leur pays va en souffrir. Bref, ils font le contraire de ce qu’ils attendent des Québécois. Voyons comment les collabos fédéraux de l’État Desmarais ont parfaitement intégré cette logique anglo-saxonne et l’ont mise de l’avant dans leur vendetta contre les « ceintures fléchées », les « sectaires » et les esprits « rétrogrades » qui exigent que l’anglais soit banni de la Fête nationale des Québécois.
La fête de la diglossie nationale
Dans le débat entourant la présence de groupes engagés pour s’exprimer en anglais sur la scène de L’Autre Saint-Jean, un spectacle parallèle organisé à l’occasion de la Fête nationale des Québécois, le camp de la diglossie s’est montré odieux d’entrée de jeu. Il a confiné tout de suite le français au rang de langue « ethnique » plutôt que de le considérer comme une langue nationale rassembleuse. Radio-Canada a claironné sur toutes ses tribunes une question : la Fête nationale est-elle la fête du fait français ou une fête pour tous les Québécois ? Autrement dit, selon Radio-Canada, le français ne peut pas être la langue de tous les Québécois.
Personne n’a reproché à Radio-Canada son biais manifeste. Tout le monde semble avoir considéré que cette question était légitime, alors qu’en fait, elle est porteuse d’une logique pernicieuse et destructrice pour la nation québécoise. C’est par des méthodes de ce type, pratiquement subliminales, que Radio-Canada se fait souvent le porte-voix des forces qui veulent empêcher la nation québécoise de se libérer par la pensée d’abord, et ensuite politiquement. Radio-Canada est un instrument très utile pour l’État Desmarais.
Comme me l’a suggéré récemment un ami, demandons-nous si les Français vont bientôt se mettre à célébrer le 14 juillet en allemand. La France et l’Allemagne sont redevenues des pays amis. Mais, à chacun sa langue. Or, les Québécois n’ont pas plus de raisons de fêter en anglais et, tant qu’à y être, de célébrer leurs chaînes, que les Français n’auraient de raisons de fêter en allemand la prise de la Bastille. Si le Québec a reçu un legs britannique, comme la France a des legs romains et germaniques ainsi que bien d’autres legs, ce legs britannique devrait enrichir le présent, et non perdurer intégralement. Le Québec du présent et de l’avenir devrait être français. On ne cesse de le répéter. Alors, il faudrait que le patrimoine britannique du Québec vive en français, comme son patrimoine italien ou haïtien. Mais bien entendu, la préservation du patrimoine britannique n’est qu’un prétexte. La vraie raison pour laquelle l’anglais est omniprésent au Québec est la diglossie d’origine coloniale entretenue par les lois et les institutions fédérales et promue par l’appareil médiatique des collabos fédéraux.
Ce qu’on nous propose, avec L’Autre Saint-Jean, c’est de faire une fête de la diglossie nationale. C’est de nous dire heureux que l’anglais fasse concurrence au français. C’est de ne pas voir que l’anglais n’est ni le finlandais, ni le vietnamien. C’est de faire semblant que le peuple québécois s’est libéré du joug colonial alors qu’il est plus asservi que jamais au régime d’Ottawa, de Toronto et de Calgary. C’est s’imaginer qu’on va promouvoir le français sans refuser l’anglais. C’est rêver en couleur en attendant la lente disparition. C’est triste à mourir et ça n’a rien d’une fête.
On aurait pu inviter d’admirables artistes d’origine anglo-saxonne qui sont heureux de venir chanter aux Québécois qu’ils les aiment et qu’ils sont avec eux. On aurait même pu inviter un Britannique, Murray Head, qui serait venu chanter en français et dire aux Québécois ce qu’il a déclaré en entrevue au Journal de Québec, en avril dernier : « Quand je pense à la bataille sur les plaines d’Abraham, j’ai honte de mes origines ». Mais non, on a invité des suprémacistes anglo-saxons qui vivent au Québec depuis des lustres sans jamais avoir daigné apprendre un mot de français. Comme mentalité de colonisé, il est difficile de faire pire. Les Québécois vivent tous les jours dans l’indignité et trouvent ça normal. Tout le drame est là.
Pourquoi veut-on que le Québec « soit représenté sur la scène internationale en anglais » ? Pour dire au monde que le français est une langue inutile ? Pour le marginaliser et le folkloriser encore plus ? Pourquoi ne pas brandir fièrement sa langue dans le monde, au moins de temps en temps, plutôt que de se laisser entrainer dans le tourbillon commercial anglicisant, très loin de l’originalité qu’on attend des créateurs ? Pourquoi certains artistes québécois ne se donnent-ils même pas la peine de chanter ou de composer en français, comme le font pourtant de grandes vedettes comme Céline Dion ou Rufus Wainwright ? Si ces artistes chantent en anglais seulement, ils ne nous représentent pas. Ils se représentent eux-mêmes et ils se font les apôtres d’une plus grande marginalisation de la langue française. Amenez-en des Kate et Anna McGarrigle et des Nicola Ciccone. Mais fichez-moi la paix avec Pascale Picard et Lake of Stew. De grâce. Et encore plus lorsqu’on célèbre les 400 ans du berceau de l’Amérique française ou la Fête nationale du seul État de langue française en Amérique du Nord.
Les Québécois se sentent obligés de faire plaisir aux anglophiles de la Pravda de Desmarais sous peine de se faire taxer d’intolérance. Quand Pratte, Dubuc et compagnie sortent l’artillerie lourde, les Québécois tremblent et se conforment tout de suite à l’évangile selon Gesca. On voit ce que ça donne. Pratte enfonce le bouchon toujours plus loin, comme il l’a fait dans son éditorial du 17 juin, où il réclame la fin des appels à l’indépendance lors de la Fête nationale et où il fait l’éloge des Québécois qui se comporteraient de plus en plus « comme une majorité solide » en acceptant que leur Fête nationale devienne une fête de la diglossie. Il invite aussi les jeunes Québécois à continuer de fréquenter les cégeps anglais pour y apprendre leur métier dans cette langue. Il félicite les Québécois qui ne se sentent pas menacés par l’anglais et qui n’hésitent pas à le pratiquer tous les jours.
Autrement dit, Pratte essaie de nous faire croire que les séquelles progressives de l’assimilation et de la dissolution de la nation sont un signe de maturité et de confiance en soi. Pourtant, quiconque a déjà vécu au Manitoba, en Saskatchewan ou en Nouvelle-Écosse connaît le déni qui caractérise le Canadien français en voie d’assimilation. Il se dit toujours fier et attaché à sa langue, mais il en perd graduellement l’usage sans en éprouver la moindre douleur. Autour de lui, de moins en moins de personnes et de moins en moins de situations se présentent pour parler sa langue, qui devient superflue. L’assimilation est individuellement indolore. Elle est douloureuse seulement pour ceux qui ne l’ont pas encore subie. Ce Pratte qui chante l’assimilation dans l’allégresse est le même homme qui prétend que « le français progresse » au Québec dans les pages éditoriales de son torchon. C’est un menteur impénitent et un collabo de la pire espèce. Il mérite amplement notre mépris.
Alain Dubuc persiste et signe, lui aussi, dans le mensonge et la calomnie en traitant d’ayatollahs et en accablant de tous les maux ceux qui sont conscients de la menace particulière que fait peser la grande vitalité de l’anglais sur celle du français au Québec. Alain Dubuc n’a aucune donnée pour justifier son point de vue et pour nous condamner ainsi. Ses accusations sont purement gratuites. Elles reposent sur des faussetés et des préjugés. Jamais les chefs de file du mouvement indépendantiste, y compris les gens de la SSJBM et les Loco Locass, n’ont prêché l’intolérance et l’anglophobie. L’anglophobie serait une peur ou une aversion profonde et injustifiée à l’égard des Anglo-Saxons. Or, ce que nous reprochons au monde anglo-saxon est parfaitement fondé et démontrable et ne nous empêche pas de lui reconnaître ses qualités et d’aimer profondément de nombreux éléments de sa culture. Cela ne nous empêche pas d’avoir des amis anglo-saxons. Notre réaction est celle d’un peuple qui est conscient de ce qui lui arrive et qui veut vivre.
À l’inverse, quand je dis qu’Alain Dubuc est un menteur, je suis en mesure de le démontrer. Il prêche l’aveuglement et l’inconscience totale et réclame qu’on fasse de la Fête nationale une sorte de 400e anniversaire de Québec annuel. Bientôt, il exigera qu’on y fasse flotter l’unifolié. Peut-être aussi qu’on y bannira le bleu et que l’évènement sera commandité par le gouvernement fédéral. Alain Dubuc aussi ne mérite que notre mépris.
Ce que le mouvement indépendantiste devrait comprendre une fois pour toutes, en particulier dans les partis politiques, c’est que, pour ne pas se donner mauvaise presse, il y a une seule solution : plaire à ceux qui détiennent la quasi-totalité de la presse au Québec et qui, comme par hasard, sont tous des collabos du pouvoir d’Ottawa. Alors, quoi qu’on dise et quoi qu’on fasse, comme disait un certain Bourassa, ce sera toujours utilisé par les petits guignols comme Pratte, Dubuc, Lagacé et consorts pour nous donner mauvaise presse. Il faut abandonner l’idée d’éviter les scandales montés de toutes pièces par les médias. On se confine ainsi à l’étroitesse du couloir idéologique conçu par nos adversaires.
Plus les idées sont dangereuses pour l’ordre colonial établi, plus elles risquent de nous donner mauvaise presse. Défendre le français contre l’anglais est extrêmement dangereux pour l’ordre colonial. La cohérence des idées, la vérité et la justice la plus élémentaire ne comptent pas dans l’univers de Gesca. Tout y est subordonné à l’ordre établi. Alors, il faudrait se décider à cesser d’avoir peur de ces scribouilleurs une fois pour toutes. Il faudrait se décider à cesser de se désolidariser de ses camarades aussitôt que l’un d’entre eux fait l’objet d’une fatwa de la Pravda de Desmarais. Il faut tenir pour acquis que le cartel médiatique fédéral ne nous laissera jamais penser comme un peuple libre. C’est à nous de briser nos chaines.


