“Colonisés ? pourtant nous sommes libres...
Interrogeons une dernière fois la Conquête.
Ce qui est pour la France en 1760 l’abandon d’un territoire et la signature d’un traité de paix, s’inscrit dans notre histoire à nous comme l’origine d’une servitude au sein d’une occupation étrangère. Mais, dans le même temps, faisant de nous un peuple distinct, la Conquête portait en germe notre liberté collective. (...)
Nous avons été “abandonnés”, mais à nous-mêmes. Condamnés à être libres ou à disparaître. Qu’est-ce à dire que notre liberté de peuple est l’expression même de notre identité ? Qu’elle ne s’ajoute pas à notre être mais qu’elle le constitue dans sa souveraineté ? Qu’en conséquence elle ne s’enlève ni ne s’octroie et que seule la mort - en l’occurrence l’assimilation - peut en disposer ? (...)
On peut asservir un peuple ; on ne peut l’empêcher de se saisir comme liberté. Dès qu’il pose cet acte de conscience, les jours de sa servitude sont comptés. Et le temps qu’il met à conquérir concrètement sa liberté n’est qu’une servitude de plus, et la plus difficile à supporter puisqu’elle est désormais consciente.
Un peuple qui éprouve un jour la servitude d’une occupation étrangère, ou il se résigne et s’assimile lentement à l’occupant, ou il chasse l’occupant. (...)
Qu’est-il en effet advenu de notre liberté de peuple distinct ? (...) La loi de 1867, ne met pas en relation deux peuples en tant que peuples- One Country, One Nation- ; elle ne consacre pas deux libertés collectives mais fonde une liberté de citoyens canadiens anonymes, une liberté individuelle, une liberté démocratique au sein de laquelle, à l’échelle du Canada, notre liberté inaliénable de peuple est soumise à la loi du nombre. (...)
L’appartenance à un peuple n’est pas de soi une fermeture au monde. Elle est une des identifications concrètes de l’homme, et par suite, un des enracinements essentiels de sa liberté. Se dire homme tout court n’est jamais qu’un raccourci : l’homme enraciné concrètement dans sa liberté se situe de plain-pied dans l’universel : l’asservi en est coupé.(...)
C’est cette servitude éludée qui a fait se dégrader en lutte pour l’ethnie ce qui, au-delà des apparences, a toujours été une lutte pour la liberté. (...) Dans cette lumière d’une liberté à conquérir, l’agriculturisme prend un sens positif : la conquête d’un pays à soi. L’aventure de la colonisation a sa part cachée de grandeur.
Reconquête
(...) le réflexe nationaliste, à travers notre Histoire, témoigne de notre instinct le plus profond et le plus sûr : l’instinct ontologique de la liberté. (...) Cet instinct nous rend universels d’emblée. C’est lui qui, depuis 1960, nous fait lentement renaître à nous-mêmes et au monde ; c’est lui qui, dans l’intuition d’un nom (...) retrouve dans toute sa réalité notre véritable identité, un nom qui lève toute ambiguïté, un nom clair et transparent, précis et dur, un nom qui nous reconstitue concrètement dans notre souveraineté et nous réconcilie avec nous-mêmes : Québécois.
C’est ce que la Conquête - et 1867 -, dans la servitude, avait virtuellement fait de nous : des Québécois. C’est ce que, contre elle et dans la liberté, nous devons devenir : des Québécois. Car il n’y a plus d’ethnie canadienne-française : elle s’est dissipée dans la servitude canadienne. Ce que nous trouvons à la place - et qu’il nous faut construire -, jeune, moderne, enraciné et ouvert au monde, c’est le peuple québécois, soit un groupe culturel, homogène par la langue et qui cherche - dans son nationalisme décolonisateur - son expression politique totale. Notre décolonisation commence par l’amputation volontaire de la part de nous qui, sans la servitude, aurait pu être mais qui n’a pas été et ne peut plus être et que seul un rêve de colonisé peut continuer d’entretenir : la part canadienne. Au-delà de la chimère canadienne, il y a la réalité québécoise. c’est là la vraie mesure de notre taille. (...)
C’est dans le dialogue de la liberté et de la vie que se fera notre Reconquête.”
Jean Bouthillette, Montréal, 1961-1971.
Commentaires ;
Ici se termine ce difficile et essoufflant voyage dans l’inconscient collectif des canadiens-français, nécessaire pour bien saisir la gravité des enjeux dans la lutte nationale que nous menons. Quand on prend au sérieux cette psychanalyse collective, on comprend l’insignifiance mystificatrice des “penseurs” de la Presse, André Pratte et Alain Dubuc en tête. A l’opposé, se trouve justifié le ton d’urgence que l’on trouve (par exemple) dans les textes de Caroline Moreno : ce que d’aucuns appellent son alarmisme et son pessimisme.
Quant à moi, je conclus en disant que la pensée de Jean Bouthillette conduit inéluctablement à l’Indépendance du Québec. A travers ces extraits, sans trahir cette pensée je l’espère, j’ai essayé de répondre à ceux et celles que Gaétan Dostie a appelé “les confusionnistes” que je ne nommerai pas ; l’objectif d’une Union des indépendantistes (dont parlent Luc Archambault et Raymond Poulin suivis par d’autres) m’impose une certaine discipline.
Robert Barberis-Gervais
Longueuil, 5 août 2009

