Ma précédente chronique n’a pas eu l’heur de plaire à Stéphane Gendron, le maire de Huntingdon. D’avoir écrit qu’il y avait trop de dénominations anglaises dans les odonymes et toponymes de la région du Suroît m’a valu de sa part quelques invectives. J’étais marqué au fer rouge comme étant un autre de ces « séparatistes bornés et incultes » (ce sont là les gros mots employés par le maire) dont les partisans du bonententisme aimeraient bien, à l’instar de l’inénarrable Alain Dubuc, qu’ils déposent les armes. La mauvaise conscience des autruches s’accommode mal en effet des propos intempestifs de bibi, qui a bon dos alors pour qu’on lui réserve un chien de sa chienne. C’est pourquoi, se sentant interpellé et ne voulant pas passer pour le Huntingdindon de la farce, Mister Gendron a réagi.
Pourtant, comme le mentionnait fort à-propos Claude Richard en réaction à ce commentaire huntingdonnais, il n’a jamais été question dans mon esprit, qui reste sain à défaut d’être saint, il n’a jamais été question, dis-je, d’en appeler à l’effacement de l’histoire, fut-elle régionale, voire municipale. J’aime trop George Orwell pour patauger dans ces eaux-là. Je m’interrogeais tout simplement sur la pertinence et la nécessité de conserver autant de dénominations anglaises, témoins d’une époque où les Britanniques faisaient la pluie et le beau temps dans ce pays. En un mot comme en cent, je me demandais si on ne beurrait pas trop épais avec la nostalgie du British héritage.
Et mon propos ne valait pas seulement pour un territoire donné, car je ne fais pas dans le régionalisme, croyez-m’en. Toutes ces rues Victoria, Queen, George V, King qui pullulent dans les villes, villages et moindres recoins du Québec, vous ne trouvez qu’il y en a un peu trop ? Et tous ces monuments érigés par nos colonisateurs, comme la colonne Nelson dans le Vieux-Montréal, sont-ils à ce point nécessaires ou ne servent-ils pas plutôt à nous rappeler l’infâme Conquête ? Bref, voilà en substance où je voulais en venir et qui a provoqué une montée de lait du maire Gendron.
Bon prince, j’ai perçu dans le commentaire du maire une invitation à peine déguisée à visiter sa ville. Comme je suis toujours en vacances dans les parages, à Baie-des-Brises, à quelque quinze kilomètres de Huntingdon… autrement dit dans la cour d’à côté, cela aurait été cavalier de ma part de ne pas m’y pointer. J’ai donc pris mon courage à deux mains, mon volant de l’autre et pris la direction de Huntingdon, là où Anglos et francophones (dixit le maire) vivent en paix, pour ne pas dire en parfaite symbiose. Pour ne pas heurter les susceptibilités locales et compromettre cette belle harmonie, j’ai renoncé à porter mon gaminet « Vive le Québec libre ! » acheté au marché aux puces de Saint-Félix-de-Valois.
D’entrée de jeu, j’ai expliqué à ma femme les raisons qui m’amenaient à faire cette escapade. Comme on dit, elle comprend vite, suffit de lui expliquer longtemps. Je voulais vérifier de visu si l’harmonie d’un soir sur Châteauguay (l’artère principale du centre-ville huntingdonnais) était bien réelle ou une vue de l’esprit de monsieur le maire. Un grand philosophe country, Willie Lamothe, déclara un jour qu’il préférerait mourir incompris que de passer sa vie à s’expliquer. Mais j’ai la chance d’avoir une femme intelligente, qui a tout de suite saisi l’enjeu : « Mais t’es malade ! C’est pas là, à Huntingdon, qu’il y a des gangs de rue comme à New York, que le maire y a imposé un couvre-feu, que c’est si dangereux que ledit maire conserve dans sa maison un cercueil au cas où ça tournerait au vinaigre et que même un Peacekeeper de Caughnawaga a prétendu que ce dernier roulait à tombeau ouvert ? » Je la sentais au bord de la crise de nerfs, alors, pour la rassurer, je lui ai dit que tout cela n’était que des on-dit, et que, si ça se trouve, elle lisait trop de romans de Stephen King. Finalement, elle me laissa partir, à la condition que je lui ramène des œufs pour les crêpes (NDLR : voir l’épisode précédent).
Huntingdon dormait encore du sommeil des justes quand je m’y suis pointé. Dans la cuisine du restaurant Chez Papou, le cuistot faisait déjà revenir les tranches de bacon en prévision de l’affluence du petit-déjeuner. Par l’odeur du porc alléché, je décidai d’y faire halte. Il ne fut pas long que le restaurant se remplit. Ce matin-là, la clientèle était pour 38,22% anglophone et pour 56,4% francophone, comme lors du dernier recensement dans cette municipalité (2006). Le menu était bilingue, la télé était sur la chaîne The Sport Network et des copies du Journal de Montréal et de Ze Gazette étaient à notre disposition. J’y passai deux heures et assistai au va-et-vient continu des clients. Ça parlait anglais à une table, français à une autre, et la serveuse waitress s’adressait dans l’une ou l’autre des langues officielles. Le maire a raison, c’est la paix : deux solitudes qui s’ignorent royalement.
Comme il me restait du temps à tuer, je décidai d’arpenter les rues de la ville. Vingt-six noms de rue anglais, contre seize français. Ce sont à de petits détails comme ceux-là que l’on reconnaît le sens du fair-play chez nos amis anglos et le consentement tacite de nos élites bonententistes. Autre petit détail du genre, qui provoquera peut-être un autre courroux dont Huntingdon détient le secret, le journal municipal bilingue - fifty-fifty - a pour titre Huntingdon Gazette. Je suppose que la « Gazette de Huntingdon » aurait fait encore trop français ! De toute façon, pour citer Mister Gendron, sur son blogue du 21 janvier dernier : « La langue, j’en ai rien à foutre. Encore moins lorsque celle-ci n’est aucunement menacée de disparaître. »
Prétendre que le français n’est pas menacé de disparition relève du tour de force, et, à ce chapitre, le maire est, au pire, un bonimenteur de première, au mieux, un ignorant. Il suffit de se promener parmi le monde à Montréal pour s’en rendre compte et, s’il nous faut des chiffres, porter attention aux études d’un statisticien comme Charles Castonguay ou d’un démographe comme Marc Termote pour perdre ses dernières illusions. Et, si on y réfléchit avec une perspective historique, on verra que depuis la Conquête, tout a été mis en œuvre pour affaiblir, assimiler, faire disparaître l’élément français dans ce pays sans bon sens. Les faits sont têtus, Mister Gendron. Ah, j’oubliais, vous n’en avez rien à foutre : « Chez nous, l’administration municipale viole la loi 101. Et avec raison. N’ayant pas le statut de ville bilingue, je me fais tout de même un point d’honneur de servir notre communauté dans les deux langues. » (Blogue du 16 janvier 2008.) Poursuivez ainsi et la reine-nègre va bientôt vous donner une médaille.
Pour ne rien vous cacher, Huntingdon est un fief anglophone d’importance, avec un lourd passé francophobe en prime, cela est aussi la réalité. De nos jours, c’est plus discret, mais la Chateauguay Valley English Speaking People’s Asscociation, basée à Huntingdon, veille au grain. On encourage entre autres le bilinguisme, surtout chez les jeunes (Bilingual Day Camp). Car le bilinguisme, on connaît la chanson, c’est bon pour le Québec, mais pas autant dans le ROC. Dans les commerces de la ville, les citoyens anglophones s’adressent en anglais aux employés francophones, question qu’ils comprennent bien que cela est leur prérogative. Ils n’en démordent pas. Car l’Anglo, où qu’il se trouve, est gourmand, sachez-le. Il n’est pas né pour un petit pain, lui, et ne se contente pas d’avoir la majeure partie du continent pour se sustenter, il lui faut tout l’espace disponible... il lui manque le Québec et il y tient.
À la bibliothèque de Valleyfield, je suis tombé sur le livre de Robert Sellar, The History of the County of Huntingdon and the Seigniories of Chateaugay (sic) and Beauharnois, publié en 1888. Sellar (1840-1919) est un immigrant écossais qui fonda un journal à Huntingdon, The Gleaner, en 1863, qui existe toujours mais dont les bureaux étaient fermés pour les vacances quand je suis passé. Sellar détestait tout ce qui était catholique et français comme vous ne pouvez pas vous imaginer. Son livre raconte les faits d’armes de ses concitoyens d’origine britannique, les Old Contrymen comme il les appelle affectueusement, notamment lors des troubles de 1838, alors qu’ils furent nombreux à se porter volontaires et à combattre les Patriotes. En 1907, il écrivit aussi The Tragedy of Quebec, dont il céda les droits à un éditeur orangiste torontois, qui le diffusa auprès des loges orangistes qui s’en servirent contre les Franco-Ontariens. En fait, il n’y avait pas de meilleur allié de la royauté britannique que ce Sellar et de pire ennemi des élites canadiennes-françaises (et d’Honoré Mercier, notamment) que ce même Sellar. Heureusement, il est mort et enterré dans le cimetière protestant de la ville (je voulais bien m’y rendre, mais il commençait à pleuvoir et je n’avais de toute façon pas envie).
Quoi dire d’autre ? Que la ville tiendra le 23 août prochain son Mustang Fest, un rassemblement de bagnoles du même nom. Quant à moi, je vais plutôt me rendre dans une ville située pas très loin, à Sainte-Martine. La Société du patrimoine de Sainte-Martine propose en effet jusqu’au 24 août l’exposition Novembre rouge 1838. Il y est question de la rébellion des Frères Chasseurs de Sainte-Martine et des environs dans le contexte du second soulèvement patriote de 1838. Il reste même des descendants des Patriotes dans la région de Sainte-Martine, tout comme des descendants des Old Countrymen à Huntingdon. Ces derniers seront bien entendu au Mustang Fest avec leur maire mayor. Le musée municipal de Sainte-Martine est situé au 164, rue Saint-Joseph, 2e étage. Ouvert du mercredi au dimanche, de midi à 17 heures. Entrée libre.
Jean-Pierre Durand



