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Penser le Québec
Hubert Aquin : nationalisme et existence
qu’est-ce qui pousse Trudeau à formuler en quelques courtes pages une théorie historique simpliste aux implications les plus drastiques ?
Simon Couillard
Tribune libre de Vigile
dimanche 8 février 2009      292 visites


Cet article fait suite à un autre portant sur la genèse du nationalisme chez P.-E. Trudeau : Les intellectuels québécois et le fédéralisme canadien : la tentation platonicienne.

« L’universalisme ne doit évoquer en rien les hégémonies ou les anciens empires, et ne saurait s’édifier sur le cadavre des cultures « nationales » non plus que sur les hommes. » Hubert Aquin, La fatigue culturelle du Canada Français.

« L’homme civilisé invente la philosophie du progrès pour se consoler de son abdication et de sa déchéance ». Charles Baudelaire, Notes nouvelles sur Edgar Poe.

***

Plusieurs ont déjà commenté La fatigue culturelle du Canada français1. Aussi, nous n’aurons pas la prétention, par ce court écrit, d’en tirer la vérité substantielle, mais nous chercherons à dégager une interprétation qui pourrait permettre d’éclairer la réalité qui est la nôtre aujourd’hui. La beauté et la profondeur de cette herméneutique de la condition québécoise se mesurent au fait qu’une telle démarche, indépendamment de sa qualité propre, soit du moins possible2. Il s’agira donc de démontrer, en accord avec la pensée d’Hubert Aquin, qu’il existe des conditions objectives, sur les plans identitaire et national, qui limitent ou expriment les choix possibles d’une collectivité, et par extension des individus qui la composent, et déterminent ainsi la qualité de leur existence.

Comprenons d’abord que La fatigue culturelle du Canada français est en quelque sorte une réponse à la thèse proposée par Pierre-Elliott Trudeau dans La nouvelle trahison des clercs. Plus spécifiquement, c’est un passage injurieux où l’ancien premier ministre (il en a fait par la suite une habitude) constate l’indignité congénitale des Canadiens français qui a motivé Aquin à écrire son texte magnifique :

« On compte que la naissance de notre État-nation libèrera mille énergies insoupçonnées et que, par là, les Canadiens français pourront enfin entrer en possession de leur héritage. Bref, on croit à une énergie créatrice qui donnerait du génie à des gens qui n’en ont pas, et qui apporterait le courage et l’instruction à une nation indolente et ignorante ».3

La réponse d’Hubert Aquin est aussi l’occasion d’un souhait, la possibilité d’un idéal fondé sur le respect et le dialogue coopératif. Pour l’écrivain, la dialectique est l’essence de la liberté, cependant qu’elle se fait dans la bonne volonté et le calme des passions. Or voilà le reproche élémentaire que l’auteur exprime au citélibriste : pour Aquin, Trudeau participe d’une tendance trop commune chez les intellectuels qui est une sorte de nervosité qui les pousse à l’embrigadement, aux explications hâtives et partielles et ultimement aux narcotiques conceptuels. Comment expliquer ce phénomène ? Sans tomber dans l’attaque ad hominem, s’impose tout de même une délicate analyse quant aux raisons d’une telle disposition d’esprit, ce que d’autres ont fait avant Aquin4.

Dans le cas qui le concerne, la question est : qu’est-ce qui pousse Trudeau à formuler en quelques courtes pages une théorie historique simpliste aux implications les plus drastiques ? Cette « causalité à rabais » qui « minimise l’importance du phénomène de la guerre »5 répondrait de la précipitation devant une situation d’urgence. Pour Trudeau, il s’agit d’un choix binaire entre l’idéologie progressiste telle qu’il la définit et le chaos. Or pour Aquin, on ne badine pas avec de tels sujets, « la condamnation même justifiée de la guerre ne remplacera jamais sa saisie rationnelle par l’esprit humain (…) »6, il s’agit, idéalement et pour le plus grand bonheur de tous, de faire prévaloir l’attitude scientifique sur l’attitude de combat : l’homme « (…) doit étudier la guerre »7. C’est plus simple en théorie qu’en pratique. N’avons-nous jamais connu la volupté atrabilaire, la puissance du sentiment de supériorité morale, la chaleur et les relents acides des foules hypersensibles ?

La guerre, de scandale, doit devenir un objet d’étude. C’est un sujet qui a la particularité de se profiler, de façon performative, dans la manière même dont on l’aborde, par le dialogue. Un sujet sérieux donc, et Aquin indique qu’il devient impératif, pour le dépasser, de ne pas user d’intimidations, de ne pas jouer sur les émotions et d’éviter les arguments empressés « dont la malicité (sic) interne (…) sert d’assommoir à la pensée »8. Pensons par exemple à la manière dont certains utilisent aujourd’hui l’accusation de racisme, selon une acception hautement idéologique, et la rigoureuse efficacité de ce genre d’assassinat moral. Alors donc, comment penser la guerre ? Pour Aquin, elle est une fonction de l’homme, elle lui est propre au sens où elle est fondée dans sa nature sociale, dans les interactions. Le conflit armé procède du dialogue, ce sont deux manifestations du même, et le même, c’est le phénomène de séparation des consciences. Dans les sociétés archaïques, cet « écart » devient synthèse grâce aux rituels hérités, sorte de résorption périodique de la différence à travers le langage symbolique et magique. Pour les sociétés civilisées, le détour est plus long et s’exprime par les luttes collectives des groupes différenciés. D’une manière ou d’une autre, et malgré la dissemblance des moyens, « l’« écart » engendre la lutte »9, et cette lutte est à la base de toute société humaine, elle est synonyme de son évolution, au fil des compromis, des synthèses accomplies au nom d’une plus grande clarté. Aquin ne s’aventure pas sur le terrain vaseux de l’eschatologie « scientifique » et évite donc de se situer dans la tradition hégélio-marxiste, contrairement à Trudeau. On peut comprendre que cette évolution dialectique est circonscrite, naturelle et contingente. Aussi se limite-t-il, sur le plan normatif, à universaliser la quête d’universalité.

Mais voilà le problème : au Canada français, on ne discute plus. Le Canada français et son projet politique et globalement national se trouvent enchâssés dans le projet canadian, qui est en même temps son concurrent. Le Canada agit au cœur de la dialectique canadienne-française et brouille par son action intéressée le cours normal de celle-ci. Le résultat est une tension improductive et lassante : « les États ou les groupes tels qu’ils sont conçus, ne sauraient désarmer devant les groupes qui, par un écart quelconque, les forcent à se définir comme des contraires »10. Un groupe ne saurait tolérer une telle action externe et aliénante, « l’universel ne doit exister que grâce à la participation libre et active de tous les éléments particuliers qui auront choisi (nous soulignons) de le créer »11. Qu’est-ce qui peut donc pousser un politicien ou un intellectuel à travailler contre le dialogue particulier dans lequel il se trouve inscrit ? En somme, quelles erreurs commet Pierre-Elliott Trudeau dans La nouvelle trahison des clercs ?

Aquin croit détecter une dose d’émotivité dans l’argumentaire de Trudeau, une « attitude personnelle univoque et tendue » qui le conduit à une « rationalisation abusive », la surévaluation d’une coïncidence entre la guerre et le nationalisme qui se traduit par le lien causal qu’ébauche rapidement Trudeau. Ensuite, il y aurait le refus chez ce dernier de penser la guerre. Trudeau vise en principe la paix mondiale, et ses considérations l’amènent à postuler que le particularisme, qu’il soit national, est un frein à cette paix. Ce refus de se porter attentivement sur le phénomène de la guerre traduit pour Aquin cette nervosité déjà évoquée, le jugement péremptoire sur l’histoire (le mal vient du morcellement, le bien, de la mondialisation) remplace l’étude, la crispation néantise tout ce qui ne cadre pas avec l’urgence. Tout doit se faire dans le sens de cette « angoisse philosophique » carburant aux concepts. Et parmi ces concepts consommés à la hâte par l’homme aux pirouettes, il y a celui de « nation » qu’il assimile sans nuance à celui d’« ethnie »12.

Au Canada français, il n’est pas question d’ethnie, mais d’un groupe culturel et linguistique, prétend Aquin. Il défend d’ailleurs sans arrière-pensées l’idée que le Canada français est un pôle d’intégration comme d’autres : « Il en ira ainsi des Wolofs, des Sérères et des Peuls du Sénégal qui (…) deviendront un jour des Sénégalais »13. En fait, pour Hubert Aquin, la nation se définit par son projet et il y a au Canada, non seulement deux groupes culturels-linguistiques, mais deux projets, deux cultures globales. Le nationalisme canadien-français est l’expression politique d’une culture à propension totalisante. C’est l’ « (…) expression de la culture des Canadiens français, en mal d’une plus grande homogénéité »14. La culture globale implique une matrice commune à partir de laquelle le politique, comme les arts et la littérature, puisse être interprété, et d’abord ce socle même, cette perspective intégrante qui définit symboliquement l’espace social, permet la croissance d’un rameau politique qui cherche à s’épanouir, rameau que l’on coupe à la fin octobre comme une aspérité gênante. Encore, le nationalisme canadien-français est la manifestation d’une intentionnalité collective visant à combler un vide et qui trouve à même la culture globale empêchée ses justifications transcendantales. Le problème est que cet empêchement est de taille. La branche politique est la plus menaçante pour l’ordre constitutionnel canadien, c’est pourquoi ce dernier travaille à la séparer radicalement du reste de l’organisme et qu’ainsi, l’extension du concept de « culture », ici, se voit circonscrit artificiellement à l’intérieur des limites imposées par sa concurrente, plus puissante. Les Canadiens anglais auraient pris acte du potentiel révolutionnaire de notre aspiration à la politique et ils auraient agi afin de canaliser la culture canadienne-française pour l’empêcher d’évoluer selon sa propension naturelle à s’assumer comme ensemble conséquent, lui déniant sa complétude. Le politique bouté catégoriquement hors de son domaine, la culture a pris ici une forme ambigüe et, visiblement, s’est prêtée à la problématique : « Notre situation politique fédérale-provinciale nous a conduits à dépolitiser le mot culture ou, plus précisément, à lui refuser sans hésitation la signification englobante qu’on lui reconnaît dans la sémantique contemporaine »15. Cette tension nécessaire entre l’entéléchie culturelle du Canada français et l’écologie politique canadienne est sans doute l’une des causes de cette succession de conflits et de compromis stratégiques qui marque les derniers siècles de notre histoire. Dans l’esprit d’Hubert Aquin, « seule l’abolition de la culture canadienne-française peut causer l’euphorie fonctionnelle au sein de la Confédération et permettre à celle-ci de se développer « normalement » comme un pouvoir central au-dessus de dix provinces administratives et non plus de deux cultures globalisantes »16.

La culture canadienne-française, dépolitisée et inoffensive, subsisterait certes à l’intérieur du Canada, son histoire et ses coutumes se vidant progressivement de leur sens, un folklore aux côtés d’autres, à regarder comme spectateur. Qui pourrait nous blâmer ? Ce rameau qui s’acharne depuis 250 ans en combats désespérés : même l’hydre de Lerne éprouverait le spleen. Tant que notre culture minoritaire au Canada ne cédera pas sa vocation politique, nous demeurerons « (…) un empêchement, un boulet de canon, une force d’inertie qui brise continuellement les grands élans de la majorité dynamique par ses revendications et sa susceptibilité (…) »17. Mais la vérité et la justice ne cèdent pas aussi facilement que la volonté, « la culture canadienne-française, longtemps agonisante, renait souvent, puis agonise de nouveau et vit ainsi une existence faite de sursauts et d’affaissements »18.

Écrire sur le Québec pour un intellectuel québécois, c’est retourner dans tous les sens la hantise d’une situation exaspérante de dépendance et d’impuissance, où le supplice n’est pas physique, mais philosophique : c’est voir le rempart délabré qui contient avec peine l’absence et la servitude, c’est entendre le rire triomphant du machiavélien sans patrie. Hubert Aquin a servi son peuple, il repose en paix.

1- Aquin, H. (1962), « La fatigue culturelle du Canada français », tiré de Blocs erratiques, Montréal : Quinze, 1977, 284 pages.

2- Cf. JACQUES, D. (2008). La fatigue politique du Québec français. Montréal : Boréal, 160 pages.

3- TRUDEAU, P.-E. (1967). Le fédéralisme et la société canadienne-française, Montréal : Éditions Hurtubise HMH, p. 182.

4- Cf ARON, R. (1955). L’opium des intellectuels. Paris : Calmann-Lévy, 337 pages.

5- Op. cit. p.72

6- Ibid. p.73

7- Ibid.

8- Ibid.

9- Ibid. p.75

10- Ibid.

11- Ibid, p.76

12- Trudeau cite ainsi Lord Acton : « The nation is here an ideal unit founded on the race (…) It overrules the rights and wishes of the inhabitants, absorbing their divergent interests in a fictitious unity ; sacrificing their several inclinations and duties to the higher claim of nationality, and crushes all natural rights and all established liberties for the purpose of vindicating itself. » (Cité in Trudeau, fédéralisme et société canadienne-française, p.178 (note de bas de page)).

13- Op. cit. p.82

14- Ibid.

15- Ibid. p.84

16- Ibid. p.87

17- Ibid. p.88

18- P.97




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