Alors que je venais d’être nommé directeur du centre universitaire de Val-d’Or au début des années 1990, un professeur de ce centre me suggéra la lecture d’un livre qui aurait la vertu de me rendre plus intelligent, me disait-il avec humour. Je ne me souviens plus du titre de ce livre, seulement du nom de son auteur, Serge Moscovici.
La théorie des groupes de Serge Moscovici
La thèse que développe Serge Moscovici dans ce livre concerne les rapports de conviction entre différents groupes de personnes. Appelons-la aux fins du présent billet, « théorie des groupes ».
La première règle de cette théorie est qu’un groupe, même s’il est très minoritaire, peut convaincre un groupe majoritaire, à la condition que ce groupe minoritaire soit déterminé et convaincu de la qualité de sa position et que le groupe majoritaire n’ait qu’une faible conviction. On dit alors du groupe minoritaire qu’il est polarisé et du groupe majoritaire qu’il est peu polarisé.
La deuxième règle de cette théorie est que le groupe polarisé doit transmettre de l’information pertinente pour réussir à convaincre le groupe moins polarisé de changer sa position.
Les consensus qui résultent de ce genre de rapport sont appelés des consensus durs. Ils sont fondés sur un échange d’informations pertinentes et la conviction. Les accords qui en découlent sont alors qualifiés de durables.
La situation est toute autre lorsque les deux parties ne sont pas polarisées et ne visent que l’atteinte du compromis plutôt que l’échange d’informations de qualité et la conviction. Pour cette raison, les consensus qui résultent de ce genre d’échanges entre deux groupes non polarisés sont qualifiés de mous et les accords qui en découlent ne peuvent être durables.
Ainsi, plus l’information échangée est de qualité, plus les rapports qui suivront seront harmonieux, et l’entente conclue ne durera que plus longtemps. À l’inverse, si l’information échangée n’est pas de qualité, les rapports qui suivront seront acrimonieux et l’entente risquera alors d’être de courte durée et tout sera à recommencer dès la première mésentente venue.
Le dernier sondage de CROP
Dans le dernier sondage réalisé par la maison CROP, nous avons appris qu’un noyau dur de 35% de Québécois était favorable à l’indépendance, la notion molle de souveraineté/association ayant été totalement évacuée des sondages de cette maison. Nul doute qu’il s’agit là d’un groupe polarisé comme le définit Serge Moscovici. À la vue de ce résultat, tous les commentateurs politiques se sont empressés de dire qu’il s’agissait là d’une très mauvaise nouvelle pour les indépendantistes québécois parce que l’option était en perte de vitesse. Or, objectivement, selon la théorie des groupes, il s’agirait plutôt d’une bonne nouvelle, je dirais même excellente. Voyons pourquoi.
En réponse à une question très précise sur la faveur l’indépendance du Québec auprès des Québécois, ce sondage nous a appris que l’option indépendantiste jouissait de l’appui d’un important groupe polarisé constitué de 35% de la population québécoise. Nous avons là la première condition gagnante de la théorie des groupes, je vous rappelle que la deuxième est la transmission d’information de qualité au groupe majoritaire.
Par ailleurs, le sondage de CROP ne nous donne aucune information précise sur les opinions du présumé groupe majoritaire concernant les options fédéraliste et autonomiste. Nous pouvons toutefois déduire quelques conclusions à partir de certaines observations de CROP. Nous savons déjà que l’autonomisme de l’ADQ est par essence même un concept mou, donc un groupe de personnes relativement faciles à convaincre si les bons arguments sont utilisés. Par ailleurs, ce sondage nous apprend que ce groupe non polarisé est constitué d’un segment d’environ 22% de la population selon les données recueillies par CROP. L’appui de ce groupe ferait bondir l’appui à l’indépendance, probablement au-delà des 50%.
Maintenant, qu’en est-il du groupe fédéraliste ? Les appuis au parti fédéraliste de Jean Charest seraient actuellement de 34% des voix au Québec, soit le même pourcentage d’appui que recueille l’option indépendantiste. Toutefois, contrairement à l’option indépendantiste qui jouit de l’appui d’un noyau dur, nous ne savons pas jusqu’à quel point le vote recueilli par le PLQ est polarisé à l’intérieur de l’option fédéraliste. Ce que nous savons par contre, c’est qu’il y a peu de temps encore, le PLQ ne recueillait que de 30% de la faveur des Québécois, alors que l’option indépendantiste n’est jamais tombée sous la barre des 35%. L’option indépendantiste ne serait donc pas aussi minoritaire qu’on voudrait bien nous le laisser croire, elle dépasserait même l’option fédéraliste ! Mieux, elle serait constituée d’un noyau plus dur, ce que les fédéralistes ont toujours présenté à tort comme un vilain défaut, alors que c’est la plus grande des qualités, selon la théorie des groupes de Serge Moscovici, lorsqu’on veut convaincre un autre groupe de changer de position.
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Le même genre question se pose au sujet de l’appui des Québécois aux partis fédéralistes présents à Ottawa. Que visent les Québécois en appuyant dans une plus grande proportion que par le passé l’ensemble de ces partis ? Un consensus mou fondé sur le compromis ou un consensus dur fondé sur la conviction et l’information de qualité ?
Encore là, la montée rapide des appuis au Parti Conservateur, un parti honni des Québécois jusqu’à tout récemment, suggère plutôt que ce parti recueillerait beaucoup plus d’appuis mous qu’on veut bien nous le laisser croire, ceux des autonomistes. Quelle est la proportion d’autonomistes et de vrais fédéralistes qui appuient ce parti ? Une analyse plus fine de la situation nous suggérerait probablement que cette montée de la faveur populaire envers les Conservateurs serait probablement le fait des autonomistes et donc moins celle d’un groupe polarisé en faveur du fédéralisme. On pourrait donc envisager que ce groupe de personnes puisse revenir au Bloc si le camp indépendantiste faisait preuve de plus de conviction dans son argumentaire destiné aux autonomistes. Puisque nous jouissons déjà d’un fort groupe polarisé, le plus nombreux, si nous le comparons aux deux autres groupes, notre succès ne résiderait plus que dans la qualité de notre argumentation.
Les deux conditions gagnantes
Récapitulons donc ! En vertu de la théorie des groupes de Serge Moscovici, il n’y a que deux conditions gagnantes lors d’un débat :
1- la force de la conviction du groupe minoritaire ;
2- la qualité de l’information qu’il transmet au groupe moins polarisé au sujet de la position qu’il défend.
Et maintenant, analysons la situation présentée dans le sondage CROP à l’aune des deux conditions gagnantes sur lesquelles s’appuie la théorie des groupes de Serge Moscovici.
Si le sondage de la maison CROP nous apprend que l’option indépendantiste est en excellente position par rapport à l’option fédéraliste, il fait également apparaître une importante lacune dans la stratégie du camp indépendantiste. L’option ne pourra jamais avancer auprès des autonomistes si nous ne développons pas un discours cohérent sur ce sujet destiné à les convaincre que l’indépendance est une meilleure solution devant les maux qu’éprouve le Québec au sein de la fédération canadienne.
Ce sondage met également bien en évidence le fait qu’il faudra développer un discours destiné aux fédéralistes qui sont fatigués, leur démontrant qu’il y a plus de danger pour le Québec de demeurer au sein la fédération canadienne que d’en sortir. Nous avons donc avantage à bien circonscrire notre position si nous voulons convaincre les deux autres groupes de l’intelligence de notre option. Dans cette perspective, il faudra donc viser l’intelligence et la cohérence dans la fabrication de notre discours et surtout fuir la tergiversation et l’ambiguïté qui nous ont tant fait mal.
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Pour ces raisons, l’idée d’une relation de compromis avec les autonomistes de l’ADQ au sein d’une même formation politique n’est donc pas une vraie solution durable si elle n’est pas précédée d’un exercice de conviction, puisque ce compromis conduirait inexorablement au consensus mou, à la tergiversation et à l’éclatement. Dans un premier temps, il appartient donc au groupe polarisé de convaincre le groupe moins polarisé de la justesse de ses arguments.
Il faut faire la démonstration aux autonomistes qu’il n’y aura jamais d’autonomie du Québec sans l’indépendance et convaincre les fédéralistes fatigués que le statu quo n’a jamais existé au Canada, que c’est une vue de l’esprit qui ne résisterait pas longtemps à une brève analyse des jugements rendus par la Cour Suprême du Canada qui a toujours grugé les pouvoirs du Québec, entre autres, dans les domaines de la santé, de l’emploi, de la famille, du transport, des communications, de l’environnement, de la culture, de la langue et de l’éducation. Déjà, constituer une simple liste des pouvoirs amputés par cette cour et des conséquences pour le Québec serait un premier pas dans la bonne direction.
Mais, ce que nous dit surtout la théorie des groupes, c’est que les indépendantistes doivent avoir l’intelligence de reconnaître l’intelligence de ceux qui ne partagent pas leur option en leur fournissant une information précise et intelligente sous une forme concise et intelligible. Ce n’est qu’au prix de ces efforts que nous pourrons convaincre nos compatriotes de faire l’indépendance.
Louis Lapointe
Brossard
— Envoi via le site Vigile.net (http://www.vigile.net/) —

