Simpliste, manichéen et vulgaire ce volumineux article du journaliste Ian Brown dans le Globe and Mail d’aujourd’hui samedi 1er Août 2009.
Il raconte avec force détails une reconstitution de la bataille des plaines d’Abraham qui vient d’être jouée à Ogsdenburg, dans l’État de New York, par des figurants venus de partout. Puisque cet événement "historique" n’a pu être joué sur la scène même de cet événement, par la faute des "séparatistes", alors la reconstitution a été transposée au nord de l’État de New York, manière de faire un pied de nez au Québec et aux Québécois.
How smart and clever ! Bien sûr, lui et ses pareils sont "raisonnables" ; les Québécois ne sont pas raisonnables et ne comprennent pas le bon sens. Nous allons leur montrer avec une grosse loupe. Nous savons tout et ils ne savent rien.
Pour mieux insister sur la défaite française, il isole l’événement hors contexte. Comme font beaucoup d’historiens qui n’ont aucune formation en géopolitique et en stratégie d’État et qui insistent pour isoler et juxtaposer les événements sans tenir compte des principes et facteurs de continuité dont l’influence s’exerce à long terme.
Ces principes et facteurs font partie du contexte, que ces versions soi-disant historiques ignorent.
Le contexte comprend la géographie, le temps historique en Europe et en Amérique du nord et l’état des communications, toutes les communications. Faute d’en prendre conscience, on ne peut comprendre les mécanismes tangibles et intangibles des jeux d’intérêts, de rapports de forces et de pouvoirs en place. Pour être valide et crédible, un exposé de ce genre doit également tenir compte des principes de base qui gouvernent toute stratégie d’État, en commençant par les quatre premiers : Appréciation du contexte et de de la situation ; détermination et maintien d’objectifs praticables et réalisables en termes de temps et d’espace et maintien du moral.
Le contexte comprend les éléments de la Réalité, causale, radicale, semelfactive mais non déterministe puisque le Réel, relationnel et libre, insaisissable et imprévisible. C’est le Réel qui crée les situations, en pleine connaissance et conscience ou dans l’ignorance du contexte. Le Réel, c’est le Je et Tu et Il et Nous et Vous et Ils. La copule "et" désigne l’esprit ou l’état d’esprit dans lequel se déroule la ou les relations.
Évidemment, on ne peut s’attendre d’un historien de la récitation réduite et simpliste de tenir compte de ces facteurs exigeants et complexes. Ce genre d’historien, plus proche du journaliste à sensation que de l’Histoire, a beaucoup perdu de sa crédibilité, jusque dans les universités.
La géographie est le premier élément du contexte. Au Québec, on l’ignore encore. Géopolitique et avenir du Québec (Guérin 1994) explique comment la géographie périphérique, rude et partiellement isolée du Québec a suscité tres peu d’intérêt, tant du côté de l’Angleterre comme de la France.
De plus, Anglais, Français, Espagnols, Portugais, Hollandais et Scandinaves connaissaient bien le terrible Atlantique nord, ses icebergs et ses vagues géantes capables de faire basculer un navire et l’envoyer au fond en un instant.
Avec ses récifs de granit, ses courants et ses tempêtes, le golfe Saint Laurent, long de 1600 kilomètres, recouvert de banquises plus de la moitié de l’année, est aussi redoutable. Est-il nécessaire de rappeler que les fonds du Golfe sont jonchés de plus de 4000 épaves, dont des navires modernes.
Ce sont les généraux anglais en service dans les Treize colonies, qui voyaient la révolte et la révolution montante des 2 millions et demie de Yankees. qui se sont intéressés au Québec, à cause de la défendabilité naturelle du territoire, entouré de gigantesques obstacles naturels, aux hivers neigeux et prolongés et aux étés trop courts.
En stratégie militaire, la vallée du Saint Laurent peut remplir deux fonctions complémentaires : servir de dernière redoute en cas de défaite militaire majeure au sud et par la suite, servir de tête de pont pour une reconquête. Français et Anglais ont vu la vallée du Saint Laurent exactement de la même manière. La géographie peut s’améliorer mais ne change pas.
De plus, les 70,000 colons de la vallée du Saint Laurent pouvaient fournir à l’armée britannique une partie de la logistique dont elle aurait besoin dans l’éventualité d’une guerre majeure contre les Yankees.
Pendant la guerre d’indépendance américaine qui a éclaté en 1774, très tôt après les événements des plaines d’Abraham et de Sainte Foy et du traité de Paris du 10 février 1763, la grande tentative du général John Burgoyne d’`écraser les Yankees en partant du Richelieu et du lac Champlain, a profité de la même logistique que les armées françaises avant eux. C’était en 1778. L’ignorance du général Burgoyne en matière de logistique, sa fatuité et son manque de prudence l’ont conduit vers la perte totale de son armée, qui s’est rendue aux Yankees sans combat. Ce fut pour les Anglais le commencement de leur défaite finale contre les Yankees et le moment fondateur des États Unis.
C’est la volonté des généraux sur place qui a mené l’action, volonté à laquelle les stratèges restés en Europe et qui n’avaient que peu de notions de la réalité nord-américaine de l’époque pouvaient difficilement souscrire d’emblée.
D’ailleurs, pour le bois, les fourrures et les minéraux rares, l’intérêt de la France, l’Angleterre, la Hollande et l’Allemagne, s’était tourné vers la Russie et son nouveau port de Saint Petersbourg. Autrement plus intéressant d’emprunter les détroits scandinaves et la mer Baltique que traverser l’épouvantable Atlantique nord. La Russie a du bois, des fourrures et des minéraux de bonne qualité et en quantités astronomiques.
En 1760, le centre de gravité des guerres européennes s’était déjà déplacé vers l’est. Ces nouvelles guerres étaient appelées à durer deux siècles, comprenant deux invasions majeures de la Russie, celle de 1812 sous Napoléon et celle de 1941 sous Hitler.
Les enjeux étaient les mêmes et sont demeurés les mêmes tout le long de la guerre froide qui a suivi la seconde Guerre mondiale, contre le soi-disant "communisme" russe, ce qui était faux. Dès 1946, lors d’une visite aux États Unis, Simone de Beauvoir et Jean Paul Sartre ont été informés de l’intention américaine de se lancer dans une invasion de la Russie. Ils ont essayé d’en informer les Européens et d’y faire obstacle mais la propagande officielle se chargea de les ridiculiser.
Ces réalités stratégiques ne se disent que très discrètement, entre "initiés", de bouche à oreille, en conformité avec les principes de sécurité et de surprise.
Le grand public et même les militaires n’en savent rien. Je le sais par expérience, ayant passé plus de 28 ans dans l’armée canadienne avec service en Europe, Afrique et Asie. J’ai été conditionné par la propagande comme tout le monde et je n’ai réussi à m’en libérer que longtemps après avoir été licencié de l’armée, après avoir recommencé à m’instruire, cette fois en lisant Le Monde Diplomatique.
Quels historiens ont réellement réussi à dépasser les apparences et accéder aux vérités essentielles, celles qui libèrent l’esprit au lieu de l’emprisonner ?
Et combien de temps allons-nous faire le jeu de journalistes à sensation comme cet Ian Brown, qui écrit dans un journal supposément "sérieux et objectif " comme le Toronto Globe and Mail ?
JRMS


