« De toute manière, c’est aux Québécois
que revient le droit de décider de leur avenir et
non à Nicolas Sarkozy de l’exercer pour eux. »
(Jacques-Yvan Morin, 28.10.2008)
La visite du Président Sarkozy à Québec a donné l’occasion à deux journalistes, l’un du CÉRIUM à Montréal et l’autre, à Paris, pour Le Devoir, d’expliquer la « gaffe » que le Président de la République française aurait commise à l’endroit des Québécois-Français et du Québec et ce, même à l’égard du Canada en prônant l’unité canadienne contre notre volonté. Il y a de quoi être mêlé.
Cette crise est maintenant passée. Elle aura duré une dizaine de jours. À l’échelle internationale, c’est moins que rien. Ici, bien sûr, dans le village ameuté par des souverainistes en mal d’insatisfaction, on a assisté un moment à une lutte à finir jusqu’au 12e round. Bravo ! Mille fois bravo ! mais ils ne se sont pas rendus au 12e round.
Analysons ce cocktail d’idées préparé par Jean-François Lisée et Christian Rioux en les renvoyant dos à dos comme on dit.
Si on analyse l’ensemble de l’article de Jean-François Lisée, on constate qu’il part de la prémisse que nos états d’âme de Québécois « ne faisaient pas le poids dans la balance » (cf. RÉF., no 1). Pourquoi ? Quelles en ont été les causes ? De qui ou de quoi cela pourrait-il dépendre ? À quelle affreuse influence perverse le Président Sarkozy pouvait-il se référer ? Beaucoup de questions qui se rapportent à l’action des forces profondes sur l’homme d’État.
Nicolas Sarkozy, comme individu, tout comme n’importe quel autre chef d’État, éprouve, consciemment ou inconsciemment, l’effet de pressions multiples. D’après Pierre Renouvin et Jean-Baptiste Duroselle (RÉF., no 3), il serait possible d’en distinguer quatre types : 1) pression directe ; 2) pression indirecte ; 3) l’ambiance et, enfin, 4) la « pression sociale » (p. 355). Dans le premier type, il s’agit de représentants des « groupes de pression » ; dans le second, ce sont les groupes organisés qui exercent une action sur l’opinion ou sur les représentants de l’opinion publique ; dans le troisième type, c’est l’état de la volatilité de l’opinion ou de la conjoncture économique. Il est possible ici que le Président Sarkozy ait trop fait confiance à sa subjectivité. Les deux auteurs que nous avons cités notent ce qui suit : « Si la vision subjective est profondément erronée, une décision de l’homme d’État risque de déclencher des réactions imprévues. (p. 367) » Finalement, la « pression sociale », c’est-à-dire les « milieux » qui dirigent la politique étrangère, la barrière linguistique et l’influence exercée sur les hommes d’État par leur éducation et leur milieu d’origine, même leurs « caractères », puis le rôle de l’entourage. Il se trouve qu’il y a parmi tous ces gens des « filtreurs » (p. 374 et passim).
Si les souverainistes connaissaient bien le scénario des forces profondes sur l’homme d’État, pourquoi se sont-ils indignés si facilement ? Et peut-on croire Jean-François Lisée quand il nous dit que « sa déclaration a donc surpris tous les protagonistes » ? À notre avis, « les protagonistes » auraient été mieux inspirés si, au lieu de lire dans leur boule de cristal, ils avaient commencé par lire entre les lignes le discours que le Président a prononcé dans l’enceinte de l’Assemblée nationale du Québec et même celui de l’ouverture du XIIe Sommet de la francophonie. Ils doivent faire à leur tour leur propre analyse de comportement en affaires internationales, car ils ne sont pas sans lacunes. Pour tout le reste, le discours souverainiste se prête à un procès d’intentions à l’endroit du Président Sarkozy en lui reprochant de ne pas avoir écrit ou dit exactement ce qu’ils voulaient entendre.
De la critique de M. Lisée on peut comprendre que le Président de la République française aurait dû faire le discours d’un premier ministre souverainiste du Québec pour ne pas se faire accuser d’indifférence, d’une part, et d’ingérence, d’autre part, ou les deux en même temps ! L’indifférence étant pour nous et l’ingérence pour le Canada – mais à nos yeux seulement. Rendu à ce point, il est très difficile pour les citoyens du Québec de se retrouver dans ce langage biscornu des souverainistes à la sauce Lévesque qui se disent tous, en ce moment, pour nous leurrer, des indépendantistes. De quoi parlent-ils exactement ? Vraiment, nous ne savons plus ce qu’ils veulent dire parce qu’autant le PQ que le BQ baignent dans le souverainisme fédéraliste, en d’autres termes ce sont des autonomistes sans le séparatisme. Ils rêvent, les pauvres, d’une fédération sans annexion ! C’est pourquoi le Bloc peut demeurer indéfiniment à Ottawa, c’est-à-dire jusqu’à la retraite de ses députés actuels et même au-delà ou… jusqu’à ce que les électeurs et les électrices du Québec mettent fin à cette imposture indépendantiste.
***
Dans l’« Autopsie d’une visite », Christian Rioux écrit d’entrée de jeu : « Il n’est pas facile de parler calmement de la France au Québec. Et pour cause, le sujet est émotif depuis bientôt 250 ans. (Cf. RÉF., no 4) » Pourtant, les Québécois ont fait quelques gains sur la scène diplomatique française avec une délégation du Québec qui « a gagné un statut de quasi-ambassade » et dans la fédération canadienne par une reconnaissance tout ce qu’il y a de plus théorique de la « nation québécoise dans un Canada uni ».
Au fil des années, depuis le gouvernement Lesage et du travail de Georges-Émile Lapalme, ministre des Affaires culturelles, et de son sous-ministre en titre, Guy Frégault (historien de l’École de Montréal et collègue de Michel Brunet et de Maurice Séguin), le Québec a entrepris d’établir des ponts directement avec la France. Tel est le point de vue de Jacques-Yvan Morin (RÉF., no 2) lorsqu’il écrit : « La perplexité ressentie par plusieurs devant les propos apparemment contradictoires du Président Sarkozy ne doit pas faire oublier les liens qui continuent de se tisser entre les deux pays « frères ». Ce rapprochement très concret entre nos deux sociétés est sans doute la meilleure garantie qu’elles puissent se donner mutuellement devant l’avenir. » Il n’y a pas ici d’équivoque.
De là à décréter, selon nos deux journalistes, que : « n’est pas de Gaulle qui veut » ou que « …ses propos [ceux du Président Sarkozy] à la citadelle de Québec représentent à leur manière une copie en négatif du célèbre « Vive le Québec libre ! » ou comme le déclare péremptoirement Lisée dans son titre : « Sarkozy enterre de Gaulle ». C’est très imagé, mes parfaitement excessif.
***
Mécontents du comportement du Président Sarkozy en territoire québécois et partant canadian, nos deux journalistes s’en sont pris au Président Sarkozy, à sa personnalité ou à l’homme, comme s’il était venu déraper ici au point de nous diminuer pour avoir accepté d’aborder la crise financière mondiale en présence du premier ministre du Canada à la Citadelle. Les auditeurs du Président, y compris Bernard Landry, ont applaudi à son discours à l’Assemblée nationale. Pour ceux-là qui ont écouté et entendu le président et qui l’on vu assis après son discours, complètement ému lui-même, il nous semble clair que ce dernier a surtout voulu nous envoyer un message de soutien et d’espoir. Si nous ne nous méprenons pas, c’aurait été aussi la réaction et le sentiment de Claude Charron sur les ondes de TVA.
Nos deux journalistes ont voulu réécrire l’histoire à leur façon. Ils ont même poussé l’audace de faire la morale à un Président qui était indirectement (à cause de notre subordination et notre superposition dans le régime politique canadian) un invité de notre maître, le gouvernement fédéral canadien. Qu’à cela ne tienne, ils lui reprochent d’avoir reconnu le fait, d’en prendre acte, puis d’avoir sabordé une alliance franco-québécoise reconnue et vieille de quarante ans ! Quant à nous, la suite de leur argumentation nous apparaît plus inspirée de la pensée magique que d’une réflexion en présence des faits.
Dans l’optique indépendantiste, la nation québécoise a beaucoup plus de chances de survivre si elle peut s’appuyer sur la France et sur la Francophonie. Devenir indépendant collectivement, c’est inévitablement accepter la coopération interétatique en soi, dans l’autonomie et selon ses propres moyens comme nation.
Une telle nation devra apprendre à vivre en présence de forces inégales et concurrentes. Elle devra aussi apprendre à naviguer dans le monde et sur la planète. Cette expérience deviendra par elle-même créatrice d’énergie collective et de soutien de l’affirmation nationale là où le Québec sera présent.
Le temps de l’annexion, de la subordination et de la superposition sera enfin terminé. Nous serons notre propre maître tant à l’interne qu’à l’externe. Une autre histoire commencera, la vraie, et ce, dans tous les domaines que ce soit aux niveaux politique, économique ou culturel. La société québécoise en tant que telle se transformera et acquerra des forces qu’elle n’a jamais pu utiliser de toute son histoire antérieure. Une telle vie collective mérite d’être vécue. Et le plus tôt possible sera le mieux !
Nous aurons l’occasion de poursuivre ce débat dans l’optique de l’accession du Québec à une souveraineté réelle. En espérant que les faits prévaudront sur ce long chemin.
Bruno Deshaies
Le Rond-Point des sciences humaines
RÉFÉRENCES :
(1) Jean-François LISÉE, « Quand Sarkozy enterre de Gaulle », dans Le Monde, 24 octobre 2008. « En déboulonnant l’édifice construit par ses prédécesseurs, Nicolas Sarkozy a réussi à cumuler "ingérence et indifférence". » Texte reproduit sur le site du CÉRIUM. Où pouvons-nous trouver la crédibilité de son témoignage ?
(2) Jacques-Yvan MORIN, « France-Québec selon le président Sarkozy : est-ce la « rupture » ? » Vigile.net, 28.10.2008.
(3) Pierre RENOUVIN et Jean-Baptiste DUROSELLE, Introduction à l’histoire des relations internationales, Paris, A. Colin, 1964. Chap. 11 : « L’action des forces profondes sur l’homme d’État ».
(4) Christian RIOUX, « Autopsie d’une visite », dans Le Devoir, 24 octobre 2008. « Même s’ils n’ont pas le même éclat — n’est pas de Gaulle qui veut ! — ses propos à la citadelle de Québec représentent à leur manière une copie en négatif du célèbre « Vive le Québec libre ! ». ICI : Travaillant pour l’empire GESCA, en quoi peut-il être plus crédible que Lisée ?

