Il s’est effectué, il y a maintenant trente ans, une étude riche encore d’enseignements aujourd’hui. Des chercheurs avaient pris plusieurs sujets au Milwaukee et leur avaient demandé quelle photo ils préféraient d’eux-mêmes. Sur l’une d’elle, les sujets se voyaient avec leur apparence réelle et sur l’autre la droite et la gauche avaient été interverties de manière à ce que les sujets se voient tel que dans le miroir.
Les sujets en très grande majorité choisissaient la version du miroir. Ensuite, on présenta les deux versions à des amis des sujets d’étude. Les amis préféraient la véritable photo plutôt que l’image inversée. En somme, on réagit le plus favorablement au visage qui nous est le plus familier : celui du miroir pour les sujets d’étude tandis que les amis réagissent plus favorablement au visage que voit le monde.
***
Le sentiment de familiarité a un effet immédiat sur la sympathie et il joue donc un rôle important dans tous nos choix, y compris les choix politiques. Par rapport à cette donnée fondamentale, les stratèges, autant fédéralistes que souverainistes, ont vite compris où résidait leur intérêt.
Pour empêcher l’avènement de l’indépendance du Québec, les fédéralistes doivent absolument perpétuer l’idée qu’une telle option correspondra à une perte de tous les repères familiers. Le Canada n’existera plus (ils veulent détruire ce pays, disent-ils). Le Québec tel que vous le voyez sur la carte n’existera plus. Les traités internationaux et le réseau habituel des interactions internationales n’existeront plus. Moins l’indépendance suscite un sentiment de familiarité mieux se portent les fédéralistes.
Pour les indépendantistes le défi est inverse. Ils doivent présenter le pays du Québec et ses conditions futures d’existence comme une donnée familière. Les indépendantistes disent donc, pour convaincre, qu’il y a bien des pays connus et qu’ils jouissent de l’ordre des choses internationales en tant que pays.
On a appris que, lors du dernier référendum, Jean Chrétien gardait tout près le numéro de téléphone du président Clinton. À point nommé, il solliciterait l’aide du président américain pour convaincre les Québécois que l’indépendance du Québec serait une perte de leur horizon familier.
***
Généralement, nous avons un sentiment favorable envers les choses que nous avons déjà rencontrées. Une autre étude, faite en 1987 cette fois, l’a bien illustré. Lors d’une expérience, les sujets regardaient un écran sur lequel apparaissaient divers visages dans une cadence si rapide que les sujets ne se rappelaient pas les avoir vus. Plus tard, les sujets eurent à rencontrer ces personnes et il s’avéra que les personnes entr’aperçues à l’écran leur apparaissaient plus sympathiques que les autres.
Sans s’être sciemment rapporté à quelque étude touchant la psychologie sociale, tout bon stratège comprendra que l’attitude du citoyen envers quelque chose est influencée par le nombre de fois où nous y avons été exposés dans le passé. En somme, on se laisse plus facilement influencer par un cadre familier. D’où l’atout stratégique que détiennent les fédéralistes. D’où les diverses menées de ceux-ci pour instiller l’idée que le Québec comme entité familière, avec des contours et une personnalité reconnue, ne peut exister qu’au sein du Canada. En dehors du Canada, ce serait la désagrégation.
Les indépendantistes doivent conséquemment donner un air familier au Québec indépendant. Ils doivent faire le parallèle avec les pays connus qui nourrissent un idéal de coopération plutôt que de compétition hostile. Ils doivent aussi pourvoir le Québec autant que possible des attributs généralement associés à la souveraineté, comme la citoyenneté, une Constitution affirmant le droit souverain de décider pour soi-même, un plan de développement de son territoire afin d’afficher le Québec à venir comme un tout familier.
Évidemment, les fédéralistes nous accuseront de nous comporter d’emblée comme si le Québec était indépendant. Il faudra tout de suite retourner le message, leur façon de définir l’enjeu. On doit dire qu’il s’agit d’un apprentissage en coopération d’un nouveau statut qui se délivre de la sclérose du cadre provincial.
Ainsi, nous amorcerons un revirement de perspective par rapport à Jean Charest pour lequel tout allié digne de ce nom doit absolument se limiter à son statut de province. Les indépendantistes doivent reprendre le pouvoir et asseoir l’Etat national afin de lui donner des bases familières.
Toujours répondre que c’est le Québec qui nous intéresse et que le feu vif d’une compétition entre fédéralistes et indépendantistes ne nous intéresse plus. On doit « accomplir », fuir comme la peste cette manie fédéraliste de tout déplacer en termes de débats philosophiques. On n’existe pas pour des raisons idéologiques. On existe parce que l’on est.
Si on nous accuse de nous dissocier de l’ordre égalitaire provincial, disons que nos gestes imposent de nouveaux objectifs communs. Avant même que le Québec ne devienne un pays indépendant, on doit affirmer que la compétition hostile entre les deux pays est contraire aux intérêts de tout le monde. Le nouvel ordre doit paraître comme comblant un fossé et non comme une recette de discorde qui viendra bousculer un ordre familier.
André Savard

