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Essais québécois
Des philosophes qui donnent leur 110
Louis Cornellier
Le Devoir
samedi 25 avril 2009


Le Canadien de Montréal n’est peut-être pas une religion, comme le suggéraient récemment, sans trop y croire, deux théologiens québécois, mais le hockey peut certes inspirer les philosophes. Est-ce parce que ce sport est particulièrement philosophique ? Pas vraiment. C’est plutôt que les philosophes, c’est leur vertu, ne reculent devant rien et ont cette remarquable faculté de transformer n’importe quoi en objet de réflexion ou de ratiocination. Aussi, le hockey, pour les philosophes québécois, c’est du bonbon. Enfin, se disent-ils, on prêtera peut-être attention à nos propos.

Premier titre à paraître dans la collection « Quand la philosophie fait Pop ! » des Presses de l’Université Laval, La Vraie Dureté du mental. Hockey et philosophie, comme les ouvrages qui suivront à cette enseigne, entend « conjuguer accessibilité et humour, avec la volonté de cerner ces aspects de notre condition humaine que nous révèle [la culture populaire] » et, plus spécifiquement ici, le hockey.

On ne peut pas dire, toutefois, que l’équipe constituée pour mener à bien ce projet « sort fort ». Pendant les deux premières périodes de ce match intellectuel, respectivement consacrées à la philosophie sociale et politique et à la mythologie et à la métaphysique, seuls Tony Patoine, qui plaide en faveur d’une Équipe Québec pour raffermir notre sentiment identitaire collectif, et Jean Grondin, qui se penche avec humour sur la métaphysique du hockey pour finir par suggérer qu’il en est des meilleures, méritent vraiment leur « temps de glace ».

Il faut donc attendre la troisième période, consacrée aux enjeux éthiques et esthétiques, pour voir les philosophes donner vraiment leur 110 %. Et la première étoile de ce match revient sans conteste à Daniel M. Weinstock, qui se livre avec brio à un « éloge des matchs nuls ». L’introduction récente du principe de la fusillade, pour en finir avec les matchs nuls dans la LNH, lui est restée dans la gorge. Partisan d’un « progressisme modéré », l’éthicien rejette le « sophisme originaire » selon lequel « l’essence ou l’esprit d’un phénomène est pleinement révélé au moment de sa première apparition, tout éloignement par rapport à cette origine étant de ce fait une perte ». Il sait trop, par exemple, que la démocratie athénienne n’était pas parfaite. Aussi, il est bien prêt à accepter des modifications au phénomène original, mais uniquement dans la mesure où ces dernières en respectent l’esprit et les conditions d’identité.

Il distingue, dans l’univers du hockey, trois catégories de modifications. Essentielles, elles visent à corriger des anomalies imprévues qui « éloignent le jeu de son esprit ». Quand Sean Avery, par exemple, gesticule stupidement devant le gardien Martin Brodeur pour le déconcentrer, il ne transgresse aucune règle écrite. Pourtant, il viole l’esprit du hockey. Une modification a donc été apportée aux règlements. Protectrices, elles visent à protéger les joueurs (port du casque obligatoire, par exemple). Populistes, elles visent à rendre le jeu plus spectaculaire.

S’il ne s’oppose pas radicalement aux modifications relevant des deux dernières catégories, Weinstock impose néanmoins une condition à leur acceptation : le respect de l’esprit du hockey. Or, selon lui, la fusillade — du genre spectaculaire — ne remplit pas cette condition. Le hockey, explique l’éthicien, est un sport d’équipe, ce qui entraîne que les buts, sauf exceptions, « sont notamment le résultat de la coordination de plusieurs joueurs ». La fusillade, qui correspond au principe du face-à-face, nie donc l’esprit de ce sport.

Plus encore, elle nuit à la fonction morale du hockey. Ce dernier, en effet, est porteur de leçons de vie. Il rappelle notamment la nécessité de sublimer l’agressivité et le fait qu’un comportement moral peut constituer un avantage. L’égoïsme, au hockey, n’est pas payant. Or la fusillade, en envoyant le message que, « dans la vie, il y a toujours des gagnants et des perdants, est une mauvaise leçon de vie ». La vie, écrit Weinstock dans une belle conclusion, « donne souvent lieu à des événements indéterminés ». Elle est faite de victoires, de défaites et de matchs nuls. Aussi, « en éliminant le match nul de l’ontologie morale du jeune, nous le rendons moins capable qu’il l’aurait autrement été à [sic] faire face à cette dimension inéluctable de la vie humaine ». C’est plus fort que du Dave Morissette, mettons.

Grâce à son texte suggérant qu’« il est plus que temps de mettre K.O. les bagarres », Christian Boissinot, codirecteur de l’ouvrage avec Normand Baillargeon, remporte la deuxième étoile. À l’argumentation des « déréglés de l’hypophyse » selon laquelle les bagarres permettent de « faire sortir le méchant » engendré par la rudesse du jeu et de policer l’espace au profit des bons joueurs, le professeur de philosophie au collégial réplique que d’autres sports rudes interdisent les bagarres, que seuls le Canada et les États-Unis les permettent au hockey, que la virilité ne passe pas par les poings et, surtout, que l’agressivité bagarreuse n’a rien d’un besoin inné. « Ce déterminisme ou matérialisme primaire, qui fait de l’homme un automate, prisonnier de forces hors de son contrôle, incapable de liberté et de choix, n’est défendu que par une poignée de scientifiques illuminés », écrit Boissinot.

Normand Baillargeon et Chantal Santerre se partagent la troisième étoile. Le premier, pour ses considérations sur l’esthétique du hockey et sur le dopage. La deuxième, pour son plaidoyer original en faveur d’un hockey kantien dans lequel les joueurs « se rendent eux-mêmes au banc des punitions ». Charles Le Blanc, qui s’amuse comme un fou en appliquant une grille de lecture kierkegaardienne au « mental » des gardiens de but, mérite aussi une mention. On pourrait parler, dans son cas, de style papillon philosophique.

Composée d’un quintette de choc et de solides plombiers et plombières qui travaillent fort dans les coins de la réflexion, l’équipe de La Vraie Dureté du mental est à l’image de nos Canadiens, c’est-à-dire capable du meilleur, mais aussi du médiocre. Elle s’en distingue néanmoins en prenant le tout avec humour et philosophie.

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louisco@sympatico.ca

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La vraie dureté du mental

Hockey et philosophie

Sous la direction de Normand Baillargeon et Christian Boissinot

Presses de l’Université Laval

Québec, 2009, 276 pages



Source
http://www.ledevoir.com/2009/04/25/247384.html




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