Dans la salle de rédaction du journal la Presse, les flûtes sont ajustées. Cette semaine, André Pratte et Yves Boisvert ont profité de l’affaire McCartney (affaire que le journal a contribué à édifier avec un zèle proche de l’inquisition délirante) pour retourner contre les indépendantistes leur vieille rengaine : Les colonisés, c’est vous ! La charge a sonné. Un rédacteur pigiste en a même profité pour offrir subtilement ses services dans une lettre d’opinion. On peut être inventif et joindre servilement le chœur des bienséants.
Passons vite sur le cas d’André Pratte qui, dans son éditorial intitulé « Espèce de « coloniser » », s’en est pris à un détracteur anonyme et dyslexique pour mieux le ridiculiser, lui et son opinion nationaliste. On passe vite, mais nous tâcherons de comprendre comment un homme si peu habile sur le plan des idées et de l’argumentation peut ainsi se trouver à la tête de l’équipe éditoriale du plus important journal au Québec en terme de lectorat. Yves Boisvert dans sa chronique « La décolonisation tranquille », déformation du titre d’un livre de Mathieu Bock-Côté, a mené une attaque plus incisive quant au style, et passablement plus impitoyable quant à l’intention, contre les nationalistes de tout acabit. À travers la série d’accusations, on peine à comprendre ce qu’ils entendent par le terme « colonisé ». À ce qu’il semble, ils l’utilisent dans une acception plus vernaculaire, comme un synonyme de stupidité : « Lui, c’est tout un colon ! »
Or, en science sociale et dans la littérature, le terme a une portée différente et importante. Des œuvres entières y ont été consacrées, pensons à Albert Memmi et son Portrait du colonisé. Ce que l’on entend généralement par l’expression, c’est ce qu’en disait, parmi d’autres, Hubert Guindon lorsqu’il parlait du « membre de la minorité dans les cadres de la majorité ». On peut constater que certains individus d’une minorité nationale, raciale, linguistique ou autre, intègrent le cadre d’interprétation du monde de la majorité à laquelle ils se trouvent soumis sur le plan administratif ou culturel plutôt que de chercher à même leur histoire, leur culture et leur condition, une raison politique propre. Par exemple, au Québec, le multiculturalisme canadien devient la seule voie d’avenir légitime parce que plus vraie que toutes solutions proprement québécoises. Les normes de ce qui est acceptable viennent de l’étranger, si l’autre nous considère xénophobes, c’est qu’il a raison. Le colonisé est quelqu’un qui se considère dans le regard de l’autre. Ainsi, il ne faut pas trop parler fort, cacher ce qui est susceptible d’irriter la visite. Questionner le sens de l’invitation faite à un chanteur britannique lors de la célébration du 400ième de Québec n’est pas seulement inadmissible, c’est un scandale.
Le colonisé, devant les défaites successives dit : « cessons d’être ce que nous sommes, oublions le passé et devenons cet autre ». Mais la route est longue et pénible pour ceux qui se refusent le respect élémentaire d’être qui ils sont et le droit à la différence. Pour les Canadians, l’élite torontoise et les journalistes/éditorialistes anglophones, même si nous abdiquons notre québécitude, nous serons toujours ces concitoyens un peu attardés et xénophobes vers lesquels on peut toujours se tourner pour se rassurer de sa supériorité morale. Évidemment, il y aurait une petite minorité parmi l’élite qui, telle la fleur dans le chiendent, aura eu accès à la lumière. Ils rêveraient d’individus affranchis de la nation, ils rêveraient d’uniformisation, ils rêveraient en oubliant l’agonie nécessaire des leurs, ils rêveraient, cligneraient de l’œil et mourraient.
Simon Couillard
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