Mes plus fidèles lecteurs savent probablement que je suis administrateur du réseau de la santé et des services sociaux depuis de nombreuses années, 11 ans pour être plus précis. Je suis donc habitué aux petites passes mesquines des hauts fonctionnaires du ministère de la Santé et des Services sociaux qui font tout, par des moyens détournés, pour répercuter le maximum de coûts de système aux établissements du réseau et aux patients.
Je connais également le réseau de la santé grâce à mon père que j’accompagne depuis des années chez son urologue et son ophtalmologiste.
Je n’ai donc pas été étonné lorsque j’ai pris connaissance des nouvelles exigences du ministère en matière d’équipement spécialisé envers les cliniques privées d’avortement. Je me suis aussitôt demandé ce qui avait justifié un tel changement de cap de la part du ministère.
Contrairement aux chirurgies plastiques qui ont occasionné de nombreux accidents mortels, comme ce fût le cas pour la célèbre Micheline Charest, je n’ai jamais entendu dire que les avortements avaient donné lieu à de semblables difficultés d’une aussi grande gravité.
Donc, pour avoir vu les hauts fonctionnaires du ministère à l’œuvre depuis 11 ans, je sais qu’ils ne font jamais rien pour rien, il y a toujours un dessein secret. D’ailleurs, mes collègues de conseil d’administration savent tous que je suis passé maître dans l’art de décoder leurs manœuvres les plus tarabiscotées. Voyons ce qu’il en est.
La question est en fait fort simple. Si le collège des médecins nie que la sécurité des patients soit en cause et ne justifie pas l’imposition de nouvelles exigences du ministère dans le cas des cliniques privées d’avortement, quelles autres raisons pourraient bien justifier de telles mesures ? Des motifs financiers et idéologiques ? Comme dirait Jacques Parizeau, l’argent et le vote ethnique.
Nous pourrions accuser le gouvernement de resserrer ses exigences pour décourager les femmes de se faire avorter afin de gagner, entre autres, le vote des communautés ethniques qui sont historiquement moins en faveur de l’avortement. Mais cette hypothèse ne pourrait résister longtemps à l’analyse. Pourquoi le gouvernement « libéral » de Jean Charest irait à l’encontre d’un jugement de la Cour Suprême reconnaissant le droit à l’avortement et au libre-choix de la clinique d’avortement et se mettrait à dos un bon nombre de femmes du Québec pour conserver quelques votes ethniques qu’aucun parti ne menace réellement d’enlever au parti libéral ? Compte tenu du contexte politique, social et juridique, ça ne tient pas la route.
Il ne reste donc qu’une hypothèse, elle est financière. L’argent ! Par le biais de la loi 34, le ministère obligerait les cliniques privées à acheter certains équipements à la fine pointe de la technologie pour ne pas avoir à les acheter et financer lui-même. Ce faisant, il répercuterait la facture aux patients qui devront payer pour des services qui ne sont pas offerts dans les hôpitaux, ni couverts par la Régie de l’assurance maladie du Québec (RAMQ).
J’ai vu le stratagème à l’œuvre au cours de la dernière année alors que j’accompagnais mon père à l’occasion de chacune de ses visites chez les médecins spécialistes. Depuis deux ans, l’urologue propose à mon père un test de débit de vessie et exige de lui le versement d’une somme de 70$. La RAMQ ne couvre pas ce service parce qu’il n’est pas offert dans les établissements publics, la technologie étant apparemment trop avancée. Comme mon père a refusé ce test dont il ne voyait pas l’utilité, le spécialiste lui a dit qu’il n’avait plus besoin de continuer à le suivre pour sa prostate en raison de son âge avancé, que son omnipraticien pourrait très bien s’en occuper lui-même, et que si jamais il avait des problèmes de vessie qui apparaissaient et nécessitaient un test de débit, donc le paiement de 70$ à chaque visite annuelle, il se ferait un plaisir de le reprendre comme patient.
Lors de sa dernière rencontre avec l’ophtalmologiste, ce dernier a offert à mon père la possibilité de subir un nouveau test ultra moderne afin de mieux diagnostiquer son glaucome en raison de l’existence d’un nouvel appareil dont il venait juste de faire l’acquisition. Lui aussi a exigé des frais de 70$ de la part de mon père parce que le service était trop avancé technologiquement pour être couvert par la RAMQ. Cette fois-ci, mon père a accepté de payer les frais supplémentaires, estimant que ce test pourrait faire plus pour sa vue qu’un test de débit de vessie pour sa prostate, qui somme toute se porte à merveille compte tenu de son âge vénérable.
Comment ne pas aussitôt décoder la stratégie du ministère qui est fort simple ? La loi 34 oblige les cliniques privées à acquérir des équipements sophistiqués qui seront financés par les médecins et leurs patients. Ce n’est pas seulement le droit à l’avortement qui est en cause ici, mais un droit encore plus large, celui de se faire soigner gratuitement au Québec.


