Que M. Bernard Landry critique le rapport Bouchard-Taylor, c’est excellent. Une seule chose dans ses propos me casse les pieds. C’est lorsque, comme bien d’autres, il qualifie d’ethnique l’identité canadienne-française. On peut fort bien être contre le nom de Canadien-Français et lui préférer celui de Québécois, là n’est pas tellement la question. Moi-même, en jetant sur notre histoire presque semi-millénaire un regard qui ne soit pas trop superficiel, je trouve à ce nom de Canadiens-Français l’inconvénient d’être un pléonasme, attendu que, nous, les héritiers des conquis de 1760, nous sommes au fond les seuls véritables Canadiens, les Anglos étant, faute d’un terme plus élégant, des British Americans.
Cela dit, ne pas aimer l’appellatif Canadien-Français n’autorise pas à dire n’importe quoi à ce sujet. Avant 1960, les nationalistes parlaient couramment de la nation canadienne-française. Pourquoi ? Parce que, pour eux, les Canadiens-Français formaient plus qu’un groupe ethnique, ils formaient bel et bien une nation, c’est-à-dire une collectivité caractérisée non par l’unité de sang, ce dont on s’est toujours moqué éperdument, mais bien par l’unité de langue, de culture et peut-être surtout d’histoire. Tant et si bien que, pour tous les nationalistes qui, à l’époque, gravitaient plus ou moins autour de Lionel Groulx, les Canadiens-Français, c’étaient les Tremblay et les Gagnon, bien sûr, mais tout aussi bien les Blackburn du Lac-Saint-Jean, les Fraser de la Gaspésie, les Cameron de la Beauce, les Reid de la région de Châteauguay, les Gemme (James) et les Williams de Saint-Amable, sans oublier les Phaneuf (Farnsworth), les Spénard, les Besner et autres Bruchési ou Dassylva. À la Ligue d’Action Nationale, par exemple, nul n’a jamais songé à exclure de la nation canadienne-française les frères Guy et Dostaler O’Leary, ni non plus cet autre brave militant qu’était Patrick Allen. C’eût été tout simplement inconcevable.
En affirmant que les frères Johnson, comme avant eux leur père, ne peuvent être considérés comme des Canadiens-Français parce que, présume-t-on, ils ont du sang irlandais, M. Landry réduit l’identité canadienne-française à quelque chose de strictement biologique et se trouve ainsi, sûrement sans l’avoir voulu, à calomnier outrageusement tous les nationalistes d’avant la Révolution tranquille. Et il se trouve aussi, là encore sûrement sans l’avoir voulu, à sembler donner raison à tous les anglo-fédéralistes qui prétendent qu’autrefois, nous macérions dans l’ethnicisme, voire le racisme.
Or, la vérité est tout autre et il est temps qu’on la proclame une bonne fois pour toutes. Aussi loin que nous remontions dans notre histoire, jamais, jamais, jamais notre nationalisme n’a été ethnique, c’est-à-dire fondé sur l’imbécile mystique du sang, toujours, toujours, toujours il a été somme toute national, c’est-à-dire fondé sur une langue, une culture et une histoire auxquelles quiconque peut s’identifier, peu importe son origine.
Alors, libre à qui le veut de rejeter le nom de Canadien-Français comme le fait M. Landry. Mais, de grâce, qu’on ne le rejette pas sous un faux prétexte, en l’occurrence son soi-disant caractère ethnique. Car, pour les gens qui employaient ce terme à l’époque, il n’avait pas un sens ethnique, il avait un sens national. Et c’est leur manquer du respect le plus élémentaire que de prétendre le contraire.
Luc Potvin
Verdun
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