
Pour ceux d’entre vous qui se demandaient si je n’exagérais pas un peu en qualifiant de guerre le combat que nous livrent les fédéralistes, la démission forcée du ministre de l’Environnement Daniel Breton ces jours derniers devrait vous convaincre du contraire.
Pour avoir subi quotidiennement leurs assauts en 1995, j’ai immédiatement reconnu leur modus operandi, au point de pouvoir désigner les agresseurs.
Le coup de la condamnation pour excès de vitesse, ils me l’ont fait, le jour même du déclenchement de la campagne électorale en 1994. J’étais justement dans ma voiture lorsque j’ai eu la surprise d’entendre au bulletin d’information de Radio-Canada, en manchette, « Eh bien il semble que le candidat du Parti Québécois dans Iberville, l’avocat Richard Le Hir, a le pied plutôt lourd. Il devra prochainement répondre à une accusation d’excès de vitesse au palais de justice de Drummondville. » Jusque là, aucune de mes contraventions ne m’avait valu une manchette de Radio-Canada.
Le coup de l’épluchage systématique des greffes pour rechercher des éléments d’information pouvant servir à ternir mon image dans l’opinion publique, ils me l’ont fait aussi.
La seule information qu’ils étaient parvenus à dégoter était ma présence au sein du conseil d’administration d’une entreprise qui se spécialisait dans la distribution de films français dans les clubs vidéos. Sans m’en informer, le président de l’entreprise avait recruté un nouvel investisseur qui se trouvait à être le fils du dictateur Mobutu du Congo, quelques mois avant le début de la campagne électorale, alors que j’avais déjà annoncé que je serais candidat du PQ à l’élection de 1994.
Sitôt informé, et pressentant quelle utilisation médiatique pourrait être faite de cette affaire, j’avais immédiatement informé le président de l’entreprise en question que je n’aurais pas d’autre choix que de me retirer, et l’entreprise procéda au rachat de mes actions en bonne et due forme par voie de contrat avant le début de la campagne électorale.
Quelques jours après le début de la campagne, je reçus un appel de l’ex-journaliste Richard Vigneault qui, sous le prétexte totalement fallacieux de me mettre en garde contre la violation de règles de la Régie du cinéma, voulait obtenir des informations sur ma participation à cette affaire. N’ayant rien à cacher, je répondis à ses questions en lui précisant bien que je m’étais retiré de cette entreprise.
Quelques mois plus tard, j’eus la surprise de découvrir dans La Presse un billet de Nathalie Petrowski faisant des gorges chaudes sur mon « association » avec la famille Mobutu. Mon insistance à exiger une rétractation me valut les foudres de la madame qui en profita pour en rajouter une couche sur le même ton fielleux.
Les choses allaient encore se gâter dans les mois suivants lorsque l’ineffable Jean-Marc Fournier, « champion toutes catégories de la mauvaise foi partisane » comme je me plais à le qualifier, fut informé par une « âme charitable » au sein du gouvernement qu’il y avait un problème dans l’attribution de certains contrats au Secrétariat à la restructuration dont j’étais le ministre délégué.
« Comme par hasard », Denis Lessard de La Presse eut vent de l’affaire, et le tir nourri auquel je faisais déjà face depuis plusieurs mois pour tenter de me discréditer et de discréditer le processus des études référendaires gagna en intensité pour devenir absolument insupportable. La rumeur courrait même dans les salles de presse que j’étais sur le point d’être arrêté, alors qu’il n’en fut même jamais question.
Ainsi, un jour de l’automne 1995, quelques semaines après le référendum et après que j’aie démissionné de mon poste de ministre, j’eus la surprise de découvrir devant chez moi un gros car de reportage de Radio-Canada avec son antenne de transmission toute dressée.
Au bout de quelques heures, alors que je venais tout juste d’accueillir des invités pour le dîner, on sonne à la porte. C’était la journaliste Lyne Pagé de Radio-Canada qui me demandait si la SQ était passée. « Non », lui répondis-je. Et le fait est que la SQ n’a jamais demandé à me rencontrer ni pendant ni après l’enquête qu’elle entreprit après celle du Vérificateur général qui m’avait mis, ainsi que le personnel de mon cabinet, hors de cause, tout en concluant à des malversations de la part d’un contractuel du Secrétariat.
Ce contractuel fut poursuivi - je ne fus jamais appelé à témoigner – et condamné à dix-huit mois de prison ferme pour abus de confiance et fraude d’une envergure de 280 000 $. Je vous souligne ces faits pour les mettre en rapport avec les condamnations prononcées à la suite du scandale des commandites où des sommes de plusieurs millions étaient en jeu, et où les peines d’emprisonnement les plus sévères n’ont pas dépassé un an. Je vous souligne aussi que certains d’entre eux n’ont toujours pas subi leur procès.
Mais eux, c’étaient des proches du régime libéral... Ils avaient l’excuse d’être en guerre contre les méchants « séparatiss » qui voulaient briser le Canada. Aux yeux des leurs, leur seul tort avait été de se faire « pogner » la main dans le sac. Maudite « bad luck » ! Et dans leur for intérieur, tous les fédéralistes sont encore convaincus qu’ils auraient plutôt mérité une médaille.
Là non plus, je n’exagère pas. Parce que mes activités professionnelles ou des rencontres sociales m’ont mis en contact avec plusieurs d’entre eux, et non les moindres, au fil des années, je connais exactement le fond de leur pensée. Au nom de la cause, tous les coups sont permis, et que, dans le processus, on en vienne à briser des carrières ou des familles, faire pleurer sans raison des parents ou des enfants exposés sans ménagements aux insinuations malveillantes de leur entourage ou aux vexations à l’école, « c’est ben d’valeur, mais t’avais juste à pas te mettre dans l’chemin ». La guerre, c’est la guerre...
À l’époque du référendum, Jacques Parizeau avait coutume de dire que la politique était un sport extrême. Quoique séduisante, cette analogie ne rend pas toute la férocité de la réalité. Quand le camp opposé se met à vous traiter en ennemi et non plus en adversaire, on n’est plus dans le sport, on est en guerre, et le simple emploi de ce mot va déterminer, et justifier dans l’esprit de ceux qui l’utilisent, des comportements infiniment plus agressifs, des moyens beaucoup plus lourds, la mise au rancart des règles élémentaires du fair-play et de la justice naturelle (parlez-en à Yves Michaud), l’abandon de tout scrupule, et le recours à la ruse, à la duplicité, aux hard-ball tactics et aux dirty tricks, comme on dit en politique américaine dont ils sont d’ailleurs très friands.
Passez en revue les événements des 17 années écoulées depuis le dernier référendum et demandez-vous s’ils ne correspondent pas à la réalité d’une occupation militaire après une défaite, les vainqueurs s’emparant de tous les leviers pour leur bénéfice exclusif. Et le printemps dernier, ce que nous avons connu, c’est le premier sursaut de révolte devant les abus du pouvoir occupant, lorsqu’il devient évident que l’intérêt collectif est systématiquement bafoué au bénéfice des amis du régime, comme l’illustrent si bien l’essor de la corruption et l’explosion de scandales que nous connaissons maintenant.
Avec la prise de conscience du printemps dernier et l’élection toute minoritaire que soit celle du PQ, nous entrons dans une phase très dangereuse. Parce que le résultat des élections n’est pas clairement probant, le PQ n’est pas en mesure de faire le ménage qui s’impose. Au cours de ses derniers dix-huit mois de mandat, le PLQ a nommé ou renommé, pour de longues périodes pouvant aller jusqu’à cinq ans, ses pions dans l’appareil étatique, à tous les niveaux, depuis les plus hauts jusqu’aux plus modestes. Le coût du rachat de leurs contrats devient un obstacle à leur remplacement. Ils demeurent donc dans la fonction publique et deviennent les yeux et les oreilles de l’Opposition.
Ces personnes doivent tout au PLQ qui s’est ainsi attaché des loyautés indéfectibles, et elles vont livrer de l’intérieur une guerre sourde et sournoise de tous les instants au PQ qu’elles considèrent comme un usurpateur à cause de son option.
Un bon exemple de ces jambettes de l’intérieur est la dénonciation et le montage en épingle, avec la complicité des médias, de la visite de courtoisie de Daniel Breton au BAPE, présentée comme une interférence dans le processus judiciaire alors que le BAPE n’est même pas un organisme judiciaire ou quasi-judiciaire, mais simplement un organisme consultatif, et que, de toute façon, il n’y a eu aucune tentative d’influence ou d’intimidation de qui que ce soit.
Ceux d’entre vous qui entretenaient encore l’espoir que le PQ parviendrait à tenir tranquillement la barre pendant dix-huit mois, le temps de se bâtir une majorité avant une prochaine élection, en sont donc quittes pour retomber sur terre.
Chaque minute de gouvernement Marois va devoir être arrachée de haute lutte à l’opposition PLQ-CAQ (blanc bonnet et bonnet blanc comme j’ai déjà eu l’occasion de le démontrer à plusieurs reprises) qui va tout faire pour l’enfarger, avec la complicité active des médias et des officines fédéralistes de tout poil, du genre de « L’Idée fédérale » dont j’ai eu l’occasion de parler la semaine dernière, ou encore de l’« Association d’études canadiennes » que dirige Jack Jedwab et qui vient de nous gratifier d’un sondage bidon largement repris par tous les médias sur la fierté qu’inspirerait le drapeau canadien à une grande majorité (66 %) de Québécois .
Au cas où ce résultat vous surprendrait, j’attire votre attention sur ce paragraphe de la dépêche de la Presse canadienne à ce sujet :
« Le sondage réalisé par Léger Marketing auprès de 2207 répondants, dont 656 au Québec, tentait d’évaluer la fierté éprouvée par les Canadiens à propos de 16 symboles, réalisations et événements divers. Comme il s’agit d’un sondage en ligne, il n’est pas possible d’évaluer la marge d’erreur. »
Il n’a donc aucune valeur. En effet, seules participent à ce genre de sondage des personnes que la question motive grandement, soit positivement soit négativement. Et encore faut-il tomber sur une invitation à y participer. On comprend donc à quel point il devient facile d’en manipuler les résultats. Ce que ne se gêne pas de faire Jack Jedwab en commentant les résultats de son « sondage », comme l’illustrent ces deux autres paragraphes de la même dépêche :
« Jack Jedwab, directeur exécutif de l’Association des études canadiennes, croit que le gouvernement minoritaire, en poste depuis à peine trois mois, utilise la confrontation sur le drapeau pour apaiser l’aile souverainiste dure de son parti.
« En ce moment, dans une situation de gouvernement minoritaire, ils sont incapables d’accomplir de véritables progrès du côté de l’option souverainiste », a dit M. Jedwab. »
On voit donc à quel point le camp fédéraliste est mobilisé dans sa guerre contre les indépendantistes, dans ce dernier cas sur le front de la propagande. Par tous les moyens, il s’agit de tuer dans l’oeuf toute notion que l’idée de l’indépendance puisse gagner du terrain, de façon à créer dans l’opinion le sentiment du caractère irréaliste et utopique de la chose. À les voir aller, Goebbels se frotterait les mains d’aise.
Mais cette guerre ne se limitera pas au champ de la propagande, comme nous le révèle la démission forcée du ministre Daniel Breton. En éditorial cette semaine, le très prudent Bernard Descoteaux du Devoir, un homme pourtant peu porté sur la spéculation et l’hyperbole, va même jusqu’à suggérer qu’il y en aura d’autres ! « Daniel Breton est leur première victime. Nul doute que d’autres ministres sont dans leur mire. »
« Nul doute » ! L’affirmation est si tranchée qu’on se surprend à se demander s’il ne serait pas dans le secret des dieux (du diable ?). Et il y a aussi l’emploi du mot « victime » qui nous fournit une indication assez claire de l’évaluation que fait Descoteaux du climat politique actuel au Québec.
Certains pourraient être tentés de n’y voir qu’un incident ou un accident. Mais non « ... d’autres ministres sont dans leur mire ». Il en prévoit d’autres, il parle de « mire » comme la mire sur un fusil. Même s’il ne l’a pas encore assumée psychologiquement, les circonstances actuelles évoquent donc clairement dans son esprit la notion que nous sommes en guerre.
Combien sommes-nous à n’avoir pas encore compris que nous sommes en guerre, et encore plus à ne pas l’avoir assumé psychologiquement ? Je ne fais ici de reproche à personne. À moins d’avoir l’âme guerrière, la guerre est une notion à laquelle on ne se résigne pas facilement, à laquelle on résiste même, que ce soit par conscience personnelle, par valeurs de culture, ou par manque de références historiques.
Mais à partir du moment où la guerre nous est faite, et même si l’on n’a pas l’âme guerrière, il faut savoir développer un esprit guerrier, c’est une simple question de survie. Et c’est là que nous en sommes.
Au cas où vous seriez saisi par l’incrédulité, le doute ou le vertige à cette perspective, je vous suggère de repenser à l’attentat dont a été victime Pauline Marois le soir de l’élection.
Le surlendemain, Vigile publiait un article dans lequel j’identifiais les vrais responsables, ceux qui entretiennent systématiquement au Canada un climat d’antagonisme virulent contre le projet indépendantiste québécois en minimisant le risque de débordements tragiques, soit les leaders fédéralistes.
Vous remarquerez que Jean Charest, le « Capitaine Canada » lui-même en personne, a essayé de cultiver le même genre d’antagonisme contre le mouvement des « carrés rouges » le printemps dernier, avec le même risque de débordements tragiques.
La stratégie est simple, exploiter un incident qu’on aura au besoin encouragé sinon créé de toutes pièces pour justifier une intervention musclée des autorités et le rétablissement de « la loi et l’ordre ». La recette se trouve dans toute édition du « Parfait petit fasciste » ou, pour être davantage dans l’air du temps, du « Fascisme pour les nuls ».
La démission forcée de Daniel Breton constitue donc le second événement de déstabilisation majeure du gouvernement Marois, le premier ayant échoué en partie seulement. En effet, si Pauline Marois a échappé à l’attentat qui était dirigé contre elle, la tentative avortée n’en constituait pas moins un exercice de déligitimation de l’option qu’elle représente.
En effet, sa mort aurait eu l’effet d’une douche glacée sur de nombreux québécois qui auraient hésité à poursuivre une orientation si mal perçue par certains qu’elle pouvait avoir des conséquences tragiques. Dans la vie courante, combien de personnes préfèrent rester dans une union qui ne les satisfait pas plutôt que de s’exposer et d’exposer les leurs à la violence en cherchant à en sortir ?
Cela dit, comme le suggère Bernard Descoteaux dans son éditorial cité plus haut, l’opposition fédéraliste n’en restera pas à la démission forcée de Daniel Breton. Elle vise à reprendre le pouvoir le plus rapidement possible, par CAQ ou PLQ interposé, peu lui importe, pourvu qu’elle le reprenne.
Et elle est d’autant plus pressée qu’elle craint les effets déstabilisants et centrifuges que risque d’avoir l’évolution de la conjoncture internationale avec l’aggravation de la crise économique mondiale et les poussées séparatistes qu’elle induit en Espagne (Catalogne), au Royaume-Uni (Écosse), en Belgique (Flandres/Wallonie), en France (Savoie, Corse) et jusqu’aux États-Unis.
Au Canada même, les provinces en mènent de plus en plus large depuis que le pays s’est désindustrialisé au profit des économies émergentes dans la foulée de la mondialisation et de la financiarisation de l’économie, et que les richesses naturelles, de compétence provinciale, sont redevenues le principal moteur de la création de richesse.
Il faut donc s’attendre à ce que l’opposition fédéraliste au Québec (CAQ-PLQ-La Presse Gesca-Power-Desmarais-L’Idée fédérale-L’Institut d’études canadiennes et al.) tente de forcer rapidement le jeu, et la meilleure façon de le faire serait de s’en prendre directement à Pauline Marois. L’opération réalisée contre Daniel Breton n’aurait alors constitué qu’une pratique, une mise en appétit.
Les risques sont donc élevés qu’elle se retrouve dans le collimateur de l’opposition dans un avenir rapproché, un scénario que j’avais d’ailleurs clairement évoqué dans deux articles parus sur Vigile il n’y a pas tout à fait un an, et que Vigile a retirés à la demande des avocats de Claude Blanchet.
J’espère sincèrement avoir tort.

